Éditorial - La réponse est dans l'audace

Les ingénieurs ont été les véritables icônes de la Révolution tranquille. Compétence, audace, confiance en soi et goût de bâtir, les cohortes qui ont forcé le jeu, qui ont fait mentir l’establishment anglais, qui ont renversé les cartels des ressources naturelles et donné à la nationalisation de l’hydro-électicité le supplément d’âme qui a propulsé dans l’épopée les grands projets de la Manicouagan, ces cohortes n’auront-elles eu de descendants que des parvenus ingrats ?

L’affligeant spectacle de la commission Charbonneau nous donne à voir ce qu’il est advenu de ce Québec inc qui s’est affalé. Des fleurons qui sont tombés aux mains de voyous sûrs de leur fait, fiers de leur forfaiture et tout fats de vénalité satisfaite. C’est toute une galerie de personnages qui n’en finissent plus d’élargir les motifs d’indignation devant le saccage des institutions. Le tout n’est pas terminé, mais l’on sait par cœur l’argument de la pièce, les ressorts de ce vaudeville sinistre : des pans entiers de notre élite économique et politique ont fait main-basse sur du bien d’héritage.

On n’aurait pu imaginer plus fort symbole du naufrage qui menace. La figure iconique s’est retournée contre ceux-là qui l’ont vénérée. La désaffection politique, une conscience nationale en lambeau et un climat de cynisme irresponsable ont établi le contexte. Et l’on prend mieux la mesure de ce que signifie cesser de servir le Québec.

Ces barons du patronage auront incarné ce qu’il y a de plus désolant dans la dérive nationale. Ils sont devenus les vivants symboles de notre enlisement dans une médiocrité qui n’aura d’égale que les grosses cabanes prétentieuses qu’ils sèment orgueilleusement dans les banlieues cossues dont ils ont fait leurs fiefs. Ce sont les plus puissants agents de folklorisation du Québec. Leurs témoignages font d’ores et déjà resurgir un certain Québec honteux de lui-même. Qui n’a pas entendu, s’il ne l’a lui-même pensé, que de pareilles histoires ont sans doute aussi souillé Hydro-Québec, perverti des bureaucrates de Desjardins, corrompu des analystes à Investissement Québec ? Qui ne craint pas que notre État, le seul levier sous notre contrôle pour sécuriser un tant soit peu notre destin, ne soit plus devenu qu’une agence de dissolution des consciences et de dilapidation de l’héritage ?

Tel est bien, là, le pire des périls : le dégoût de la politique que ces odieux personnages inspirent, les dégâts qu’ils laissent vont continuer de l’inspirer. Et fournir une matière fétide à ceux-là qui ont toujours pensé que nous ne sommes pas capables, qu’il nous faut un régime canadian pour nous protéger de nous-mêmes, que nous ne sommes qu’une minorité névrosée perdue dans ses rêves messianiques. Une matière que les adversaires du Québec ne se gêneront pas de pétrir et qui ne manquera pas de fournir des alibis à tous ceux et celles qui ne veulent plus voir dans notre existence nationale qu’un accablant fardeau dont il faut se délester. La conjoncture politique risque fort de rester longtemps dominée par les réflexes de rejet de la politique et le retour d’un certain refoulé qui, hier encore, en détournait plusieurs de la question centrale de la nécessité de compter sur un État fort.

Nous aurons beaucoup de mal à nous en remettre. Malheureusement, nous aurons plus de facilité à nous habituer. Ce sera une pente si naturelle pour un petit peuple qui s’entête à minimiser ses pertes et à s’accommoder de la faiblesse de ses notables. La honte nous colle si facilement à la peau. La tentation du rapetissement, le consentement à vivre en pilant sur soi est si omniprésent. Le refus du politique pour mieux se laisser ballotter par la politicaillerie, voilà la pente où il sera facile de glisser collectivement pour mieux se justifier de tourner le dos à l’engagement, à la responsabilité citoyenne.

Nous aurons donc à lutter sur deux fronts : contre nos démons intérieurs et contre un régime qui profitera de la vulnérabilité à laquelle ces scandales nous exposent. Ce n’est donc pas de moins de politique que nous aurons besoin, mais d’une politique plus forte, plus intense. Nous aurons besoin de remobiliser, de reconquérir le terrain démocratique. Et cette reconquête ne sera rien d’autre que la relance du combat national, le seul moyen, comme l’a bien montré Pierre-Paul Sénéchal, de contrer le désamour du Québec qui unit ces deux forces adverses.

Le redressement national est possible. Et nous le réussirons si nous cessons de nous consoler avec la pensée molle, de nous leurrer avec la complaisance. Nous devrons regarder en face les exigences de la rupture et de l’arrachement qu’elle exige avec ce qui, dans notre culture politique aussi bien que dans notre psychologie collective, pervertit jusqu’à notre conscience d’exister. Nous devrons nous forger une intransigeance à l’égard de nos propres rêves et en finir avec la rêvasserie de compensation qui sert tous les alibis. Le nettoyage des institutions et l’assainissement des mœurs et de l’éthique du service public ne se feront cependant pas dans le discours. C’est dans l’action historique que ces choses se règlent.

Cela pourra se faire avec de grands projets mobilisateurs. Des projets qui miseront sur ce qu’il y a de meilleur dans notre société et qui donneront des réalisations qui inspireront fierté et sentiment d’accomplissement. Des projets qui incarneront, autant qu’ils les forgeront, les solidarités qui pourraient nous donner les moyens de dénouer les fils dans lesquels la démission et l’indigence morale et intellectuelle nous ont enfirouapés. Ce pourra être long comme cela pourrait surgir en un sursaut exaspéré. Les circonstances peuvent parfois déclencher des mouvements qui, autrement, ne se construisent que dans la patience entêtée. Notre aptitude collective à rebondir pourrait bien nous surprendre nous-mêmes.

Une chose est certaine, la prochaine page de notre histoire ne s’écrira que dans l’audace d’agir enfin pour plus grand que notre condition. En franchissant ce que Pierre Vadeboncoeur, en d’autres temps troubles, a défini comme la ligne du risque. Notre peuple n’a jamais été aussi instruit, il n’a jamais eu autant de moyens, rien ne le condamne à se faire lui-même l’instrument de son déclin. Rien ne devrait le réduire à la faiblesse morale et à ce que Colette Moreux a si durement qualifié de « pratique tranquille du non-sens ».

La confiance ne se rebâtira que dans l’action inspirée par des promoteurs qui en appelleront au dépassement et qui sauront voir dans les contraintes non pas des raisons de se résigner, mais de formidables défis pour notre volonté de vivre. Une Politique nationale pourrait le faire. Une grande corvée pour en finir avec cette part d’ombre en nous-mêmes qui nous annule jusqu’à justifier le consentement à l’autodissolution, cette grande corvée s’impose. Elle nous propulsera en avant, nous fera rompre aussi bien avec le régime qu’avec ce qu’il produit de délétère dans l’intériorisation de la dépendance et du doute sur soi-même.

Seule une telle Politique nationale pourra nous éviter de tituber dans notre destin avec le pas incertain que la culture de l’échec nous a imposé avec les défaites que nous cuvons comme un vin mauvais. La régression historique qui menace ne se fera pas dans l’allégresse. Elle fera de nous un peuple nauséeux, étourdi de se voir, étourdi de s’étourdir pour ne plus se voir.

À moins que du fin fond de l’hiver ne vienne comme une envie de bâtir, comme une envie de se sentir exister dans ce que le poète Pierre Morency a si bien nommé : la froide merveille de vivre.

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