Garderons-nous longtemps la langue de nos ancêtres ?

Une phrase du linguiste français Antoine Meillet, lue en 1972 lors du début de mes dix ans d’études en sociolinguistique, m’est allée au cerveau et au cœur : « Trois langues se partagent l’Amérique, l’anglais, l’espagnol et le portugais, pour ne rien dire du français canadien trop peu important et qui ne saurait se maintenir. » Le choc que j’ai reçu alors sera responsable du choix de mon cursus scolaire. La pensée de trois linguistes, qui m’ont particulièrement marqué, a nourri là-dessus ma réflexion.

De l’Université de Montréal, Gilles Bibeau[1] a été mon maître. Des conclusions, qui se dégagent des contacts des langues entre elles depuis 2000 ans, amènent Bibeau à écrire que, dans un même contexte politique, la langue la plus forte travaille toujours à la disparition des autres langues. C’est une loi de la vie sociolinguistique : un organisme en santé recherche son unité. Tout pays qui ne travaille pas à assimiler sa ou ses langues minoritaires se prépare des lendemains agités. L’histoire du Canada est révélatrice ici avec trois tentatives d’assimilation : le traité de Paris de 1763, les écoles anglaises de l’Institution royale de 1801 et l’Acte d’Union de 1840. Nous avons résisté. Puis le Canada anglais a ensuite fait une erreur en nous accordant un État, la Province de Québec, en 1867. On remettait entre nos mains le choix de notre destin futur. Ce sont les loyalistes américains du Haut-Canada qui sont la cause principale de ce changement. Le Canada a tout de même essayé de faire son devoir d’unité linguistique, même dans la réserve québécoise, en maintenant unilingue anglaise l’organisation fédérale du pays tant qu’il fut possible de le faire.

Bibeau mentionne à ce propos que deux raisons peuvent stopper temporairement une recherche d’unité linguistique dans un pays : une guerre civile et une revendication de séparation. En effet, pendant les 102 premières années de la Confédération, le fédéral ne fit que deux concessions au Québec, la monnaie et les timbres bilingues obtenus après des centaines d’éditoriaux de la presse québécoise. Et si Ottawa arriva avec sa loi des langues officielles en 1969, ce fut à cause de la création du mouvement souveraineté-association en 1968. Avant, ce n’était pas nécessaire : la loi de l’unification prévalait.

Enfin, dans ses écrits, Gilles Bibeau a bien montré que le moyen le plus intelligemment efficace de faire disparaître une langue est de rendre les locuteurs minoritaires bilingues. Si le bilinguisme individuel est une immense richesse, le bilinguisme collectif pour une minorité politique est un poison mortel. Ce bilinguisme collectif n’existe que le temps de laisser la minorité rejoindre la majorité. Enfin, selon le professeur Bibeau, renforcer la loi 101 et en même temps instaurer un bilinguisme éducatif poussé relève de l’illogisme : les deux politiques travaillent l’une contre l’autre, à long terme. L’assimilation des deux millions de Franco-Américains, réalisée en 1970, et celle qui se poursuit, selon chaque recensement fédéral, dans notre diaspora française hors Québec, est une illustration parfaite des conséquences d’un bilinguisme généralisé dans une minorité. L’histoire de la langue principale de tous les pays est encore un exemple de ce phénomène. Regardons brièvement ce qui s’est déroulé dans l’histoire du français : les bilinguismes collectifs ont généré des génocides.

En 54 avant Jésus-Christ, les Romains envahissent la Gaule et écrasent les Gaulois : le latin rivalise donc avec le celtique. Les Gaulois prennent quatre siècles pour arriver à un bilinguisme collectif et le celtique disparaît à la fin du quatrième siècle.

Au cinquième siècle, les Francs, à leur tour, pénètrent sur le territoire des Gallo-Romains et sortent vainqueurs des batailles : pendant les quatre siècles suivants, les deux peuples seront bilingues, parlant roman et francique. Le premier à arriver au bilinguisme collectif fut le peuple des Francs. La langue romane sortit donc victorieuse du contact des deux parlers.

Les Vikings envahissent la Normandie aux dixième et onzième siècles. Ils fondent des centaines de villages : le franco-normand s’oppose donc au vieux norrois viking. Au bout d’un siècle, le norrois n’est parlé qu’à Bayeux, car les Vikings ont tous appris le français. Leur chef Rolon avait envoyé son petit-fils à Bayeux, sans résultat.

Quand les tribus germaniques envahissent l’Angleterre au quatrième siècle et gagnent leur guerre, certains Britonniques veulent garder leur langue, le briton. Ils traversent la Manche et viennent s’établir sur un territoire qu’ils nomment Petite Bretagne. Ils parlent breton pendant mille ans. En 1491, la duchesse Anne de Bretagne épouse le roi de France Charles VIII. La Bretagne devient française et les Bretons commencent leur bilinguisme qui devient collectif quatre siècles et demi plus tard. En l’an 2000, on veut rétablir le breton. Trop tard ! Comme le gaélique en Irlande. Trop tard, car les Irlandais, lors de leur indépendance en 1920, savent tous l’anglais.

Sur tout le territoire de la France, pendant le Moyen Âge, le pays est divisé en provinces où chacune parle sa langue qu’on nomme patois. Le roi de France Philippe-Auguste, qui règne en Île-de-France où l’ancienne langue romane est maintenant nommée langue française, décide d’unir le pays. Il gagne la bataille de Bouvines en 1214 et le français commence à s’imposer dans le nord de la France par une période de bilinguisme qui durera quelques siècles. Les différents patois de Flandre, d’Artois, de Picardie et de Normandie résistent tant qu’il y a dans ces provinces des poches d’unilinguisme patois. Au bilinguisme généralisé, les patois disparaissent. Les rois de France, qui succèdent à Philippe-Auguste, continuent à gagner les autres provinces une à une par guerre ou mariage. Vers 1930, les derniers patois s’éteignent après une longue période de bilinguisme menant vers le fatal bilinguisme suicidaire.

En lisant l’histoire linguistique de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Espagne, on arrive à la même constatation : le bilinguisme des peuples minoritaires peut durer longtemps ; il est en place tant qu’il n’arrive pas à être le fait de toute la population. Bizarre ce phénomène : arrivé à sa perfection, le bilinguisme, d’immense richesse qu’il est, devient un encombrement et la langue minoritaire ne se transmet plus. Ce phénomène se déroule tellement en lenteur que les minoritaires prennent du temps à prendre conscience de son degré de dangerosité. Il est très rare en effet qu’une chose saine en soi devienne mortelle quand elle devient le lot de tous.

Les nombreux écrits du professeur William Mackay de l’Université Laval ont franchi les limites du Québec et ont l’immense mérite d’expliquer plus en détail comment le bilinguisme collectif d’une minorité est le syndrome de sa disparition :

Il s’agit ici d’un bilinguisme généralisé. […] Il évolue dans le temps dans une direction unique vers la nouvelle langue que l’on utilise de plus en plus souvent, avec de plus en plus de personnes, pour de plus en plus de fonctions, jusqu’au moment où tout le monde l’utilise toujours pour toutes les fonctions et tous les besoins personnels de communication[2].

Pour Mackay, une langue minoritaire dans un même contexte politique peut réussir à se maintenir que s’il y a d’immenses poches d’unilinguisme de cette langue, là où elle est parlée dans le pays. Quand la langue seconde s’apprend presque automatiquement par les locuteurs du peuple minoritaire, elle finit par ne plus se transmettre. Le cas des Franco-Ontariens où tous les locuteurs sont aujourd’hui bilingues est très révélateur à cet égard : l’assimilation a déjà fait son œuvre pour la moitié d’entre eux. À force de voir des joueurs de hockey dans la Ligue nationale incapables de parler français en dépit de leur nom francophone, je me suis constitué, avec l’aide de l’excellent journaliste sportif Richard Marr, une liste hautement pédagogique d’athlètes qui sont une illustration des théories de William Mackay. Voici quelques noms : Mark Messier, Brian Trottier, Alfie Turcotte, Larry Pleau, Ron Dugay, Marc Savard, Newsy Lalonde, Tyler Seguin, Brad Marchand, Wayne et Keith Primeau, Pat Lafontaine, Bryan Berard, Daniel Paille, Gilbert Brule, Dave Pichette, Moe Lemay, Wilfrid Paiement, Bill Guerin, Rod Brind’Amour, René Bourque, Derek Roy, Sam Gagner, Blake Geoffrion, Chad Larose, Etan Moreau, Patrick Marleau, Craig Rivest, Zack Parise, Blake Comeau, Brian Boucher, Shane Bissonnette, Logan Couture, John Leclair et Dion Phaneuf. J’en ai encore une vingtaine de noms, mais ça suffit. Le prochain sur la liste sera la cerise sur le sundae, le Québécois Nathan Beaulieu. Je n’adresse ici aucun reproche à ces athlètes. Je ne fais que constater une évidence : tous ces joueurs ont eu des parents ou des grands-parents qui parlaient français, mais comme ils vivaient dans une société minoritaire complètement bilingue, il est arrivé ce qu’il devait arriver : la langue ne s’est pas transmise. La langue est un instrument fait essentiellement pour communiquer, non pour véhiculer une identité. Ce n’est qu’au XIXe siècle, à la faveur de la révolution romantique allemande, qu’on a accolé au langage une valeur identitaire qui est devenue tellement importante pour nous, Québécois. Mais il se trouve que la langue elle-même ne veut pas jouer ce rôle. Elle tend à la simplicité : et deux langues dans une société quand tout le monde parle et comprend la langue majoritaire, c’est une complication inutile. La langue n’aime pas ça. Une langue cherche à se laisser approfondir, non à se doubler. Il y a sur terre une corrélation parfaite entre, d’une part, les pays riches et unilingues et, d’autre part, entre les pays pauvres et multilingues. La Chine (400 langues) et l’Inde (200 langues), en se modernisant, vont perdre des centaines de langues indubitablement.

En France, le sociolinguiste Claude Hagège enseigne la même théorie du bilinguisme collectif mortel chez les minorités. Lors de sa dernière visite au Québec, notre gouvernement se préparait à installer l’enseignement de l’anglais dans les deux premières années du primaire. Aux nouvelles du soir, Radio-Canada nous a fait entendre un bout de la conférence de Hagège : « Mais n’allez pas faire ça ! » Hagège n’est pas contre l’étude des langues. Il en parle huit. Mais il sait où mène le bilinguisme collectif d’une minorité. Sa mise en garde a prouvé encore une fois que le message des linguistes ne passe jamais. Je réfléchis depuis quarante ans à ce problème : comment expliquer que les linguistes ne sont jamais crus ? Il y a le fait que les gens, utilisant la langue tous les jours, en sont devenus à se croire des spécialistes de la question. Autre facteur important : à peu près tout le monde pense qu’un linguiste est une personne qui ne fait plus de fautes de langage alors que le linguiste étudie comment naît une langue, comment elle vit dans une société et comment elle meurt. Il y a aussi que le langage est le lieu privilégié du mythe : voilà pourquoi tant de fausses perceptions et d’erreurs s’y s’engouffrent. Combien de gens instruits et intellectuellement brillants m’ont affirmé qu’en Europe les gens parlent presque tous deux et trois langues alors qu’ici les Québécois sont des frileux linguistiques ? La vérité est complètement autre : les Européens ne sont pas tellement bilingues dans l’ensemble, mais ceux que nous rencontrons comme guides en voyage le sont évidemment ; d’autre part, les Québécois bilingues à 40 % pour l’ensemble du Québec et à 55 % à Montréal sont supérieurs aux Européens.

Alors la garderons-nous longtemps cette langue française québécoise que nous parlons comme peuple depuis 400 ans ? Il est clair que nous deviendrons un peuple de plus en plus bilingue avec la mondialisation. Si nous réussissons à l’avenir à perdre notre qualificatif de minoritaires dans un pays québécois, les conditions de survie deviendront plus propices, car la dynamique des forces en présence sera complètement autre. Mais même là, il faudrait toujours être vigilant. Ce que je vois pour le moment me rend pessimiste : nous mettons tout en place pour que s’installe chez nous un bilinguisme collectif enrichissant alors qu’il sera mortel. En voici des exemples. Dans le monde du travail, le bilinguisme est devenu une stratégie de recrutement alors que plus de 90 % des Québécois sont capables de fonctionner en français pour leurs achats. La mondialisation a le dos trop large comme l’écrivait Claudette Carbonneau : les travailleurs montréalais vivent un bilinguisme, à des degrés variables, pour 82 % d’entre eux ; 53 % pour le reste de la province[3]. Nous téléphonons à un ministère provincial ou à une caisse populaire : « For English, press one. » Un appel à un département d’une université québécoise francophone nous fait entendre la même toune. Les HEC à Montréal ont une section complètement anglaise. L’UQAM veut avoir des cours anglais pour différentes matières. On parle d’instaurer un anglais très intensif dans nos classes françaises du secondaire. Les gens riches peuvent maintenant acheter le droit d’être dispensés de la loi 101 en matière d’éducation avec les écoles passerelles. Il y aura probablement une levée de boucliers quand on présentera l’idée d’étendre la loi 101 aux cégeps qui actuellement, avec l’argent des Québécois, travaillent à angliciser de jeunes immigrants au moment où leur identité est en fin de processus. Les Caisses populaires viennent de passer à l’anglais pour rejoindre les nouveaux arrivants de la région de Montréal. L’archevêché de Montréal en a fait autant. Presque toutes les semaines, nous lisons des témoignages de personnes qui refusent de devenir des handicapés linguistiques avec la loi 101. Les jeunes aiment travailler en anglais, car ça fait in[4]. Il y a quelques années, on a demandé au ministre de l’Éducation Pierre Reid combien de jeunes avaient été exemptés de l’école française pour raison sérieuse. Réponse : « Pas beaucoup : 11 000. » Onze polyvalentes, juste ça ! Et ce, à part des 5000 que Claude Ryan avait incités à la désobéissance civile face à la loi 101 et qu’il a absous sans pénitence ensuite comme ministre de l’Éducation. On a fêté à Québec notre quatre centième en anglais : ça semblait normal que Pascale Picard n’ait que des chansons anglaises pour créer l’ambiance avant l’apparition de sir Paul. Hier, j’ai rencontré un camion du supermarché Métro ; lui aussi s’est mis à la mode : Metro. Nos cinéastes commencent à faire des films en anglais. Jean Charest a signifié aux compagnies qu’au Québec, elles pouvaient signer des contrats en français ou en anglais. Chacun de ces faits n’est pas grave en soi. Ce qui est grave, c’est l’accumulation qui est le signe d’un abandon, un peu inconscient, d’une identité française.

Serons-nous malheureux une fois tous anglicisés ? Non ! Les Franco-Américains ne le sont pas. La moitié des Franco-Ontariens assimilés ne le sont pas. Et nous ne le serons pas. Le malheur sera vécu par ceux qui tiennent au français et qui verront le processus d’assimilation enclenché par le bilinguisme et arrivé au point de non-retour. Dans l’ensemble, ce passage d’une langue à l’autre se fait tellement en douceur qu’il se vit presque sans amertume, sans regret et sans nostalgie, sauf chez les gens plus préoccupés des valeurs identitaires. Et partout dans le monde quand un peuple minoritaire change d’identité, le gouvernement en place le traite de grand peuple, l’accueille généreusement et lui réserve un petit coin de son drapeau : une fleur de lys pour signifier que nous fûmes une grande nation (sans mentionner qu’à notre place le peuple anglais aurait choisi l’indépendance sans l’ombre d’un doute). On peut compter sur le Canada là-dessus. Et nous, nous pourrons nous dire que ce n’est pas lui qui nous a assimilés, car il a essayé par trois fois et il a toujours échoué. C’est nous qui, par notre bilinguisme collectif, obtenu en un siècle ou plus, avons décidé d’entrer de plain-pied dans l’Amérique massivement anglaise. J’aimerais bien lire le résultat d’une enquête sérieuse exigeant une réponse secrète des Québécois francophones : « Devant la mondialisation qui ira en s’accentuant, devrions-nous cesser notre combat linguistique et ainsi graduellement nous fondre dans l’Amérique anglaise, cessant ainsi d’être une exception sur un continent OU devrions-nous rester français, la langue de nos ancêtres et notre dernier symbole important ? » Si la majorité opte pour l’anglais, nous sommes sur une bonne voie, mais ce sera un peu long à cause des campagnes. Si on opte pour le français, on a un sérieux problème, car les Québécois dans leur ensemble souhaitent devenir bilingues, sans en connaître les conséquences.

Adélard Desjardins, en 1935, lance un plaidoyer pour nous inciter à abandonner le français. Jean Le Moyne, en 1961, écrit un essai, Convergences, où il explique qu’un jour viendra où le français nous sera insuffisant et la fédération canadienne alors saura nous faire passer à l’anglais avec dignité. Depuis dix ans, nous mettons en place le nécessaire pour donner raison à ces gens. Et l’Université de Montréal vient de fermer son département de linguistique. Je suis linguiste et je commence à écrire un essai : « Le Québec sera un jour ou bien souverain ou bien anglophone. »

[1] Gilles Bibeau, « Réflexions sur la perspective socio-politique de l’éducation bilingue », L’éducation bilingue en Amérique du Nord, Montréal, Guérin, 1982, p. 155-171.

[2] William Mackay, , « La mortalité des langues et le bilinguisme des peuples », Anthropologie et Sociétés, vol. 7, no 3, 1983, p. 3-23

[3] Claudette Carbonneau, « La mondialisation a le dos large », La Presse, 5 décembre 2012.

[4] Marie-Hélène Proulx, « De guerre lasse », Magazine jobboom, vol. 13, no 3, 2012, p. 14-19.

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