Jean Royer. Voyage en Mironie

Jean Royer
Voyage en Mironie. Une vie littéraire avec Gaston Miron, L’Hexagone, 2012, 288 pages

Comme tout penseur dont les idées sont profondément ancrées dans les sentiments, Miron était un être obsessionnel, obsessionnel au sens où le poète vivait ses idées et que celles-ci n’étaient pas séparées de son existence. La vie des idées, comme une profonde racine, habitait le plus infime moment de sa vie, c’est ce que l’on constate à la lecture du Voyage en Mironie de Jean Royer, qui fut l’un de ses compagnons de route.

 « La littérature avait pour moi une fonction de refuge. Ce qui survenait en littérature, c’est ce qui ne survenait pas dans la réalité. Avec Gaston, j’ai appris que la littérature, c’était dans la vie. » Cette réflexion, sans doute l’une des plus profondes du documentaire Les outils du poète d’André Gladu, est celle de Marie-Andrée Beaudet, la dernière compagne de Miron, qui observait que la rencontre du poète avait changé son rapport à la littérature. La grande force du poète, c’est celle d’avoir réussi à être un « poète de terrain » ou un « anthro-poète » selon ses propres mots. En effet, dans sa poésie, comme dans son personnage, Miron a réussi à incorporer la culture québécoise, et particulièrement la culture populaire et orale et à la lier avec la sphère de l’intime, avec l’amour en premier lieu. Le lexique mironien est en effet rempli de mots provenant de la culture populaire et le personnage de Miron donnait lui aussi la part belle à la culture populaire : ses interventions publiques se déroulaient toujours dans la langue de tous les jours et étaient aussi opposées à une conférence universitaire que l’eau l’est du feu. Jean Royer note aussi dans son ouvrage que Miron, le « poète-gigueux », aime bien terminer une conférence en sortant son harmonica et en fredonnant la Complainte de la Mauricie. Et c’est par ce vers élégiaque de la complainte La Manouane chantée par Miron que se conclut le documentaire Les outils du poète : « J’ai perdu l’espoir du monde en perdant ma bien-aimée. »

Quand j’entends Miron fredonner de sa voix grave et lancinante une vieille chanson tirée du folklore québécois, il me semble que je contemple les derniers rayons d’une culture orale vivante. Miron s’est inspiré du rythme du folklore pour écrire un de ses plus beaux poèmes, « L’Ombre de l’ombre », et il fait remarquer à Jean Royer qu’une des tâches importantes qu’il a tenté d’accomplir en poésie est celle d’établir un lien entre la culture populaire et la culture littéraire, un peu comme Bartók l’a fait en musique en allant puiser aux sources du folklore hongrois. Aujourd’hui, quel poète oserait chanter une complainte traditionnelle pour accompagner un récital de poésie ? Quel poète intégrerait dans ses poèmes des mots de la culture populaire comme « rapaillé », « batèche » et « fardoches », alors que ces mots ont disparu de la vie de tous les jours ? Après Miron, il semble bien que le folklore soit devenu folklorique.

***

Folklorique au sens de « truculent » et de « pittoresque », c’est bien ce que n’est pas la littérature québécoise aux yeux de Miron et de Royer qui vont tenter avec acharnement d’en convaincre le public français au cours des nombreux voyages qu’ils feront en France entre 1984 et 1995. Non, les écrivains d’ici ne font pas que chanter la beauté de la neige et des vastes espaces et, non, la langue québécoise n’est pas figée au XVIIe siècle ; elle n’est pas seulement qu’une préservation du parler français au temps de Louis XIV comme le croient certains Français. Au cours de conférences, de récitals de poésie ou plus simplement lors de conversations amicales avec de grands poètes tels qu’Alain Bosquet, Guillevic ou Frénaud, Miron se fera l’ambassadeur de la littérature québécoise en France.

Royer, indéfectible ami de Miron, décrit avec minutie dans son œuvre les événements qui marquent la dernière décennie de la vie du poète. Années heureuses s’il en fut : Miron ne connaît plus les tourments amoureux qu’il a connus jeune et, s’il doute encore parfois de son talent de poète, les lecteurs et les critiques littéraires, eux, n’en doutent plus : le poète se voit célébré et voit son œuvre couronnée de nombreux prix et de nombreux hommages. Le Voyage en Mironie de Royer fait d’ailleurs parfois trop de places aux mondanités : à part peut-être de nous rassurer sur l’appétit homérique de notre barde national, peu nous chaut de savoir que Miron a dégusté des petits fours en compagnie de Guillevic, qu’il a discuté poésie avec le poète libanais Adonis à la Maison de la poésie à Paris ou qu’il s’est régalé d’un lapereau aux prunes au P’tit Gavroche. On aurait aimé qu’il y ait parfois un peu moins « d’événementiel » et un peu plus de réflexion dans ce Voyage en Mironie. L’œuvre de Royer est tout de même un document important pour qui voudrait mieux comprendre le personnage Miron et ses multiples engagements à la fois poétiques et sociaux. En voyageant en Mironie, on constate que de nombreuses obsessions de Miron, notamment l’état de la langue française au Québec, restent d’une brûlante actualité. À l’occasion d’une conférence à la Maison de la poésie, Miron confiait à son public parisien : « Nos parents nous disaient d’apprendre l’anglais. Toute la culture était réduite au fait d’apprendre la langue de l’autre. Alors, j’ai voulu donner à cette langue humiliée un statut de langue littéraire. » Après avoir refermé l’œuvre de Royer, on constate que Miron et les écrivains de sa génération ont été à la source d’une prise de conscience collective qui a mené au passage d’une culture canadienne-française à une culture québécoise. Cette transformation ne sera toutefois complète – et de cela Miron en est conscient plus que tout autre – que lorsque le Québec se sera donné un pays.

Nicolas Bourdon

Professeur de littérature au collège Bois-de-Boulogne

Décembre 2017

Éditorial - Au seuil d’un autre commencement

2017decembre250Conférence prononcée à l’occasion du
Gala du centenaire de L’Action nationale
au cabaret Lion d’Or
27 octobre 2017
Version vidéo -

Je suis heureux de partager avec vous cette soirée, ce moment de célébration. C’est un privilège rare qui m’est donné et je vous en suis très reconnaissant. Je voudrais profiter de l’occasion pour revenir un tant soit peu, sur le chemin parcouru. Et pour tenter d’ouvrir quelques pistes pour le proche avenir, en sachant qu’il faudra revenir plus d’une fois sur le sujet.

Je vous invite à aborder les prochaines années avec confiance et détermination. Il faut penser notre combat dans le temps long. Et le faire en sachant que nous sommes redevables à tous ceux et celles qui, avant nous, ont mené les batailles qui ont permis à notre peuple de se rendre là où nous sommes. Encore et toujours au seuil de notre naissance, certes. Mais encore et toujours tenaces et opiniâtres, avec le même idéal chevillé au corps, le même goût de liberté, le dur désir de durer.

Lire la suite...

La voie rapide du Programme de l’expérience québécoise

L'auteur a été conseiller au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion pendant 23 ans, à la retraite depuis deux ans. Le présent article est extrait d'un ouvrage en préparation chez L'Action nationale Éditeur.

Le Québec compte au sein de sa population des migrants étrangers qui y résident de façon temporaire, détenteurs d’un permis de séjour temporaire délivré par le gouvernement fédéral et d’un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ). Il s’agit de travailleurs étrangers actifs sur le marché du travail québécois et d’étudiants étrangers inscrits dans nos institutions d’enseignement. Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) souhaite en retenir le plus grand nombre possible au Québec afin qu’ils s’y établissent de façon durable. En tant que candidats éventuels à la sélection québécoise, ces personnes jouissent d’un avantage important par rapport aux candidats à l’immigration économique qui sont encore dans leur pays d’origine : ils vivent déjà au Québec depuis quelques années et participent à la vie québécoise. D’où l’intérêt pour le Québec de stimuler leur recrutement comme immigrants permanents. C’est dans cette perspective qu’a été mis sur pied en 2010 le Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

S'inscrire pour lire la suite

Le démantèlement de la nation (chronique 17)

La période couverte s’étend du 21 septembre au 29 novembre 2017.

Au référendum de 1995, le OUI a perdu par 27 145 voix, car l’écart entre le oui et le non fut de 54 288 voix seulement. Des études ont alors montré que si les milieux moins favorisés s’étaient rangés derrière le OUI, c’est parce que l’État québécois leur semblait mieux en mesure que celui d’Ottawa, qui avait déjà entrepris de vastes compressions dans ses programmes sociaux, de mener la lutte contre la pauvreté et d’offrir un filet social de qualité.

Mais après le référendum, balayant une telle analyse du revers de la main, le premier ministre Lucien Bouchard s’est employé à dissocier question nationale et engagement de l’État québécois dans la société. Il a fait sienne la lutte contre le déficit. Les compressions ont commencé en santé, en éducation, dans les programmes sociaux et ailleurs. Ce premier ministre prétendait qu’en atteignant le déficit zéro et la réduction de la dette, les Québécois seraient à l’avenir plus libres de leurs choix. C’était vraiment mal lire la réalité. Celle-ci, à l’époque, n’était plus l’insécurité économique ; c’était tout simplement que 60 % de OUI parmi les Québécois de langue française n’avaient pas suffi à l’emporter contre 95 % de NON parmi les non-francophones.

S'inscrire pour lire la suite

Bilan de l’année du centenaire

Le conseil d’administration de la Ligue a voulu souligner avec éclat le centième anniversaire de la revue qui fut fondée en janvier 1917. L’objectif principal de cette année de commémoration était de faire connaître la revue afin d’élargir son lectorat. Nous avons voulu célébrer tous les artisans de la revue qui depuis un siècle, mois après mois, ont assuré la production et la diffusion d’analyses pertinentes et éclairantes de notre destin national.

Lire la suite...

Chroniques catalanes

L'auteur remercie Consol Perarnau qui l’a guidé dans la connaissance de la Catalogne.

Ces chroniques portent sur le processus d’autodétermination du peuple catalan qui s’est concrétisé par la tenue d’un référendum le 1er octobre dernier. Je me suis rendu à Barcelone du 24 septembre au 2 octobre comme participant à la délégation québécoise organisée par le Réseau Québec-monde. J’avais aussi obtenu l’accréditation de la Generalitat pour agir comme observateur international et surveiller le déroulement du vote. Ces chroniques forment en quelque sorte un journal de bord de ce voyage où se mêlent récit de vie et analyse politique. Ce journal relate au jour le jour les rencontres avec les principaux acteurs du mouvement indépendantiste catalan. Il compare aussi à l’occasion l’évolution du mouvement indépendantiste québécois et celui du mouvement catalan. 

Nos publications récentes

2017decembre250 2017automne250 memoniere250

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.