Ce qu'il en coûte d'être fédéraliste

Le bilan du gouvernement Charest est atroce et l’ambiance au Parti québécois est festive. Tout laisse croire que, si la tendance se maintient, le PQ sera réélu dès 2007. Il le sera sans mandat fort, il le sera au terme d’une campagne électorale ayant porté sur tout sauf l’indépendance, il le sera avec le mandat de gérer mieux que ne l’auront fait les libéraux l’espace misérable qu’il nous reste pour vivre notre vie démocratique.

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Quelques remarques d’actualité d’abord. Il est évocateur que la grève étudiante la plus importante depuis trente ans ait pu se dérouler en dehors de la question nationale. Quand je dis en dehors de la question nationale, je parle évidemment sur le plan médiatique. Est-ce la faute de nos médias mercenaires, toujours réticents à lier entre eux les fils de l’évidence ? Sans doute. Est-ce la faute des associations étudiantes, trop engagées dans la défense au jour le jour de leurs intérêts pour proposer une lecture plus large des événements ? Peut-être. Seul Claude Villeneuve, président du Comité national des jeunes du Parti québécois, n’a pas hésité à dénoncer l’espace pourri d’un fédéralisme déséquilibré dans lequel nous étions obligés de tenir ce débat.

Les étudiants ont fait un travail de maître qui, par comparaison, montre l’amateurisme du gouvernement Charest. 103 millions. Une seule idée claire et transparente. Une seule idée qui témoigne de la détermination et de la hardiesse des étudiants. À côté, le projet du ministre Fournier. Un projet incompréhensible, un plan quinquennal divisant les étudiants en classes, une volonté manifeste de pelleter l’urgence vers l’avant et de gagner du temps.

Au-delà de la victoire médiatique, une grande vérité est ressortie de l’épisode, elle est sortie de la bouche de P.-A. Bouchard, président de la FEUQ : 103 millions, ce n’est rien. Banal vous direz ? Oui. 103 millions, à l’échelle de notre PIB de 250 milliards de dollars, ce n’est rien. C’est 12 $ sur un revenu de 30 000 $. Des babioles. Pourtant, le gouvernement ne l’avait pas. Au moment où l’économie tourne à plein, le gouvernement a préféré s’engager dans une confrontation frontale avec les étudiants plutôt que de laisser aller des babioles. Étrange nécessité.

Au même moment, le gouvernement fédéral annonçait des surplus de 13,4 milliards pour les dix premiers mois de l’exercice financier. La nouvelle a fait l’objet d’un entrefilet dans la presse. Un montant 130 fois plus élevé. Le comique de la situation n’a pas semblé attirer l’attention des faiseurs d’opinion. Les étudiants nous demandent de revenir aux enjeux de fond : l’équité et l’accessibilité aux études post-secondaires. Fort intéressant. Mais il y a un autre enjeu de fond : pourquoi en sommes-nous rendus à nous entretuer pour 103 millions, alors que l’économie tourne à plein régime et que le gouvernement fédéral annonce des surplus de 13,4 milliards ? Le gouvernement Martin a eu beau jeu de venir sauver la donne en nous remettant une part misérable de notre propre argent.

Le gouvernement Charest va mal. Il ne va pas mal parce qu’il est libéral. Il ne va pas mal parce qu’il est doctrinaire. Il va mal parce qu’il est fédéraliste. Il va mal parce qu’il accepte de vivre dans l’espace misérable d’un fédéralisme plus asymétrique que jamais. Asymétrique ? Oui : eux, ils ont de l’argent, nous, pas. Si la tendance se maintient, le Parti québécois se retrouvera dans deux ans au gouvernement. Ce sera un gouvernement faible, notamment à cause des quinze sièges que l’ADQ aura récoltés dans la région de Québec. Mais ce sera un gouvernement majoritaire. Un gouvernement majoritaire qui aura la même marge de manœuvre que le gouvernement Charest. Un gouvernement majoritaire qui pourra dessiner un grand projet de société social-démocrate et progressiste dans la marge de 50 millions qu’il parviendra à dégager s’il administre les finances publiques avec suffisamment d’austérité.

Il est encore temps d’inverser la tendance et de réagir. Le Parti québécois ne veut pas gagner les prochaines élections. Il ne veut pas se faire élire par défaut sur le mauvais bilan d’un gouvernement asphyxié. Il veut balayer la province sur le thème de l’indépendance. Il veut réduire l’ADQ à zéro et briser le carcan fédéral qui nous oblige à nous entretuer pour 103 millions.

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Nous avons beaucoup de travail devant nous. Alors que le bilan du gouvernement Charest devrait démontrer l’échec du fédéralisme et l’urgence de l’indépendance, analystes et commentateurs s’entêtent à thématiser la catastrophe comme le fruit de l’incompétence d’une équipe politique. Certains péquistes y trouvent un plaisir pervers : après tout, nous n’étions pas si mauvais dans la gestion de la catastrophe. Peut-être qu’une réélection en douce pourrait, avec un peu de chance, nous mener à l’indépendance sans trop de bruit et sans rien brusquer. Faux. Si l’indépendance n’est pas thématisée dès maintenant comme l’enjeu de la prochaine élection, le Parti québécois sera élu avec le mandat de gérer la province. Il aura réussi à laisser croire qu’il peut être meilleur. Il aura trompé la population.

À leur élection, les libéraux de Québec espéraient que ceux d’Ottawa sauraient être reconnaissants. Après tout, se mettre à genoux inconditionnellement, cela mérite bien une petite récompense. Piler sur l’honneur de son peuple, compromettre ses intérêts nationaux, cela ne se fait généralement pas gratis. Et pourtant, les libéraux de Québec attendent toujours qu’on rembourse leur servilité. Ils attendront longtemps. Même l’Ontarien Bob Rae recommandait récemment au gouvernement fédéral de laisser le Québec respirer, s’il souhaitait éviter un autre référendum (La Presse, 22 mars). Mais Ottawa n’en fera rien. Pour être acceptables au Canada anglais, les concessions faites au Québec doivent passer inaperçues. Or, si elles passent inaperçues, c’est qu’elles sont également insignifiantes. Voilà ce qu’il en coûte d’être fédéraliste.

Les péquistes ne peuvent attendre la conjoncture idéale : celle créée par des circonstances extérieures et venant nous imposer l’indépendance par défaut. Exemple ? L’espoir d’une entrée au pouvoir d’un gouvernement conservateur étranger à notre culture et à nos valeurs qui viendrait raviver la détermination indépendantiste. Rien ne nous empêche de construire en rêve des scénarios catastrophes, mais cela n’arrivera pas. Les conservateurs n’entreront pas au pouvoir. Ils n’entreront pas au pouvoir parce qu’ils n’ont pas d’envergure nationale et que les Ontariens ne voteront jamais pour un parti sans envergure nationale. Les dernières élections fédérales l’ont démontré : les Ontariens préfèrent l’unité nationale à la transparence, ils sont prêts à voter pour un parti corrompu si celui-ci est le seul capable de maintenir le Canada uni. Drôle de mentalité, mais on ne choisit pas ses voisins.

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La seule initiative peut venir de nous. L’indépendance n’est plus une option, c’est une nécessité. Le seul parti capable de la porter est le Parti québécois qui ne doit pas reculer devant cette tâche historique. Les libéraux ont montré qu’ils n’avaient pas de seuil de rupture : qu’il n’y avait aucun moment où le gouvernement fédéral allait trop loin, qu’il n’y avait aucun dossier sur lequel il convenait de se tenir debout. Dans son programme constitutionnel, l’ADQ a décidé de revenir aux utopies autonomistes, d’adopter la supplication comme seule stratégie politique. On croirait entendre les croisades d’autrefois : des mots, un déluge de mots qui recouvre jusqu’à la dissimuler l’absence de détermination politique.

Le Parti québécois a la voie libre. Il ne sera pas seul, mais il sera devant. Nous sommes la seule organisation politique capable d’annoncer le ressaisissement populaire et démocratique qui mènera à l’indépendance. Deux principes doivent guider notre action : la clarté et la détermination. La clarté car la situation est dramatique et qu’il ne sert à rien de le cacher. Il ne sert à rien de prétendre pouvoir faire mieux, de prétendre pouvoir apaiser les souffrances de l’étranglement, de pouvoir éviter le conflit. La détermination, car le peuple souhaite obtenir une direction ferme, portant jusqu’à ses conséquences sa volonté de liberté politique.

Le Congrès de juin sera déterminant. Le Parti québécois devra y affirmer une volonté ferme de faire porter les prochaines élections sur l’indépendance. Le mandat obtenu devra clairement autoriser un gouvernement issu du Parti québécois à initier la démarche d’accession à l’indépendance, démarche qui se couronnera par un référendum exécutoire sur la souveraineté ou sur la constitution définitive du Québec souverain.

Plus important encore que le sujet du référendum : la position constitutionnelle qu’entend adopter un gouvernement issu du Parti québécois dans les mois qui suivent son élection. Le Québec n’a jamais signé la constitution canadienne et un gouvernement du Parti québécois devra agir en fonction de ce désaveu. Cela ne signifie pas qu’il devra faire des gestes inconsidérés mettant en danger l’ordre public. Cela signifie simplement qu’il devra se poser d’entrée de jeu comme la seule et unique source de légitimité sur le territoire québécois. Cela signifie qu’il sera autorisé à prendre toutes les mesures nécessaires au respect des prérogatives de l’État québécois.

Pour l’instant, la démarche proposée dans les Cahiers est insatisfaisante parce qu’ambiguë. Elle ne repose sur aucune position constitutionnelle claire. Elle ne spécifie pas si elle se place à l’intérieur du cadre légal défini par la Constitution de 1982, c’est-à-dire du cadre du renvoi à la Cour suprême sur la sécession de 1996 et de la Loi sur la clarté de 2000 (C-20). Si le Parti québécois décide d’organiser un référendum sur la souveraineté à l’intérieur de ce cadre, cela signifie que l’État fédéral pourrait invalider (légalement) un référendum gagnant à 53 %, sous prétexte que la majorité est ambiguë.

Peu importe la transparence et la légitimité de notre démarche, l’État fédéral s’est donné la capacité légale et constitutionnelle d’y mettre un frein. En fait, le cadre constitutionnel canadien a été pensé pour entraver la démarche du Québec vers l’indépendance. Accepter de s’inscrire dans ce cadre, c’est enlever le dernier mot au peuple pour le donner au gouvernement fédéral. Or, non seulement le Parti québécois n’a pas avantage à le faire, mais en plus il n’en a pas l’autorité. Le peuple québécois n’a jamais porté au pouvoir un gouvernement qui reconnaissait la légitimité de l’ordre constitutionnel canadien.

Le Comité national des jeunes du Parti québécois propose qu’un gouvernement issu du Parti québécois pose dès son arrivée au pouvoir des gestes de souveraineté et de rupture par rapport à l’ordre constitutionnel canadien. D’autres propositions visant à clarifier la démarche vers la souveraineté seront débattues lors du Congrès national. Le Comité national des jeunes tentera de convaincre les délégués que sa proposition est la meilleure et qu’elle permet de clarifier avantageusement la proposition principale. Dans tous les cas, l’essentiel est de combler le flou politique laissé dans les cahiers autour de la démarche vers la souveraineté. L’essentiel est de poser l’indépendance comme la seule issue possible à notre drame politique et de poser le Parti québécois comme le porteur inébranlable de ce projet.

Collections numériques (1917-2013)

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