Une vie multiple et pleine

2010maijuin250Présentation du dossier
Pierre Vadeboncoeur, un homme libre

Il y a 36 ans, en 1974, un groupe de jeunes intellectuels, auquel René Lévesque s’était joint, publiaient un recueil de textes en hommage à Un homme libre, Pierre Vadeboncoeur. Deux des auteurs d’alors, François Ricard et Yvon Rivard, participent au présent dossier. Ces jeunes intellectuels étaient pour le moins porteurs d’une formidable intuition, à savoir que les décennies qui suivraient verraient apparaître l’essayiste sans doute le plus marquant de notre époque. Cet hommage lui était rendu avant même que ne paraissent ces livres qui ont fait de Pierre Vadeboncoeur celui que la critique n’a cessé de saluer, avant Les deux royaumes, avant Essai sur une pensée heureuse, avant Le bonheur excessif, avant L’Humanité improvisée, avant La clef de voûte. La majeure partie de son œuvre était encore à l’état de devenir, mais d’ores et déjà, on avait reconnu à quoi elle était promise.

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Lapin-tortue de père en fils

L'auteur, fils de Pierre Vadeboncoeur, est médecin.

Emporté par une pneumonie en février dernier, mon père a terminé son grand parcours un bel après-midi de mai au sommet du cimetière Côte-des-Neiges. À deux kilomètres de la maison de son enfance, entre une allée de lilas, des pommetiers gorgés de rose et la grille noire séparant catholiques et protestants, on peut admirer tout autour une verdure foisonnante dont le bruissement atténue les murmures de la ville.

Après témoignages, musique et recueillement, nous avons mis en terre les cendres puis comblé la fosse, aussi émus que pensifs. Sa mort continuait de nous transformer doucement. Ayant déjà souhaité que les miennes soient dispersées dans le lac de mon enfance, j’ai compris ce jour-là que seul un retour à la terre avait du sens. Aussi ai-je réservé le lot d’en face. Nos noms gravés dialogueront en silence au moins jusqu’au prochain mouvement tectonique.

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Une seconde présence

L'auteur est professeur et écrivain

Quand je m’étonnais qu’il puisse écrire tous les matins, beau temps mauvais temps, ce qu’il aura fait jusqu’à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question : « Un écrivain, ça écrit ». Quand je lui demandais ce qu’il était en train d’écrire, sa réponse était toujours une variante de « je ne sais pas vraiment où je vais, mais j’y vais ». Toute la vie, toute l’œuvre de Vadeboncoeur tient dans ces deux réponses qui nous rappellent que tout être humain, écrivain ou non, doit créer le monde dans lequel il va vivre, dans lequel il veut vivre, et créer, cela veut dire aller de l’avant, vers l’inconnu, car notre monde et nous-mêmes ne pouvons exister qu’en mouvement, que tendu vers ce qui vient, pour le meilleur ou pour le pire. Vadeboncoeur mise sur le meilleur, il postule « l’inimaginable étendue du réel », il établit « l’hypothèse du tout plutôt que celle du rien ». En d’autres termes, l’être humain, s’il veut passer à travers le jour, les années, les épreuves et la mort, doit imaginer, vouloir et désirer ce qu’il ne connaît pas, « toujours chercher l’autre monde à travers l’apparence du nôtre ». L’être humain, s’il ne veut pas subir son destin, s’il veut vivre librement, n’a pas d’autres choix que de travailler à l’élaboration constante des formes de la vie, et même de croire « à la variété sans limite des formes du vivant ». Autrement dit, ce monde n’existe que si nous le créons sans cesse, et nous ne pouvons le créer que si nous le rattachons à un autre monde. Vadeboncoeur a passé sa vie à se promener entre « le réel d’ici et le réel de là-bas ». Pour chasser notre peine aujourd’hui, nous pouvons ouvrir n’importe lequel de ses livres et nous dire, comme il le disait de Beethoven, « qu’il ne faisait que progresser au cœur de l’être », que maintenant « le voilà faisant corps avec la cathédrale du monde ».

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Ce qu'il prouvait

La scène aurait été inusitée : une thèse de doctorat défendue en présence de son sujet. Au début de cette année, j’imaginais encore qu’à la fin de ma soutenance, Pierre Vadeboncoeur interviendrait, un peu laborieusement sans doute, entrecoupant ses phrases de son rire court, lequel par ailleurs je n’ai jamais bien compris – stoïcisme, nervosité, non-sérieux, ironie feutrée. Il aurait sans doute refusé l’importance conférée à son œuvre, aurait rappelé qu’il n’est pas un intellectuel comme Fernand Dumont et qu’il a été cloîtré au monastère syndical pendant vingt-cinq ans. On pouvait le voir venir. Au fil des trois années pendant lesquelles je l’ai côtoyé, il a repris les mêmes bornes, les mêmes événements et les mêmes mots pour décrire son passé. Je dois l’avouer : ses propos, fussent-ils prévisibles, défaisaient plus souvent qu’autrement ce que j’avais tissé la veille. Je m’étais donc préparé pour ne pas prêter le flanc aux attaques gentilles de mon sujet. Au tout début de ma soutenance, je comptais citer le romancier Witold Gombrowicz, qui disait à peu près ceci : « Je ne sais pas qui je suis, mais j’ai horreur qu’on me déforme ».

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Pierre Vadeboncoeur, la pensée jeune

Pierre Vadeboncoeur m’avait accordé un long entretien le 24 mars 2009. Je lui envoyai ensuite ces pages qui tracent un panorama de son œuvre. Un peu embarrassé par l’admiration qu’il y lisait, il me répondit : « Je réglerais mon propre compte en ramenant tout à trois ou quatre points, histoire de faire disparaître l’impression d’une œuvre vaste et cette image d’un monde... »

Il est mort le 11 février 2010. Je n’ai rien voulu changer à ce que j’avais écrit de lui : ses livres lumineux, l’homme droit et libre qu’il fut demeurent avec nous.

Cet article a paru d'abord dans la revue Nuit blanche.

Depuis les années 1950, Pierre Vadeboncoeur a imprimé au Québec une marque décisive sur la pensée sociale et politique. Tout en demeurant attentif aux grands problèmes de notre époque, il s’est tourné peu à peu vers la réflexion sur l’art, la littérature et l’expérience intérieure. S’il a publié près de 30 ouvrages, il estime avoir encore à dire et à écrire. En cet homme bientôt nonagénaire d’une modestie extrême se noue la précieuse alliance de la conscience exigeante et de la sensibilité vibrante.

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Un emportement pour la liberté nourri de conscience historique

À Ernest Duhaime, autre figure de liberté

Depuis La ligne du risque que j’ai lu il y a quelque quarante ans et lors de la lecture de la Dernière et la première heure et de Génocide en douce, j’ai constamment eu l’impression que Pierre Vadeboncoeur savait par intuition ce que le travail historique m’apprenait « laborieusement ». Au fil des ans, j’ai compris qu’il avait mis des mots, qu’il avait donné des significations à des moments, à des phénomènes. Je connaissais certes « l’idéalisme », la propension à l’abstraction de la pensée canadienne-française, mais ce qu’il appelait « l’irréalisme » de notre culture suggérait une passerelle vers un goût nouveau pour le « réel », pour une modernité qui serait une mise à jour par rapport au temps de l’après-guerre. C’était une autre « intuition » de génie que d’opposer Groulx et Borduas en exergue à La ligne du risque. Tout – ou presque – était dit du changement qui s’opérait, de l’amont et de l’aval en pointillé. Ses intuitions furent, pour l’historien, de constants rappels au défi de ne jamais oublier la recherche impérative des significations.

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Témoin capital du Québec moderne et de la modernité

Le départ de Pierre Vadeboncoeur constitue une perte incalculable pour le Québec actuel. Il est un écrivain unique qui a profondément marqué le Québec. Non pas que ses ouvrages aient remporté des succès de librairie. Ses livres se vendaient peu. Ils n’étaient pas très présents sur la place publique. Je parierais que la très grande majorité de nos hommes publics, des enseignants, des étudiants ne l’avaient à peu près pas lu. C’est par l’intermédiaire d’un petit groupe de lecteurs fervents qu’il rejoignait le grand public et a exercé sur le Québec une influence importante.

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Les cendres, le feu

Je l’ai beaucoup lu. Je l’ai écouté aussi. Il va de soi que je n’ai pas tout lu, ni tout écouté. Mais Pierre Vadeboncœur était vite devenu pour moi, à force de le lire et de l’entendre, un des rares hommes à qui j’ai songé et à qui je songe encore souvent à l’heure de la réflexion. Je me demande ce qu’il penserait de tel ou tel problème, lui qui avait un jugement si sûr, un véritable aplomb en toutes choses. Depuis des années, je le prends ainsi volontiers à témoin de ma propre vie. J’oserais même dire qu’il représente pour moi une sorte de maître, même si je n’ai, paradoxalement, jamais voulu en avoir.

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Lettre à Marie

Il parlait de vous comme d’une sainte, ou d’une fée… L’évoquer, lui rendre hommage, aussi, est-ce passer par vous, par votre intercession en quelque sorte. N’êtes-vous pas la destinataire discrète, presque invisible autant qu’ineffable de ce grand poème en prose et trois volets qu’il intitula L’Absence (1985), Essai sur une pensée heureuse (1989) et le Bonheur excessif (1992) ? Il me redisait, la dernière fois que je le vis (mai 2007), combien il passait d’heures chaque jour avec vous à rire de tout et de rien, à vous amuser, comme des enfants, comme des p‘tits fous, selon ses propres mots… On l’entend alors encore se prendre de rire, de ce rire si franc et un peu atténué et sifflant de qui n’a qu’un poumon.

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Pur essai

J’ai fait la connaissance de Pierre Vadeboncoeur en 1972. J’avais vingt-cinq ans, et j’avais lu la plupart de ses livres, pour lesquels j’éprouvais la plus grande admiration (en particulier La ligne du risque, bien sûr, mais aussi – sinon davantage encore – Un amour libre et La dernière heure et la première, publiés quelques années auparavant). C’est par André Major (qui le connaissait depuis longtemps) que le rapprochement s’est fait, et que j’ai pu lire, en manuscrit, le nouvel ouvrage que Vadeboncoeur venait d’achever, Indépendances. Par la suite, j’ai écrit quelques textes sur lui et j’ai été, brièvement, son éditeur. Pratiquement jusqu’à sa mort, nous n’avons jamais cessé de correspondre, de nous parler au téléphone, de nous voir de temps à autre, de discuter de ses manuscrits (qu’il me faisait lire) et, surtout, de laisser croître entre nous une amitié à la fois indéfectible et, comment dire, résolument dialectique, dans la mesure où nos « positions » respectives, tout en se distinguant, voire en s’opposant de plus en plus avec les années, n’empêchaient nullement, favorisaient même la poursuite entre nous d’un véritable dialogue, comme seuls peuvent en entretenir deux êtres que leur sensibilité rapproche, qui partagent un certain nombre de valeurs communes (et entre eux indiscutables) mais qui savent, chacun pour soi, que l’autre vit dans un monde qui n’est pas le sien et qui acceptent sereinement qu’il en soit ainsi.

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