Michel Seymour. Une idée de l'université

Michel Seymour
Une idée de l'université. Propositions d'un professeur militant, Boréal, 2013, 216 pages

Professeur de philosophie à l’université de Montréal, figure bien connue du printemps étudiant, militant au sein des Professeurs contre la hausse, Michel Seymour s’inspire des théories du philosophe américain John Rawls dans son dernier essai Une idée de l’université. Et c’est bien une conception globale de ce que devraient être les universités que Seymour veut partager avec son lecteur, car, s’il s’inspire bien entendu du printemps étudiant, le professeur dépasse les considérations liées à l’urgence de l’événement pour proposer une réforme en profondeur de l’université.

La juste égalité des chances

Selon Rawls, la juste égalité des chances réside dans le fait que chaque citoyen puisse développer son plein potentiel. Pour ce faire, la société doit empêcher que des critères arbitraires tels que la classe sociale dont est issue une personne puissent être un élément décisif dans sa réussite future. Il ne suffit pas que le marché de l’emploi soit ouvert à tous sans discrimination, il importe aussi que chaque citoyen ait une chance égale de parvenir à occuper un emploi particulier s’il en a le talent. L’État doit donc assurer une redistribution de la richesse pour permettre aux citoyens des classes défavorisées d’accéder à une éducation de qualité. En retour, ceux-ci vont contribuer au bien-être collectif de la société par les emplois qu’ils occupent et par les impôts qu’ils payent. Comme on le constate, le système élaboré par Rawls comporte aussi un élément de « juste part » si chère au Parti libéral du Québec ! Mais il a l’intelligence de demander cette « juste part » après que l’individu eut pleinement développé son potentiel, au moment où il occupe un emploi bien rémunéré et lorsqu’il a les reins assez solides financièrement pour redonner à la société qui a permis son plein développement : « Il faut que chacun développe ses talents pour produire de la richesse à distribuer et il faut distribuer de la richesse (et donc empêcher la concentration du capital) pour financer l’égalité des chances » comme le rappelle Seymour. L’université devrait donc être considérée comme un « système hybride servant, d’une part, le bien commun et, d’autre part, les intérêts individuels des personnes. »

Une vision entrepreneuriale de l’université

C’est l’incapacité des libéraux à considérer l’université comme un bien collectif que Seymour fustige dans son essai. À ce propos, je remarque que les ténors libéraux répétaient ad nauseam durant le printemps étudiant que les études universitaires étaient un investissement judicieux pour un individu, mais qu’ils étaient incapables de considérer que l’accès du plus grand nombre aux études supérieures pouvait être un investissement collectif. Le précédent gouvernement et les recteurs considéraient les universités essentiellement comme des entreprises délivrant des « diplômes-marchandises » et les étudiants se trouvaient prisonniers de la logique du consommateur-payeur. Dans cette perspective, le diplôme était bien entendu considéré comme un bien précieux, car il était le gage d’une carrière lucrative ; il était donc normal qu’il soit dispendieux à obtenir.

Les tenants de la hausse n’ont eu de cesse de dire qu’une augmentation des droits de scolarité n’a aucun effet sur l’accessibilité aux études. Ils se basaient particulièrement sur l’étude de Ross Finnie, un chercheur ontarien, qui tendrait à démontrer, selon eux, que les plus pauvres en Ontario sont plus nombreux que les plus pauvres au Québec à fréquenter l’université. Cependant, Seymour estime que cette différence s’explique essentiellement par la différence des systèmes scolaires canadien et québécois. En effet, au Canada, l’entrée à l’université suit immédiatement les études secondaires, tandis que l’étudiant québécois obtient généralement un DEC au collégial avant d’amorcer ses études universitaires. En fait, lorsqu’on inclut le niveau collégial dans l’équation, le Québec se classe premier au Canada en ce qui a trait au pourcentage de diplômés postsecondaires. Et, en vérité, les chiffres de Finnie révèlent qu’en Ontario comme au Québec le revenu des parents influe grandement sur la fréquentation universitaire de leurs enfants : « En Ontario, 39 % des enfants dont les parents ont un revenu variant de 5000 $ à 25 000 $ vont à l’université, alors que 62 % des enfants dont les parents gagnent 100 000 $ et plus font de même. Au Québec, les proportions sont respectivement de 18 % et de 55 % pour les mêmes groupes. »

L’objectif de Seymour dans cet essai est clairement de militer pour que tous les étudiants qui ont les capacités d’accéder à l’université puissent le faire, c’est pourquoi j’ai été stupéfait de lire la réplique de Robert Lacroix, ancien recteur de l’Université de Montréal, dans le Devoir du vendredi 22 février : « Aussi je m’étonne de lire, sous la plume de M. Seymour une affirmation comme celle-ci : “L’idéologie qui règne au Canada valorise de façon immodérée l’accès à l’université ». Peut-on vraiment déplorer une société qui valorise l’enseignement supérieur ? » Et Lacroix de reprocher à Seymour « d’entretenir la nostalgie de l’université médiévale ou de l’Académie chère à Platon », entendant par là une université désincarnée, coupée du monde réel et réservée à une certaine élite.

En fait, Lacroix pourrait gagner un prix dans l’art de faire dire à quelqu’un précisément le contraire de ce qu’il veut dire. Seymour est au contraire parfaitement conscient que de plus en plus d’emplois exigent minimalement aujourd’hui un baccalauréat et il rappelle aussi que le Québec connaît un réel problème de décrochage scolaire particulièrement chez les garçons. Cependant, il observe que « les universités sont financées en grande partie en fonction du nombre d’étudiants qu’elles accueillent et qu’elles parviennent à diplômer. Le volume de diplômes devient un indice de productivité. » Dans ce contexte, une pression importante est exercée sur les professeurs à la fois par les étudiants et les directions universitaires pour faire passer des étudiants qui devraient normalement échouer ; Seymour rappelle d’ailleurs à ce sujet que « depuis dix ans, la moyenne des notes a été haussée dans presque toutes les universités. » En bref, Seymour souhaite, contrairement à ce que laisse entendre Lacroix, accroître l’accessibilité à l’université en militant pour un gel des frais de scolarité, mais en même temps il se montre soucieux de la qualité de l’éducation dispensée et des diplômes délivrés dans les universités.

La question nationale s’invite dans le débat

Seymour, indépendantiste convaincu, observe que depuis le milieu des années 90, les transferts fédéraux aux provinces ont grandement diminué au profit d’un investissement direct du fédéral dans les universités sous forme de bourses du millénaire, de chaires du Canada et de l’aide en provenance de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI), pour ne nommer que ces seules subventions. Seymour dénonce cette manœuvre politique du fédéral, car elle fait fi de la constitution canadienne qui établit clairement que l’éducation est une compétence provinciale. Il estime aussi que les investissements fédéraux en éducation négligent l’essentiel pour privilégier les besoins non essentiels. Ainsi, les besoins de base des universités ne sont pas comblés : « les universités doivent rétablir le ratio étudiants-professeur, assurer le financement des étudiants au doctorat, disposer des ressources suffisantes en frais indirects de recherche, rénover des bâtiments vétustes et résoudre leurs problèmes d’espace », estime Seymour. Les recteurs des universités québécoises ont commencé par dénoncer cette situation, mais ils ont rapidement abandonné cette bataille pour demander aux étudiants de combler le manque à gagner découlant de la diminution des transferts fédéraux en éducation. La position de Seymour est donc claire : l’argent est là et il serait donc possible d’assurer une grande qualité d’enseignement dans nos universités sans procéder à une hausse draconienne des frais de scolarité.

Seymour dénonce bien sûr le gouvernement libéral dans cet essai polémique, mais ses attaques les plus virulentes sont décochées à l’endroit des recteurs qu’il tient en grande partie responsables de la crise qui a secoué le Québec au printemps 2012. Ce sont eux les premiers qui ont exigé une hausse radicale des frais de scolarité – Heather Munroe-Blum, ex-rectrice de McGill, estimait même dans une entrevue récente au Devoir que le gouvernement n’allait pas assez loin ! – et pourtant, estime Seymour, leur gestion est loin d’être irréprochable. Et le philosophe de rappeler les scandales immobiliers de nos universités : l’îlot Voyageur bien entendu (où près d’un demi-milliard a été dépensé en pure perte !), le projet mégalomaniaque du campus de l’UdeM à la gare de triage à Outremont en passant par les locaux vides de l’Université de Sherbrooke à… Longueuil ! Le philosophe n’est pas à court d’exemples pour montrer que les directions universitaires pêchent par excès de dérives immobilières. Pour éviter de tels scandales et surtout pour éviter que les universités se modèlent encore davantage sur le monde entrepreneurial, il suggère une gestion plus collégiale des universités, une gestion où étudiants et professeurs auraient leur mot à dire. Des universités plus accessibles et plus démocratiques, voilà la vision à laquelle Seymour nous convie dans son essai pertinent et actuel.

Nicolas Bourdon
Professeur de littérature au collège Bois-de-Boulonge

 

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