Aile jeunesse et gestes de rupture

Le 13 mars 2005, dans la ville de Chicoutimi, quatre cents jeunes délégués péquistes réunis pour le Grand Rassemblement national ont décidé que leur parti devra dorénavant entreprendre sa démarche d’accession à l’indépendance sur un mode d’affrontement d’État à État, du fort au fort. Leur indépendance nationale, les jeunes souverainistes n’attendront pas, comme nombre de leurs aînés l’ont fait, que le Canada la leur concède en vertu de son grand respect du processus référendaire québécois et de sa magnanimité à l’égard d’une minorité vélléitaire qui aurait voté à 52,5 % pour le « Oui ».

Le 13 mars 2005 sera peut-être une date tournante pour notre mouvement tel qu’il s’appuie sur un programme façonné démocratiquement par les militants du parti. Ce jour-là, la jeunesse nationale a adopté, par une forte majorité, la proposition suivante :

Il est primordial d’effectuer des gestes de rupture irréversibles avant même la tenue d’une éventuelle consultation sur la souveraineté du Québec. Par des gestes de rupture, nous entendons la mise sur pied d’un système d’imposition unique, le rapatriement des compétences en matière de culture et de communication par la création d’un pendant québécois du CRTC et la création d’une citoyenneté québécoise.

Pour ces jeunes, les anciens remèdes inopérants qu’ont été la contestation toute oratoire du nation-building canadien et l’attente prostrée du référendum-miracle systématiquement fantasmé après chaque revers, sont passés de saison. À la Saison des idées doit logiquement succéder la Saison des actions, comme l’aura martelé avec conviction Bruno Longval – ex-candidat à la présidence du CNJ – tout au long de sa campagne pour promouvoir son équipe, baptisée du nom emblématique de « Génération-Action ». Les militants lui auront donné raison en votant des propositions favorables à une véritable stratégie de rupture souverainiste orchestrée selon une vision plus politique des rapports entre le peuple québécois et le peuple canadien, une vision qui soit, avouons-le, moins exagérément irénique, ou moins bêtement angélique : on choisira l’expression convenable selon notre degré respectif de lassitude. Les jeunes veulent des « gestes », car ils croient intuitivement que c’est dans l’agir que réside la vitalité d’un être humain, comme la vie d’un mouvement ou d’une nation. Pas d’espérance qui se maintienne, non plus, sans l’agir. Refaire nos forces en planifiant un programme d’actions indépendantistes, voilà l,une des tâches qu’il nous faut accomplir, après la saignée électorale d’avril 2003, quand les Québécois nous ont jugé indignes de diriger les affaires provinciales pour un troisième mandat de « bon gouvernement et de moindre-chance-d’avoir-l’assurance-morale-de-gagner-le-référendum-consultatif », après qu’un important déplacement du vote nationaliste ait eu lieu à droite, vers l’ADQ. D’ailleurs, précisons que la proposition adoptée en faveur des gestes de rupture n’a rien pour couper le souffle des souverainistes de tempérament modéré, puisque l’ADQ est étrangement plus enclenchiste que le PQ. Dès une éventuelle victoire électorale, il est prévu que ce parti agisse unilatéralement en faveur d’un accroissement de forces et de prérogatives pour l’État québécois, en matière fiscale comme en matière culturelle. On pourra s’étonner de ce volontarisme aréférendaire, absent de notre programme, en consultant leur plate-forme autonomiste.

Finalement, en dépit de ses appels inspirants pour que le parti prennent des mesures énergiques afin gagner en vitalité organisationnelle et en membership, Bruno Longval n’aura pas été élu à la présidence de la plus haute instance de l’aile jeunesse du parti. Les délégués ont choisi Claude Villeneuve, qui se présentait avec l’ « Équipe Tout-Terrain ». Villeneuve rappela, quant à lui, au cours de sa campagne, la nécessité pour le parti d’écouter la nation québécoise dans sa diversité et sa pluralité de points de vue, afin d’être sans supercherie la coalition nationale historique réalisée en vue de l’indépendance. Villeneuve a commencé son mandat sur une bonne note, en défendant publiquement la proposition adoptée par ses militants, et qui fait l’objet de ce texte, devant un Bernard Landry, qui, quant à lui, l’a rejetée en bloc. Dans le détail, M.Landry juge que créer un CRTC québécois avant l’accession à la souveraineté « serait inimaginable sans briser la légalité constitutionnelle », et qu’il n’est pas question d’avoir un seul système de perception avant l’indépendance, à moins d’en venir à un accord en ce sens avec Ottawa. « Quand on va quitter, ce sera pour de bon et légalement », a-t-il renchéri. Sur tous ces points, Villeneuve est en désaccord avec M. Landry et le différend ne sera tranché qu’au Congrès de Juin 2005, alors que les délégués toute classe d’âge confondue, iront ou n’iront pas dans le sens audacieux et intransigeant des jeunes militants du parti. Villeneuve déclare penser qu’ « on ne respecte que les gens qui se tiennent debout » et il a bien raison. Aussi, il ne sera pas isolé au sein de son instance, avec sa décision de promouvoir des gestes de rupture irréversible, puisque plusieurs membres de son équipe sont d’accord pour que le parti forme autre chose qu’un gouvernement provincial social-démocrate et une firme de publicité en vue du grand sondage référendaire décennal. Je pense notamment au vice-président au contenu, un collègue de L’Action nationale, Benoît Dubreuil, ou au trésorier, Alexis Gagné-Lebrun, ancien président du Mouvement des étudiants souverainistes de l’UdeM (MESUM). Ces hauts représentants de la jeunesse souverainiste, convaincus de la nécessité d’une réorientation stratégique partielle, ont la tâche, d’ici le congrès, de redoubler d’ardeur afin de défendre les positions des jeunes relatives au premier point de débat du mouvement : les méthodes du combat souverainiste, c’est-à-dire les gestes que nous poseront librement, sans attendre l’assentiment de nos voisins canadiens et de leur gouvernement, duquel nous rejetons catégoriquement la tutelle.

Rompre ! Voici la tâche, voici le devoir. Rompre ! Avec l’ère médiocre, l’ère de soustraction de la question nationale par les souverainiste eux-mêmes, initiée par Lucien Bouchard et poursuivie au moins jusqu’en… avril 2003. Et rompre avec le Canada, bien sûr. Mais pour y arriver, une rupture préalable avec l’état de retraite désorganisée du mouvement s’impose. On nous dira :

Nous sommes tous des souverainistes. Cessez de nous brutaliser pour rien avec vos tests gênant de pureté et de dureté. Personne dans cette salle de congrès ne peut se dire plus souverainiste qu’un autre. Nous sommes une grande famille. Ne nous divisez pas. Il faut rester grouper autour du chef, dont la modération, la prudence et l’aménité sont des gages de victoires meilleures. Vouloir plus et plus vite, c’est nous marginaliser automatiquement dans l’espace publique, etc.

Nous connaissons trop bien ce chant des sirènes à voix doucereuses, et l’expérience nous a démontré qu’il pouvait noyer nos sens par leur musique câline et nous jeter dans la mer de l’Informe (de l’attentisme moribond). Il nous faudra, comme Ulysse lui-même, naviguant sur l’onde, faire en sorte que nous demeurions attaché au mât du nationalisme intransigeant… et par des sangles très solides.

Grâce à la volonté exprimée par les jeunes de régler la querelle entre le Québec et le Canada en faisant autre chose qu’attrendre une récompense de la Providence pour notre pacifisme, le PQ pourrait retrouver son élan. Les délégués du Congrès de juin en décideront. Vraisemblablement, le choix qu’ils feront sera celui-ci : la révolte – le refus violent de vivre dans une nation annexée et la décision indignée d’en sortir avec le concours d’une Assemblée nationale contrôlée par les souverainistes – ou alors la survivance probablement fataliste du mouvement par des demi-promotions de référendums consultatifs.

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