Éditorial - Ce qui cherche à naître

Cet éditorial paru dans le numéro d'avril 2012 a donné son titre au recueil publié par L'Action nationale Éditeur.

2012avril250La jeunesse étudiante a pris son Québec à bras-le-corps. Par dizaines de milliers, dans des manifestations, dans les interminables palabres à faire chauffer l’atmosphère des cafés, dans les gestes d’éclats et les heures de doute, ils ont commencé quelque chose qui les portera longtemps. À leur manière, dans leurs mots et avec les problèmes tels qu’ils les voient, ils ont entrepris dans un effort intensif de se rêver leur Québec. Il ne faut pas se leurrer, le débat sur les droits de scolarité les entraîne bien plus loin que ne le voudraient les idéologues du tout-au-marché et de l’éducation placement à haut rendement. Il faut s’en réjouir et continuer de les accompagner.

À l’heure où ces lignes sont écrites, rien n’est encore joué. La politique politicienne reste bien en deçà du registre où devraient se discuter les enjeux que porte cette jeunesse. Et en cela, le conflit est un véritable révélateur de l’état actuel de notre situation politique. Il n’y a pas plus assourdissant que le silence des élites en cette affaire. Les syndicats universitaires ne bougent guère, sinon du bout des lèvres, les cadres universitaires sont égaux à eux-mêmes, c’est-à-dire en dessous de tout, sauf peut-être de la morgue démissionnaire de la conférence des recteurs, les élites d’affaires restent engluées dans les lieux communs idéologiques qui leur font office de projet de société. Quant aux babillages médiatiques, ils ont été et restent médiocres, tout juste bons à distraire les navetteurs coincés dans les bouchons que la contestation empire…

Évidemment, les plus vieux, peut-être aussi les plus meurtris, ont déjà – peut-être depuis longtemps – commencé à s’attendre au pire. Les libéraux ont tant de fois démontré leur préférence pour la médiocrité. La culture du rabaissement de son peuple, de son arasement à l’insignifiance affairiste est si fortement ancrée dans sa représentation de nous-mêmes, qu’il y a toujours lieu de craindre non pas le pire, mais le plus moche. L’entêtement de ce gouvernement n’a rien à voir avec les finances publiques, c’est une manœuvre idéologique. Les uns pensent que Jean Charest se garde la possibilité de transformer l’affrontement en enjeu électoral, les autres y voient une diversion pour mieux brader les ressources naturelles et saccager l’héritage de la Révolution tranquille. D’autres encore le voient plutôt continuer son travail de sape de la cohésion nationale. D’autres enfin ne s’embarrassent guère de nuances et n’y voient qu’une trahison de plus, qu’une illustration supplémentaire du bri de loyauté de ce gouvernement et de ce parti à l’endroit de l’intérêt national. Au quizz de la veulerie, malheureusement, toutes ces réponses sont bonnes.

Le gouvernement de Jean Charest constitue l’ultime aboutissement de la politique post-référendaire. C’est le gouvernement de l’intériorisation des contraintes du régime, celui du consentement au ratatinement. Son recours à l’hyperbole et sa tendance malsaine à abuser du superlatif tout en brandissant les euphémismes le révèlent chaque jour davantage, le Parti libéral du Québec a franchi les seuils de l’impardonnable. Ce ne sont pas les pratiques de copinage, la corruption ou le laxisme qui sont ici les plus graves fautes. Ce parti n’a plus la moindre idée de ce que peut être l’intérêt national. Il n’a plus guère la moindre idée de ce que peut-être la fidélité à l’héritage et au sens de la continuité historique. C’est le parti de l’intérêt glouton. Il n’aura jamais si bien choisi son slogan, le Charest : le Plan Nord est bel et bien le projet d’une génération, le projet de cette cohorte de parvenus qui voudraient bien se goinfrer des acquis de sa propre génération, de celle-là même qui aurait dû se montrer à la hauteur des ambitions de celles qui l’ont porté jusqu’ici.

Il y a dans la politique telle que les libéraux la pratiquent et telle qu’une trop large fraction des élites l'accepte sans mot dire une forme d’aboutissement crépusculaire. En fin de troisième mandat, ce gouvernement pratique la politique de la terre brûlée. L’aliénation des ressources naturelles, le saccage des cadres de vie et l’affairisme puant ne sont que les formes visibles d’un renoncement plus profond et plus dramatique. Ce gouvernement et ceux qui le soutiennent renoncent à l’impératif ontologique, ils renoncent à être. Jamais le Québec n’a frôlé d’aussi prêt le désir de se laisser sombrer, d’en finir avec sa difficulté d’être. Comme toujours, c’est le statut de notre langue qui en souffre tant il est le révélateur infaillible, la mesure absolue de notre désir de persévérer dans notre être.

Les démissions s’accumulent en provoquant toujours la même réaction de minimisation des pertes : les cadres anglais à la Caisse de dépôt, la bilinguisation accélérée de l’appareil de l’État, les services anglais pour mieux franciser les immigrants, tout cela ne nous vaut que l’insignifiance effarante d’une ministre de la servilité. Tout cela sans compter le délire de soumission le plus accompli, celui que nous a servi HEC Montréal qui passe à l’anglais pour mieux faire rayonner le français. On imagine bien son directeur faisant la causette avec le PDG par intérim de SNC-Lavalin qui ignore la langue des provinciaux. Déjà qu’on l’avait vu, comblé, sonner la cloche pour signaler l’ouverture de la session à la Bourse de New York en tentant de nous faire croire que c’était une grande manière de célébrer le centenaire de son institution. Une misère de singerie. Mais un puissant symbole du décrochage d’une partie de cette élite qui ne se voit jamais si grande que dans les palmarès de la puissance où elle vit par procuration en flambant le bien d’héritage. Les HEC en anglais, c’est le plus puissant symbole de la tentation louisianisante.

C’est bien là le mystère de l’évolution sociale, il faut souvent que les choses atteignent à une certaine puissance mortifère pour que se fasse le renouvellement des forces. Et c’est sans doute ce qui est en train de se passer. Le Québec traverse à gué le fleuve de son destin et il hésite au beau milieu du cours d’eau. La moitié de la distance est parcourue et il serait de toute évidence plus pénible de faire demi-tour que de foncer, mais c'est dans ce moment même de l’hésitation à faire le pas le plus déterminant, celui qui décidera de la direction à prendre, que se trouve le plus haut niveau de difficulté. Nous y sommes. Depuis plus de quinze ans, nous sommes tétanisés par l’hésitation, fascinés par la tentation morbide de céder et de nous laisser porter par un courant funeste. La clameur étudiante est pourtant pleine de vie. Il faut devancer son propre écho. Et faire un pas qui pourrait bien être décisif le 22 avril prochain à l'occasion de cette grande manifestation convoquée par Dominic Champagne et tant d’autres pour témoigner de notre volonté de replacer le bien commun au centre de notre vie nationale.

Ce n’est pas un hasard si la mobilisation contre la grande cochonnerie du gaz de schiste a servi de déclencheur. Cette cause est à elle seule le résumé et le symbole de ce que nous risquons : les ex-politiciens qui se transforment en commis voyageurs, le gouvernement qui tolère toutes les compromissions, le dévoiement des institutions et l’empoisonnement de la nature sont en cette cause réunis pour nous donner le plus répugnant portrait des excès auxquels nous condamnera le manque de respect pour nous-mêmes. Un peuple qui ne s’assume pas se condamne à l’abjection.

Il y a dans ce bizarre de printemps des signes qui pourraient bien être d’une radicale nouveauté. Le Québec recommence peut-être à se vouloir. Il retrouve le goût du mouvement en tout cas. Et dans ce qui se recompose sous nos yeux, une force monte. Celle de ce qui cherche à naître. Et qui naîtra.

Voir le sommaire du numéro

Tagged under: Éditoriaux,

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.