Les derniers défis dans notre route vers le pays

Tous les hommes rêvent, mais inégalement. Ceux qui rêvent la nuit dans les recoins poussiéreux de leur esprit s’éveillent, le jour, pour trouver que c’était vanité ; mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent, les yeux ouverts, réaliser leur rêve, pour le rendre possible.

Ce passage des Sept Piliers de la sagesse de T. E. Lawrence nous paraît inspirant pour une réflexion sur la suite des choses chez nous.

Avec les « éveilleurs de peuple », grâce auxquels le nombre des pays membres de l’Organisation des Nations unies a quadruplé depuis 1945, nous comprenons, aujourd’hui, que le plein achèvement politique de la nation ne peut s’inscrire que dans une longue durée qui, à nos yeux, nous impose encore trois types de défis.

La lucidité

Tous les plats de lentilles qu’on nous a présentés depuis le référendum de 1980 (en commençant par la tromperie du « Votre NON sera un OUI », clamé par le premier ministre fédéral du temps), tous ces effets de manche, ne se sont jamais attaqués à ce que le général de Gaulle appelait, dans sa dernière intervention à Montréal en 1967, « le fond des choses ». Depuis lors, sur le fond des choses entre Ottawa et nous, rien, vraiment rien, n’a été réglé !

Pour René Lévesque, la loi constitutionnelle de 1982 était un « crime ». Selon nous, le terme n’est pas trop fort comme nous le démontre bien La bataille de Londres, le livre récemment publié par Frédéric Bastien. Car, comment peut-on affirmer, comme le parlement fédéral l’a fait, que le Québec est une nation, mais cela après lui avoir imposé, de l’extérieur et en dépit du refus de son Assemblée nationale, le carcan d’une loi fondamentale qu’il n’aurait plus le pouvoir de changer par lui-même ? En trichant qui plus est. Comment ne pas constater que le pouvoir colonial de Londres en 1867 était plus généreux à l’endroit du Québec que le pouvoir néocolonial d’Ottawa qui, dans sa constitution de 1982, réduit le rôle de l’Assemblée nationale ? Comment ne pas voir qu’Ottawa s’est réservé de nommer unilatéralement les juges de la Cour suprême pour la mettre en vigueur et saper, ainsi, notamment, les lois du Québec sur la protection de la langue française ? Comment ne pas réagir devant le grave déni de démocratie que constitue la loi fédérale sur la clarté qui entend permettre à Ottawa de déterminer, après coup, le pourcentage de vote qu’un référendum positif sur la souveraineté devrait obtenir pour être suivi d’effets ?

Le rêve éveillé du pays

En 1967, dans Option Québec, René Lévesque donnait une image suggestive du pays à faire naître dont il a, de même que ses successeurs, maintes fois précisé les contours. Nos artistes, nos chansonniers, nos paroliers les ont accompagnés. Car, eux qui sont l’âme du Québec, savent aussi que pour que le Québec advienne pleinement, il doit d’abord être, de jour, rêvé.

Et ce pays rêvé, c’est d’abord un pays qui a un passé, une histoire, des racines, une langue, une littérature, donc une forte image de lui-même.

C’est aussi un pays pluriel, ouvert, moderne. Mais cela veut dire pleinement laïc ; laïc sans concession aux communautarismes.

C’est un pays attentif à la solidarité entre ses générations, mais en même temps soucieux de sa jeunesse qui est sa richesse la plus précieuse pour la suite des choses.

C’est un pays où la femme n’est jamais derrière l’homme, mais plutôt à côté de lui, totalement égale en droit.

Enfin, c’est un pays qui, à l’explosion des égoïsmes, des individualismes et des accommodements trop vite dits raisonnables, ne sacrifie pas la recherche d’un bien commun sur lequel nous devons avoir toujours prise. Une poursuite du bien commun qui sous-tend une délibération essentielle et présuppose toujours le droit des citoyens de diverger et de s’opposer dans leur discours, droit sans lequel, le rappelait le philosophe aristotélicien Charles De Koninck, la société politique cesse tout simplement d’exister !

Le retour à la centralité du politique

Entre 1960 et 1980, le Québec a connu la plus grande vague de réformes de son histoire ayant ouvert, de tous côtés, d’immenses chantiers. Cette modernisation audacieuse du Québec dont je ne veux pas reprendre ici les éléments bien connus, nous l’avons appelée la Révolution tranquille. C’est à cette époque que l’appui de la France aura fait naître, entre Québec et Paris, nos premières, et toujours seules, relations diplomatiques complètes, en même temps que notre libre droit de parole dans une organisation intergouvernementale, celle qui réunit les pays de la Francophonie.

Cette vague de réformes comportait aussi l’adoption d’une charte des droits qui a précédé la charte fédérale ; une charte québécoise des droits qui respectait, elle, cette suprématie du politique au cœur du parlementarisme britannique. En effet, la charte québécoise était une loi promulguée par l’Assemblée nationale qui, moyennant certaines conditions, pouvait être modifiée par cette même Assemblée, comme cela a déjà été fait.

Tout au contraire, la Charte des droits inscrite dans la constitution fédérale de 1982 aura été, dès sa promulgation, placée en quelque sorte au-dessus du parlement, ne laissant aux législatures provinciales que la possibilité du recours à une clause dérogatoire pour y soustraire provisoirement l’une de leurs lois. La mise en vigueur complexe de la Charte des droits a, ainsi, de plus en plus relevé des seuls tribunaux. Cette manière de faire visait à contrer le pouvoir québécois dans son élan réformateur qui avait tant ébranlé la structure fédérale. Pour y parvenir, le pouvoir fédéral s’est peu à peu mis à faire de l’un des systèmes de gouvernement les plus démocratiques, le parlementarisme d’origine britannique, une sorte de « demi-jugeocratie ».

Depuis la Grèce ancienne, la démocratie est fondée sur la délibération citoyenne à la recherche de consensus dans la réalisation d’un bien commun qu’il s’agit de définir ensemble. La « jugeocratie » qui émerge sous nos yeux est une excessive judiciarisation de l’État appuyée sur un système d’ordonnances et d’injonctions unilatéralement imposées par des juges non élus, à partir d’un arsenal de précédents, de codes et de règlements dont la logique échappe chaque jour davantage aux citoyens, finalement privés de leur droit fondamental d’en délibérer entre eux.

L’ultime tâche confiée à cette « jugeocratie » montante est manifestement la protection, à tout prix, de la constitution de 1982, en la rendant presque totalement intouchable dans sa momification monarchique.

Du cadenas politique canadien, les Québécois possèdent, heureusement, toujours la clé. Car le jour où nous trancherons, majoritaires, au sens commun du mot, par la voie des urnes, le nœud gordien qui nous sépare encore de notre indépendance politique, Ottawa ne pourra, à la face d’une opinion internationale désormais avertie, s’y opposer en agitant ses arguties juridiques et ses subterfuges trop visiblement empreints des dernières breloques de l’esprit colonial.

Pour la première fois de notre histoire, nous assumerons alors l’entière et adulte responsabilité de toutes nos lois internes, de toutes nos obligations consenties à l’externe, c’est-à-dire la responsabilité de notre vrai visage dans le monde. À la voix généreuse, mais souvent impuissante, que le Québec provincial d’aujourd’hui fait entendre de-ci de-là auprès de quelques pays étrangers, se substituera le vrai pouvoir diplomatique qui est celui de participer, au même titre que tous les États souverains, à la prise de décision collective. À leurs côtés, nous serons enfin appelés à apporter, avec toute la richesse de notre personnalité propre, une contribution forte à la construction de ce monde nouveau, espoir des femmes et des hommes de notre temps.

 

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