P. Ducasse et T. Vouloumanos. Pour une économie démocratique

Pierre Ducasse et Tom Vouloumanos
Pour une économie démocratique. Un guide d’action stratégique pour construire une économie au service de tous les citoyens. VLB, 2013, 350 pages

Les auteurs de ce livre, Pierre Ducasse et Tom Vouloumanos, ayant joué un rôle important dans la montée du NPD au Québec, il est essentiel de s’attarder à leurs idées, et plus précisément à leurs idées économiques.

Comme le titre du livre l’indique, leur idée maîtresse, a priori fort intéressante, est celle d’une démocratisation de l’économie. Et comme le sous-titre l’indique, il s’agit d’un guide et donc d’un livre pratico-pratique très accessible destiné surtout aux militants. Il est d’ailleurs rédigé sous forme de questions et de réponses d’environ une demi-page.

Dès l’introduction, les auteurs campent leur position idéologique : ils sont à la fois démocrates et socialistes, c’est-à-dire que sans être communistes ils proposent d’aller plus loin que la social-démocratie, soit un système où seule une minorité de leviers économiques sont sous contrôle démocratique.

Dans le chapitre 1 intitulé « D’où venons-nous ? », Ducasse et Vouloumanos dressent un portrait de l’histoire du socialisme en insistant sur l’existence de deux tendances, une libertaire et une étatiste, ainsi que sur l’importance de l’internationalisme. Ils en profitent pour affirmer qu’ils rejettent clairement le socialisme autoritaire et la pensée révolutionnaire violente, même si par ailleurs on les sent attachés au marxisme dans une certaine mesure. Bien que ce chapitre soit globalement réussi, il contient certaines faiblesses, telle l’absence de toute mention de Jean Jaurès et de son œuvre. Par exemple, au moment d’aborder l’attitude des socialistes pacifiques lors de la Première Guerre mondiale, ils citent Rosa Luxembourg plutôt que le père du socialisme français. Pourtant, une connaissance approfondie de cette œuvre est un préalable à toute réflexion sérieuse sur le socialisme démocratique et a fortiori sur l’histoire de cette forme de socialisme. Cela dit, leur analyse des événements plus récents est particulièrement juste, que ce soit par la description des quatre éléments du capitalisme (mondialisation, corporatisation, l’oligopolisation, financiarisation) ou par leur critique des politiciens sociaux-démocrates incapables de proposer une vision vraiment différente.

Dans le chapitre 2 intitulé « Que voulons-nous ? », les auteurs tentent d’offrir une telle vision, et ce, après avoir défini certains concepts de base dont ceux de politique, d’économie, de marché et de démocratie. À certains moments, on se croirait dans un cours de cégep, mais l’exercice n’est pas inutile pour autant. Il permet de comprendre que les auteurs veulent combiner les formes de démocratie et ne sont pas bêtement contre le marché et pour l’État. Ils sont critiques du capitalisme qui engendre la concentration de la richesse entre les mains de quelque uns, sans pour autant nier les vertus du marché. Ils sont favorables à l’État, tout en insistant pour dire que ce sont ses fonctions, au service du peuple plutôt que des élites, et non sa taille qui importe. Et évidemment, ils insistent à juste titre sur l’importance du secteur associatif.

Dans le chapitre 3 intitulé « Que faire ? », c’est surtout cette dernière orientation qui ressort. Les auteurs y multiplient les propositions pour démocratiser le travail, la consommation, l’investissement et les échanges, essentiellement en misant sur les coopératives et les obnl. Bien que leurs propos soient souvent intéressants et même justes, ils n’arrivent pas à éviter deux écueils pourtant évidents : se contenter de décrire superficiellement des pratiques qui existent déjà et inventer des mécanismes complexes. Ainsi, ils écrivent ceci :

Imaginons par exemple qu’il existe un grand nombre de coopératives de travailleurs, de coopératives de travailleurs actionnaires et d’autres entreprises démocratiques, qui se fédèrent sur une base locale ou régionale, créant ainsi un grand réseau coopératif de producteurs (RCP). Imaginons qu’il existe aussi des fédérations et des regroupements de coopératives de consommateurs, appelés réseaux coopératifs de consommateurs (RCC). Imaginons maintenant que ces grands réseaux démocratiques se rencontrent annuellement pour évaluer leurs besoins, et ainsi réorienter la production. Une nouvelle instance pourrait être créée pour coordonner les RCP et les RCC : le Conseil des réseaux coopératifs (CRC).

Et dire que les auteurs se prétendent opposés à la bureaucratie !

La partie portant sur la gouvernance est du même acabit, mais en moins imaginative en ce qui concerne la gouvernance locale et nationale. Car en ce qui concerne la gouvernance mondiale, l’imagination débridée des auteurs se déchaîne à nouveau autour du gouvernement mondial qu’ils jugent possible et même souhaitable. Après avoir affirmé qu’un gouvernement mondial existe déjà et qu’il est formé d’organisations internationales contrôlées par les grandes puissances, ils ajoutent : « Donc oui, nous voulons un gouvernement mondial, mais nous voulons un gouvernement mondial démocratique, avec des députés élus, un parlement, des ministères bien définis, du financement, et le tout encadré par une constitution ». Évidemment, il y a plusieurs problèmes majeurs avec leur raisonnement. Les auteurs confondent le concept de gouvernance et celui de gouvernement. S’il existe bel et bien une certaine gouvernance mondiale, en revanche il n’existe pas de gouvernement mondial. Sans doute les auteurs auraient-ils dû prendre le temps de donner une définition de ces concepts.

Pire encore, Ducasse et Vouloumanos précisent ensuite qu’ils souhaitent « le fédéralisme : un gouvernement mondial centralisé ». Reconnaissons qu’ici ils sont fidèles à leurs racines néo-démocrates et lucides par rapport au fédéralisme réel, mais encore une fois ils contredisent leur prétention à s’opposer à la bureaucratie. Et il ne s’agit pas là de la seule contradiction, puisqu’alors qu’ils déplorent la perte d’influence des États au profit des multinationales, avec ce gouvernement mondial ils réclament un affaiblissement encore plus important des États. Tel les médecins de Molière, devant le patient qui perd son sang ils s’exclament « Il faut le saigner ! ».

Autre contradiction, alors que tout leur livre vise à promouvoir la démocratie, avec leur idée de votes aux deux tiers, et non à l’unanimité, ils proposent de restreindre la souveraineté nationale et la démocratie sur le tiers de la planète, et ce, sur une base régulière. Dans la même lignée, ils font un parallèle entre la conquête du gouvernement responsable et leur idée de gouvernement mondial. Or, de deux choses l’une, ou leur gouvernement mondial ne serait pas responsable, et donc pas vraiment démocratique, ou il le serait et, dans un Parlement élu à la proportionnelle, pourrait tomber à tout moment, forçant ainsi la tenue d’élections mondiales qui détourneraient des milliards pouvant être consacrés à la lutte à la pauvreté au profit de la lutte électorale. Et je ne vous parle même pas du fait que, sous un gouvernement mondial, l’exil politique deviendrait impossible. De la part de socialistes qui pensent avoir retenus les leçons de l’histoire du communisme, l’oublie de ce facteur est pour le moins inquiétant.

Plus grave encore, cette idée de gouvernement mondial illustre que les auteurs ont une conception extrêmement pauvre de la démocratie. En effet, il ne semble pas leur venir à l’esprit qu’une démocratie est riche que lorsqu’il y a des gens ayant une langue, une culture et une histoire communes, bref une nation. C’est parce qu’il peut écrire une lettre ouverte dans une langue qu’il partage avec ses concitoyens, le français, et y inclure une citation de Vigneault ou une référence à la Révolution tranquille qu’un Québécois vit dans une démocratie riche, profonde et enracinée ; alors qu’avec Ducasse et Vouloumanos la démocratie semble se résumer à une multiplication de structures froides et sans âme qui permettent de délibérer et de prendre des décisions davantage en fonction de critères technocratiques qu’en fonction de leçons tirées d’une mémoire commune. Paradoxalement, cela les rapproche des libéraux qu’ils dénoncent pourtant.

Cela nous mène à deux autres éléments de l’ouvrage qui méritent critiques. D’une part, son côté manichéen, avec l’ouverture des auteurs au dialogue entre les gauches, mais jamais avec la droite diabolique (alors que certaines de leurs idées ont pu se retrouver chez des personnalités pouvant être associées au libéralisme ou à la droite, qu’on pense à l’importance de la société civile pour Tocqueville ou à celle de la participation des travailleurs pour le général de Gaulle). Bref, le « nous » qu’ils utilisent constamment n’est pas très inclusif. D’autre part, il y a l’absence quasi totale de toute référence québécoise. C’est à se demander, à qui s’adresse ce livre ? Sans doute aux militants progressistes du monde entier qui y trouveront des informations pertinentes, entre autres dans le chapitre 4 intitulé « Comment ? » où les auteurs dévoilent certains trucs pratiques, par exemple en matière de communication politique visant les classes populaires (on y remarque là la griffe aiguisée de l’ancien conseiller de Jack Layton). Cependant, comme tout militant progressiste est de quelque part, d’une nation, il restera sur sa faim avec ce livre qui passe à côté de l’essentiel : une économie plus démocratique n’est possible qu’avec une société dotée d’une cohésion et un État démocratique et décentralisé, certes, mais aussi et surtout national.

Guillaume Rousseau
Professeur, Faculté de droit, Université de Sherbrooke

 

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