Chantal Bouchard. Méchante langue

Chantal Bouchard
Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, PUM, Collection Nouvelles études québécoises, 2012, 178 pages

Je ne connais pas de peuples qui aient autant parlé de leur langue que le nôtre. La linguiste Chantal Bouchard aime se pencher sur cette obsession. Il y a cinq ans, dans La langue et le nombril, elle traçait les grands moments de ce phénomène. En 2012, dans Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, elle s’est fixée d’éclairer un point précis de cette histoire : comment expliquer qu’à la fin de la Nouvelle-France, la langue des Canadiens était jugée prestigieuse et que, soixante ans après la Conquête, cette perception positive avait disparu ? Elle a désigné comme hypothèse de départ la Révolution française responsable de cette dévalorisation.

Ils sont nombreux les témoignages louangeurs sur la langue de la Nouvelle-France : « On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent » (Bacqueville de la Potherie) ; « Nulle part ailleurs, on ne parle plus purement notre langue » (Charlevoix) ; « Les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme sans rire » (Peter Kalm). Puis à partir du XIXe siècle, des jugements négatifs apparaissent. Résultat : notre élite en viendra à ne plus savoir comment se situer sur la question du langage. La stigmatisation du mauvais parler va alors s’amplifier pour aboutir à des jugements contradictoires étonnants. Ainsi l’édition du 17 avril 1933 du quotidien Le Droit présente d’abord un texte aux allures d’éditorial, « Le français du Canada est la véritable langue française ; et non un patois » suivi, quelques pages plus loin, d’un article de Jean-Charles Harvey qui vient tout démentir : « Que faut-il refranciser ? Tout ! » C’est pour comprendre ces perceptions ambivalentes qui ont trop perduré dans notre histoire linguistique que l’essai de Chantal Bouchard est méritoire.

Bouchard commence par examiner quelle est cette langue qu’on parle en France avant et surtout après la Révolution de 1789. Pour ce faire, elle dispose d’une hypertrophie de manuels de bon langage et de « Remarques » sur la langue « françoise » parus dans les quatre derniers siècles. Les Français ont été eux aussi obsédés par leur langue. Lors de la Première Guerre mondiale, par exemple, le premier sujet abordé dans le courrier des soldats n’est pas la mort, l’amour ou les enfants, mais la langue : on raconte qu’un Normand parle de la broue ; un Breton du farcin et un Poitevin de son drigail. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on règle les chicanes de couple avec des armes linguistiques : quand le puriste Beauzée surprend son épouse au lit avec le professeur d’anglais, au piteux amant qui ose un « il faudrait bien que je m’en aille », Beauzée rétorque, en se plantant devant son rival, par un viril « Non, Monsieur : il faudrait plutôt dire que je m’en allasse ! ». De même pour Littré qui était au lit avec la bonne quand sa femme est rentrée : « Je suis surprise ! » : « Vous n’êtes pas surprise, Madame ; vous êtes étonnée. C’est moi qui suis surpris ! » Quant à Vaugelas, que Victor Hugo appelait le chef des puristes, on s’est moqué de lui en disant que, sur son lit de mort, sa dernière parole fut : « Je m’en vais ou je m’en vas : l’un ou l’autre se dit ou se disent. » Les manuels de bon langage permettent donc de découvrir quelle langue on parlait en France au lendemain de la Révolution. Bouchard constate que la syntaxe et le vocabulaire n’ont pas tellement bougé. Les changements résident dans les prononciations : la graphie oi est maintenant rendue par wa au lieu de wé ; les â du fond de la gorge tendent à disparaître au profit du a antérieur ; la voyelle è devant r prononcée a (merde-marde) a tellement été fustigée qu’elle est presque disparue. Bref, les prononciations françaises du XVIIIe siècle sont principalement dues à la graphie des mots. Il ne peut en être ainsi au Québec qui vit alors dans une civilisation orale où, de plus, tous les contacts avec la France sont coupés. Quand le bateau La Capricieuse viendra à Québec en 1855, les nôtres diront : « Ah ! Nos genses sont revenus, mais ils ne parlent pas comme nous autres ! » L’insécurité linguistique ira ainsi grandissante. Bouchard fait une remarque fascinante ici : on aurait pu s’attendre à la suite de la Révolution française que la langue du peuple devienne la norme linguistique. Aucunement : c’est la langue de la bourgeoisie issue des roturiers qui le devint. Voilà qui est en accord avec le linguiste américain William Labov : le changement linguistique s’effectue par la petite bourgeoisie et non par l’aristocratie dans l’ère moderne.

Restait à Bouchard à décrire la langue des Canadiens autour de 1835 en fouillant dans nos chicanes de langage du XIXe siècle. Elle utilisa le Manuel des difficultés les plus communes de la langue française qu’avait fait paraître l’abbé Maguire en 1841. L’abbé Demers était intervenu ensuite pour contester quelques remarques de Maguire, mais les deux s’entendaient pour s’aligner sur le parler de Paris, exception faite pour de rares canadianismes et un attachement sentimental aux archaïsmes vus comme les perles de l’écrin des ancêtres.

Voilà donc le responsable de cette insécurité linguistique québécoise : la Révolution de 1789 qui a entraîné une nouvelle norme à laquelle toute variation fut impitoyablement condamnée. À tel point qu’un linguiste comme André Martinet a déploré, au XXe siècle, que les puristes en France aient empêché le peuple de parler sa langue de façon naturelle. À ce principal « coupable », Bouchard ajoute le départ de l’élite lors de la Conquête, puis les anglicismes qui se sont peu à peu introduits dans le français d’ici puisque la langue, quand elle traverse la vie d’un peuple, ramasse toujours l’histoire en passant.

Chantal Bouchard termine son essai en mentionnant que la question de la norme n’est pas réglée au Québec. Elle a raison puisque le linguiste Lionel Meney vient de faire paraître Main basse sur la langue, un horripilant plaidoyer pour une norme totalement française, alors que les systèmes phonétique et phonologique québécois diffèrent de ceux de Paris. Les Québécois savent que, contrairement aux Américains, aux Brésiliens et aux Espagnols de l’Amérique, ils ne peuvent prendre en charge le destin de la langue française. Mais ce n’est pas une raison pour redevenir colonisés. À ce sujet, je trouve emballante la norme linguistique qu’avait adoptée, en 1977, l’AQPF, l’Association québécoise des professeurs de français : le français standard d’ici sans aucun mépris des formes vernaculaires. Le ministre de l’Éducation de l’époque, Jacques-Yvan Morin, avait adhéré à cette formulation. Enfin, en complément de cette belle étude sur la légitimité linguistique du français parlé au Québec, j’aimerais ajouter que la période joualisante (1960-1985) a été salutaire pour régler notre insécurité : devant l’autoflagellation qui sévissait depuis plus d’un siècle, les écrivains s’étaient révoltés contre les méchants puristes : ce fut la rédemption par le joual. Effectivement, nous sommes sortis de cette période en adoptant le français standard d’ici bien assumé avec toutes ses variations. Ainsi, nous nous rapprochons de plus en plus de la langue française de France en étant nous-mêmes. Enfin dans la normalité, comme toute langue d’un peuple devrait être vécue !

Paul Daoust

Linguiste

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