Le discrédit

Dure semaine pour les commentateurs politiques québécois. Il a vraiment fallu « faire semblant de trouver ça intéressant » , comme dirait Richard Desjardins, pour noircir autant de pages, pour babiller aussi longtemps sur le budget fédéral. Et pour passer à côté du fondamental !

Présenté comme une victoire de Paul Martin qui a bien réussi à neutraliser les conservateurs, l’épreuve du budget a été interprétée dans la seule grille électoraliste. Le gouvernement libéral aurait décidé d’ignorer le Bloc Québécois et le NPD, il n’a pas fait grand cas des demandes des provinces, il a ignoré le déséquilibre fiscal, la réforme de l’assurance-emploi, etc, etc. Les savantes dissertations n’ont pas manqué pour faire comprendre les subtilités de la plomberie budgétaire, pour trouver les astuces et retrouver la signature de l’art libéral de manœuvrer. Les anecdotes et les débats sur des considérations secondaires n’ont pas manqué. L’essentiel n’a pour ainsi dire pas été abordé.

L’essentiel, c’est d’abord un fait brut, dur et têtu : la politique à Ottawa se fait sur des enjeux canadian. La dynamique politique se construit sur des rapports de force qui pèsent sur la construction des majorités et qui s’alimentent à des débats qui ne concernent que le Canada lui-même. Un Canada qui n’a rien à voir avec le Québec qu’il ignore pour mieux le nier. Ce n’est pas le Bloc que le budget Goodale a ignoré, c’est le Québec. Il ne figure tout simplement plus sur l’écran radar parce qu’il ne contribue en rien à la consolidation des enjeux nationaux du Canada. Toute apparence de lui faire des concessions, pis encore, de seulement paraître tenir compte de ses revendications ne pouvant que susciter la grogne et passer pour lâcheté mollassonne, tous les efforts ont été faits pour que rien de ce qui puisse le concerner dans ce budget ne soit interprétable dans des termes qui pourraient laisser deviner l’existence d’une quelconque question québécoise.

Les libéraux de Paul Martin font la politique en fonction de la réalité nationale du Canada. Les surplus s’accumulent à une vitesse vertigineuse « mais pourquoi diable ces milliards ne vont-ils pas là où ils devraient : en santé, en éducation et dans les poches des contribuables ? » ( Le Devoir, 24 février, A 6) se demande un Jean-Robert Sansfaçon médusé. La réponse est pourtant limpide pour peu qu’on situe la question dans le registre politique plutôt qu’électoraliste comme le fait l’éditorialiste du Devoir à la suite de trop nombreux autres : le budget Goodale poursuit la modernisation unitaire du Canada, le grand projet politique de Paul Martin et du PLC. Ottawa ne retient pas l’argent pour le seul motif de se financer des promesses électorales, il s’outille pour redessiner les compétences à sa guise, pour façonner les priorités nationales, pour s’assurer qu’elles ne se puissent penser et réaliser qu’à partir d’Ottawa. Et ce projet est en phase avec l’évolution des mentalités au Canada. Là se trouve la vérité profonde de ce budget.

De déception en déception jusqu’au Canada idéal !

L’essentiel n’est jamais dans les moyens. Et s’il est un autre constat que ce budget impose comme une évidence cruelle, c’est bien le total et impitoyable discrédit qu’il jette sur l’ensemble de la classe politique québécoise.
Les libéraux fédéraux du Québec s’y révèlent dans leur plus complète nudité : ce sont des modèles de l’esprit mercenaire au service d’un État dont le projet est d’oblitérer leur propre peuple. Ce sont des agents de minorisation qui consentent à servir de relais dans la stratégie d’asphyxie et de déstabilisation des finances publiques du Québec. Ils agissent pour brouiller les repères et dissoudre toute représentation des intérêts spécifiques du Québec. Ils ne formulent pour lui aucun projet politique sinon que celui de se soumettre aux jeux qui servent à construire, au Canada, des majorités électorales pour mieux le nier.

Les députés du Bloc québécois n’ont pas fini de rager comme ils l’ont fait toute la semaine. Le budget Goodale vient de faire la démonstration que le gouvernement Martin a tout avantage à les encourager à s’agiter. C’est en les instrumentalisant que les libéraux peuvent le mieux prétendre incarner le « national interest ». Ce budget vient de sonner le glas sur la stratégie d’action en Chambre. Foin des tournées canadian, foin des joutes oratoires dans les comités. Cela n’apporte aucun gain stratégique.

Les libéraux de Jean Charest n’ont jamais paru si grands sous la moquette. Le gouvernement Martin n’a que mépris pour ces inconditionnels du Canada. Ils sont déçus ? So what ! De déception en déception jusqu’au Canada idéal ! Comme les péquistes de Lucien Bouchard avant eux, les voilà, à leur tour, enfermés dans la politique des lamentations. Mais rien jamais ne sera jamais trop grave à leurs yeux pour remettre en cause le lien canadian. Ils s’en tiendront donc à la politique de la terre brûlée, à la politique de ratatinement de l’État, à une fiscalité d’automutilation, à une politique de saccage de la cohésion nationale. Et referont les professions de foi canadian.

Mario Dumont et les adéquistes n’ont plus que la rhétorique politicienne et la manipulation populiste. Le clientélisme électoral puant leur tient lieu de projet politique. C’est le consentement à l’impuissance habillé dans les vieilles hardes de l’autonomie provinciale. Une autonomie à laquelle ils tiennent avec une telle détermination que Mario Dumont répète à qui veut l’entendre qu’il exclut d’emblée l’indépendance. En refusant de fixer un seuil de rupture, ce que faisait pourtant le rapport Allaire qui lui a donné naissance, l’ADQ se condamne à l’insignifiance. C’est un autre soliloque qui s’élabore. Ce parti est en passe de devenir une véritable terre d’accueil pour tous ceux et celles qui refusent de tirer les conclusions, les irrésolus et les déclamateurs de conviction sans passage à l’acte. Un vrai pays de Cocagne pour les Yves Séguin de ce monde.

Le Canada a réglé la question du Québec. Le renouvellement du fédéralisme, les velléités autonomistes, c’est du discours pour consommation locale, de la pâte à modeler des programmes électoraux de bourgade. En attendant, comme les libéraux, les adéquistes se lamentent en se disant prêts à s’accommoder de ce que le Canada nous laisse. Ils aspirent à gouverner la province en allant dans le sens où Ottawa nous pousse.

Les péquistes, plus velléitaires que jamais, sont restés pathétiques et pusillanimes. Cela faisait peine à voir, Bernard Landry suggérant à Jean Charest de réclamer une rencontre avec Paul Martin. Toujours le coup du pragmatisme pour rester au plus près de la gestion provinciale, pour se comporter en opposition provinciale plutôt qu’en alternative indépendantiste. La seule réaction souverainiste qui tienne en face de ce budget – surtout pour un chef ! - c’est celle de l’affirmation de l’urgente nécessité de l’indépendance. Il faut le dire haut et fort, il n’y a plus moyen de moyenner. Le Québec est condamné dans ce Canada dont la politique le disloque d’ores et déjà. Il faut en sortir et ça presse.

Mobiliser pour en finir

Il y avait quelque chose de complètement délirant à entendre les députés partisans du référendum d’initiative faire des phrases le jour même du dépôt de ce budget. Ces péquistes ne se voient plus aller : ils dissertent sur les grandes vertus pendant que la maison brûle. Ils ne sont pas pressés ceux-là. Tellement peu pressés qu’ils sont même prêts à dissocier leur option du mandat qu’ils voudraient voir le PQ solliciter à la prochaine élection. Ou plutôt, si, ils sont pressés de s’affaler sur les banquettes des limousines de l’attentisme pour continuer de nous servir sur d’autres airs, la politique des lamentations. Ils voudraient avoir tout leur temps pour donner encore dans le bon gouvernement, pour regarder le Québec se déliter. Pour refuser de tirer les conclusions sur un avenir ruiné.

Le budget Goodale aura été le révélateur par excellence de la politique de l’impuissance qui structure le champ politique québécois. Il jette le désaveu sur une classe politique incapable de se tenir à la hauteur des exigences de nos intérêts nationaux, impuissante à saisir la conjoncture, à lire l’Histoire telle qu’elle pèse sur notre minorisation définitive. Cela ne devrait ni étonner ni choquer lorsqu’il s’agit de situer les conséquences politiques de la conduite des inconditionnels du Canada. Cela est plutôt accablant pour les souverainistes dont un trop grand nombre cherchent à se défiler en refusant de voir la polarisation telle que le Canada la pose, telle que la réalité l’impose.

Ce budget aurait dû être l’occasion d’un appel au ressaisissement national. Il aurait dû fournir l’occasion de partager le seul constat qui s’impose : la gouverne provinciale conduit le Québec à sa perte, y aspirer c’est consentir à se faire artisan de malheur. Les souverainistes ne doivent pas entretenir l’illusion qu’il y a encore moyen de moyenner, de faire mieux avec moins sous prétexte d’avoir les bonnes raisons d’endurer parce qu’un jour il y aura un référendum. Le temps est venu de l’indépendance. Il nous faut un gouvernement souverainiste. Il nous faut un parti qui exige de ses candidats qu’ils mettent leur siège en jeu pour l’option. Des candidats qui auront le courage de se présenter devant le peuple en disant que le moment est venu du passage à l’acte. Nous n’avons que faire de souverainistes de salon. On ne se consolera pas à se dire que nous avons des convictions. Il n’y a qu’un seul lieu où elles comptent et importent : dans l’action lucide et courageuse.

Il faut souhaiter qu’ils seront nombreux à se lever les militants, pour dire aux élus du Bloc et du PQ que cela suffit, la politique politicienne de la finasserie embarrassée. Il faut mettre le cap sur l’indépendance. Il faut quitter le terrain de l’adversaire, se lancer sur toutes les voies du pays réel, faire sans relâche la critique implacable de l’enfermement dans le Canada, traquer les imposteurs et les faiseux de discours creux. Donner l’heure juste avec courage et lucidité. Mobiliser pour en finir. Appeler à l’action pour en sortir. S’organiser pour que cela se fasse.

Il faut une politique du dépassement. Une politique de la rupture.

Collections numériques (1917-2013)

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