Éditorial - La tentation minoritaire

2011mai250Cela revient avec la régularité des marées, cette tentation de se fondre dans les courants d’une majorité douillette, de se laisser porter par le cours des choses, délesté enfin de soi-même. Le fantasme du minoritaire heureux du traitement qu’il reçoit est inhérent à notre histoire politique, chevillé à notre insécurité culturelle sur laquelle il agit comme un sédatif aux effets passagers. Il n’y a qu’un seul antidote à l’anxiété ontologique, c’est la liberté, l’épreuve de soi dans la responsabilité assumée. Cela ne nous sera pas donné et ce ne sera jamais acquis. Nous sommes condamnés à vivre sur la brèche, à tenir la ligne du risque, comme disait Pierre Vadeboncoeur. Cela nous inflige, de temps à autre, des tourments qui donnent à notre conduite politique des allures erratiques comme celle qu’elle vient de prendre.

La vie d’une nation annexée est éprouvante, celle d’une nation oblitérée l’est encore davantage. Un doute pernicieux ronge l’expression même de nos réalisations, contamine la formulation de nos aspirations au point de compromettre notre capacité à nous poser devant l’Autre, à nous établir au centre de notre propre monde, toujours tentés de vivre à la périphérie de nous-mêmes. Le Québec vit dans un désarroi à bas bruit depuis toujours. Mais les choses se sont aggravées depuis le référendum de 1995. L’onde de choc a changé de fréquence, elle était de moins en moins perceptible, ce qui en accroissait la nocivité et en compliquait la mitigation. L’élection du 2 mai va accroître le vrombissement.

Le Bloc québécois vient d’arriver au bout d’une logique que les circonstances de la politique canadian avaient jusqu’ici partiellement occultée. Sa débâcle est l’ultime aboutissement de la politique des lamentations telle que l’a consacrée Lucien Bouchard qui a tout mis en œuvre pour gaspiller la conjoncture du référendum volé en refusant de faire le combat national pour mieux faire la carpette devant les agences de notation. En orchestrant la régression du mouvement souverainiste dans la gestion provinciale, le désormais célèbre employé de Talisman a facilité le travail d’Ottawa. Non seulement a-t-il cédé l’initiative politique, mais, encore et surtout, il s’est employé à saper la dynamique sociale qui en constituait le terreau. En tournant contre le Québec une politique d’austérité qui n’était en fait que le consentement à l’étranglement financier qu’Ottawa avait entrepris de conduire pour casser la province, le PQ des lamentations est devenu le relais des manœuvres de rapetissement des aspirations et de sabotage de la cohésion sociale et nationale. Il s’en est fait une politique qui a profondément marqué sa culture. Et éloigner de lui un grand nombre de ceux et celles qui l’avaient soutenu contre vents et marées. Ottawa n’en demandait pas.

La gestion de la province par des chantres incapables de passer aux actes sinon que pour mutiler les forces qui les avaient fait naître et auraient pu les porter plus loin a moins anémié que dénaturé le combat national. Il l’a fait refouler dans les fantasmes de la régression sans douleur. De saison des idées en campagne de mille jours, le refus de se remettre en question pour n’avoir pas à forcer le jeu, le PQ s’est lentement métamorphosé au point de se donner en pâture à l’insignifiance boisclairienne, triste figure annonciatrice de la tendance à l’unionnationalisation postmoderne de ce parti. Après avoir réduit le combat pour l’indépendance à une rhétorique de l’impuissance, il ne manquait plus que le renouvellement des hochets rhétoriques pour faire croire que 2020 pourrait être un horizon compatible avec les défis de notre peuple. Le Bloc vient d’en payer le prix.

Lui-même sans cesse à la remorque d’un PQ velléitaire et pusillanime, il était au surplus exposé aux ambivalences inhérentes à sa participation au jeu parlementaire canadian. La défense des intérêts du Québec s’accommodait fort bien non seulement de la politique faiblarde du PQ, elle trouvait à Ottawa de quoi se donner toutes les rationalisations. Après tout, l’indépendance ne se ferait pas à Ottawa, il valait donc mieux s’y comporter en opposition responsable. Pas en avant-poste du combat national. Cette recherche de respectabilité, ce souci de se faire apprécier du Canada, tout cela aura été la marque la plus indélébile et la plus débilitante de son fondateur.

Le Bloc est resté prisonnier des ambivalences de l’éminence de Saint-Cœur de Marie: le désir d’obtenir reconnaissance a toujours primé sur la volonté d’émancipation. Le Bloc se perdait la plupart du temps dans la politique politicienne au lieu de faire systématiquement le procès du régime. Aux Communes comme à l’extérieur, il a porté son option tantôt comme un vêtement, tantôt comme un fardeau, très exceptionnellement l’a-t-il utilisé pour démonter le procès d’oblitération dans lequel l’État canadian broie lentement le Québec. Le partage des rôles était clair: au PQ les affaires provinciales, au Bloc les affaires fédérales, reproduisant pour la mieux renforcer la schizophrénie politique dans lequel le régime nous enferme. Complémentarité et non pas convergence, les deux sphères n’étaient pas du même combat, l’unité stratégique n’a jamais eu lieu.

Délaissant la politique de la confrontation pour le discours de la reconnaissance, il a participé au recadrage des débats, laissant le champ libre aux manœuvres d’instrumentalisation par l’adversaire. L’État canadian a été le premier à s’en rendre compte et Stephen Harper celui qui en a tiré le plus efficacement les conséquences stratégiques. Le PQ a créé les conditions, lui les a exploitées. Il a bien compris que le Bloc ne pouvait tenir une politique de la rupture puisque le PQ non seulement y avait renoncé, mais il la combattait et la combat toujours.

Dissolvant de la question nationale, la politique souverainiste ne devenait qu’une variante de la question sociale, une affaire de réserves émises sur les programmes, d’insatisfaction concernant la confection des budgets. Le NPD n’a même pas eu besoin de le comprendre. C’est la confrontation canadian qui l’a illustrée. Le Bloc voulait défendre les intérêts du Québec, non pas porter le combat au cœur des institutions de notre assujettissement. Jamais il n’a osé tenir que les dysfonctions du parlement fédéral auraient pu nous servir. Refusant de les créer ou de s’en servir, il pouvait toujours se consoler en se disant qu’il prenait de l’expérience des choses de l’État, qu’il développait une expertise dont le PQ, pour sa part, ne finissait plus de repousser le calendrier d’utilisation.

Le NPD aussi, le PLC aussi pouvaient prétendre défendre les intérêts du Québec. La rhétorique rendait faciles le double discours et les loyautés hypocrites. Le changement proclamé comme vertu intrinsèque par l’abêtissante médiacratie fournissait des alibis confortables. Et les électeurs en ont tiré les conclusions qui incarnent à la perfection les résultats du sondage que le Bloc lui-même avait rendu public l’an dernier: les Québécois croient toujours à l’indépendance, mais pensent qu’elle ne se fera pas. Il y avait là, lisible en quelques tableaux, l’expression du déficit de crédibilité de la classe politique souverainiste. On le sait maintenant, il y avait là, aussi, les signes précurseurs d’un destin éventuel. S’en rendant compte trop tard, la campagne du Bloc s’est brisée dans des élans aussi pathétiques que désespérés sur une question nationale qu’il n’avait lui-même portée que dans l’ambivalence et dans des postures de refus de la confrontation nationale. Au point d’explicitation, il était évident que le discours allait paraître hors de propos. Comme c’est toujours le cas, les bonimenteurs se sont empressés de dire que sa débâcle signifie l’agonie de la question nationale. Cet enterrement est récurrent depuis la Conquête. Les scribes de Gesca ne font que singer Trudeau et les autres avant lui qui, de coups de Jarnac en coup de boutoir, n’en finissent plus de souhaiter que ne soit brisé définitivement le ressort national.

Mais la question de la nation va resurgir parce que le peuple québécois existe et que son élan vital est plus fort que ses postures idéologiques. La ligne de fracture est nette et elle est nationale, même si elle se représente sur l’axe gauche-droite.

Il faut reconnaître la ruse de l’Histoire qui place une majorité de députés du Québec dans un rapport minoritaire dans un parti étranger par la langue, par la culture et par la politique. L’opposition officielle au Canada dresse deux sociétés l’une en face de l’autre, séparées certes par les idéologies, mais condamnées pour se former et fonctionner à rester à la remorque d’une nation qui ne se pense que dans l’étrange doute qu’elle entretient sur elle-même et sur le reflet qu’elle en trouve dans le regard canadian. Les conditions gagnantes de Layton ne tarderont pas à faire voir que l’appui au NPD n’aura été qu’un nouvel avatar du bonententisme. Une partie de l’électorat a cédé à la tentation minoritaire. Elle a, une fois de plus, pensé pouvoir se défiler devant l’exigence de s’arracher à soi-même pour enfin rompre, briser le carcan. Il avait la partie facile cet électorat, voilà plus de quinze ans que ses élites politiques ne cessent de désamorcer toutes les situations qui pourraient rehausser la conscience nationale, à commencer par les constats sur la situation de la langue et la place des institutions anglaises.

La minorisation ne se fera pas sans douleur et ceux-là qui font carrière à toujours minimiser les pertes ne réussiront pas éternellement à l’anesthésier. Car les regards aujourd’hui tournés vers l’opposition devront bien, tôt ou tard, se diriger vers le phénomène canadian majeur de cette élection: l’enfermement du Québec complété, le gouvernement conservateur va désormais régner pour longtemps. C’est le Canada qui a choisi son gouvernement et le Québec qui a décidé pour lui de lui donner une opposition dysfonctionnelle et bientôt névrosée.

La recomposition des partis va être laborieuse, en bonne partie par les contradictions que notre majorité de minoritaires va imposer au NPD. Parce que, même avec le consentement idéologique à se comporter en faction docile, la réalité existentielle de la nation va finir par s’imposer à une partie de la députation. Elle aura de l’inconfort à revenir dans la bourgade au lendemain des votes où, sous couvert de pragmatisme et d’esprit de compromis, elle se sera faite complice du rapetissement de son peuple. C’est sans compter que pour faire des gains au Canada, le même NPD ne pourra faire autrement que de réduire son ouverture, même rhétorique. Quant à une éventuelle fusion avec le PLC, c’est désormais un problème exclusivement canadian: les artisans du coup de force de 82 ne font plus partie du paysage politique québécois autrement qu’à titre de parti ethnique et reliquat. Ce ne sont que des débris dont le sort se décidera ailleurs, là où va leur loyauté, au Canada.

La reconfiguration de l’espace politique canadian restera marquée d’une détermination lourde: le Canada de Stephen Harper est en phase avec une dynamique économique et géostratégique continentale sur laquelle les prétentions vertes de Thomas Mulcair ne feront pas la moindre égratignure. Le Canada est un pays pétrolier et son centre de gravité économique va se déplacer encore plus rapidement et durablement dans l’Ouest. L’économie du Québec sera heurtée de plein fouet. Il faut être singulièrement coupé du réel et aveuglé par un attachement inconditionnel au régime pour s’imaginer que la minorisation représentera une avenue de prospérité. Des priorités contraires à ses intérêts lui seront imposées, financées à même ses impôts pour mieux compromettre son contrôle sur son développement. Cette élection nous rapproche encore plus vite d’une vassalisation dont toutes les classes sociales paieront le prix. Ce qui n’exclut pas que certaines engeances trouvent à s’engraisser de notre marginalisation. Le gaz de schiste en donne un bien triste exemple. Et il est bénin.

Le combat national ne vient pas de s’étioler, il se métamorphose, une fois de plus. Nous sommes condamnés à être car aucune nation ne peut sciemment consentir à sa perte. Il arrive et cela nous est trop souvent arrivé, qu’elle ne soit pas à la hauteur d’elle-même et s’égare devant les exigences que lui renvoie sa condition. C’est arrivé avec le souverainisme flageolant et il faudra que le mouvement national en tire les conclusions. Les survivants du Bloc ont désormais la voie toute tracée: ils ne devront avoir de cesse de faire à Ottawa et ailleurs le procès de ce régime malsain. Il faudra cesser de revendiquer l’indépendance et de brandir l’option comme une éventualité maniable au gré des élections. Le combat national exige une politique de l’indépendance, pas une rhétorique de la souveraineté. Cela passe par un cadre stratégique clair, par une pratique politique conséquente. Le courage qui fait défaut à trop de souverainistes ne manquera pas toujours.

Le travail acharné, la persévérance et la détermination ne sont des vertus militantes que si elles s’accompagnent d’une intransigeance absolue à l’égard de ceux et celles qui brandissent les étendards de la liberté. Le temps de l’indulgence complaisante est terminé. Le consentement à la minorisation ne conduira nulle part ailleurs que là où l’aventure NPD risque de nous mener. Notre majorité névrotique n’y sert que de matériau à la construction de la politique canadian. Ceux-là qui seraient tentés d’y trouver une nouvelle matière et une nouvelle occasion de lancer la politique indépendantiste sur les chemins de nulle part vont frapper un mur. On ne confisque pas un idéal impunément.

L’indépendance ne doit plus rester une idée orpheline.

 

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