Le jour où Félix Leclerc est devenu indépendantiste

En ce temps-là, j’habitais Chicoutimi. À l’hiver 1972, un samedi soir, Félix Leclerc y chantait et je suis allé l’entendre et le saluer. Il m’a présenté dans sa loge à Francis Blanche, le célèbre acteur et humoriste français. Il a dit : « Je te présente Christian Larsen qui a écrit un très beau livre sur nous autres les chansonniers. » J’étais flatté et heureux de cette rencontre. Mais, surprise, Félix Leclerc me souffla à l’oreille : « Demain midi, dimanche, je t’invite à manger à l’hôtel Chicoutimi avec ta petite dame. »

Félix avait invité également à ce repas Raoul Desmeules, le responsable du Bureau régional du ministère des Affaires culturelles pour le Saguenay-Lac Saint-Jean. Il faisait beau et nous étions heureux d’être en compagnie du plus célèbre artiste du Québec. Fin causeur, Félix nous racontait des anecdotes sur sa carrière. Nous mangions et buvions ses paroles. Assis à une table voisine, quelqu’un nous dévisageait et semblait nous envier. C’était un futur ministre de la Justice du Québec : Marc-André Bédard. Il était aussi un ami de la famille de Raoul Desmeules. Il attendait l’arrivée d’un important personnage lui aussi !

Effectivement, vers 13 heures, on vit se pointer à sa table un petit homme sec, échevelé, portant un imper sur le dos et un mégot à sa bouche : c’était René Lévesque. L’écran de télé nous avait rendu familiers son visage et ses tics. Il jeta un coup d’œil vers notre table et ne put s’empêcher de réagir comme à la vue d’une apparition quand il reconnut Félix Leclerc. Celui-ci semblait aussi surpris que Lévesque. Il nous demanda si nous savions ce qu’il venait faire dans la région. Raoul Desmeules l’informa que Gilles Grégoire, le fondateur du Mouvement souveraineté-association, l’attendait à Jonquière.

René Lévesque lorgnait souvent vers notre table et, finalement, Félix lui fit signe de venir se joindre à nous avec Marc-André Bédard. Au début, le climat n’était pas très chaleureux. On assistait à la rencontre de deux géants qui professaient des opinions politiques différentes. Félix interrogea Lévesque sur le but de sa présence à Chicoutimi. Celui-ci raconta avec sa verve habituelle qu’il était une sorte de commis voyageur de l’indépendance du Québec. Il souligna l’importance de travailler au niveau de la base et de visiter ainsi les gens des régions. On était à la mi-mars, il faisait très froid à Chicoutimi et Félix semblait étonné de voir Lévesque vêtu seulement d’un imper.

René Lévesque demanda à Félix ce qu’il pensait de l’indépendance et pourquoi il ne s’engageait pas à cet égard. Félix répliqua que ce n’était pas le rôle d’un écrivain de faire de la politique et qu’il préférait rester en dehors de la mêlée. Lévesque rétorqua que les grandes révolutions avaient été souvent inspirées par les écrits d’écrivains engagés. Il ajouta qu’en France plusieurs écrivains comme Sartre ou Camus s’engageaient résolument en faveur de telle ou telle cause. Félix ajouta : « Si je n’écris pas mon œuvre, qui va l’écrire à ma place ? » Lévesque rétorqua que la renommée de Félix pourrait donner du poids et des ailes à la cause de l’indépendance !

La conversation continua de rouler ainsi et de voler dans tous les sens. Un éternel mégot vissé à ses lèvres, Lévesque gesticulait et devenait de plus en plus convaincant. Félix l’écoutait avec beaucoup d’attention et de respect. Finalement, Lévesque et Bédard prirent congé vers 14 heures. Félix formula alors des propos qui nous étonnèrent : « Il faut aider cet homme… c’est un roi… c’est Louis XIV. » Raoul Desmeules dit alors à Félix : « Si quelqu’un peut aider ce roi, c’est bien vous ! »

Félix était remué, pensif. Il semblait s’éveiller à une nouvelle réalité. Pendant un certain temps, il demeura silencieux. Finalement, il déclara : « Je vais repenser à tout ça. On s’en reparlera demain. » On avait rendez-vous pour le souper et son spectacle le lendemain soir à l’Anse-Saint-Jean.

Le souper avait lieu dans un presbytère, un cadre propice à la réflexion. On discuta de nouveau de la cause de René Lévesque et de son destin de messager de l’indépendance. Félix nous dit sur un ton de confidence : « Écoutez, c’est impressionnant ce que fait Lévesque. C’est un gars précieux pour le Québec. Il faut le protéger. Cela n’a pas de bons sens de traverser en plein hiver le dangereux Parc des Laurentides, en imper, avec une petite mini Cooper pour venir porter la cause de l’indépendance jusqu’au Saguenay. Il faut l’aider. Il ne peut pas faire ça tout seul. »

On se quitta tard le soir après son spectacle. Félix me demanda si je pouvais lui procurer quelques bières pour alléger le trajet jusqu’à l’Ïle d’Orléans avec son chauffeur et ami Jos Pichette. Bon buveur à l’époque, je n’eus pas de misère à flairer le houblon et à lui dénicher une petite caisse de bière.

L’idée d’indépendance fit son chemin dans la tête ou le cœur de Félix. Le printemps produisit chez lui une sorte de dégel. Il écrivit alors L’alouette en colère, une chanson choc qui, d’une façon imagée, brossait un portrait saisissant de notre réalité. En voici un couplet :

J’ai un fils dépouillé

Comme le fut son père

Porteur d’eau, scieur de bois

Locataire et chômeur

Dans son propre pays

Il ne lui reste plus

Que la belle vue sur le fleuve

Et sa langue maternelle

Qu’on ne reconnaît pas

En cet hiver 1972, nous avions assisté à Chicoutimi, Raoul Desmeules et moi, à la rencontre de deux des plus grands hommes de notre époque et à cet événement capital dans la vie de Félix Leclerc et de celle du Québec : l’éveil et la prise de conscience de sa réalité de Québécois et son engagement en faveur de l’indépendance du Québec.

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