Hegel. Introduction à une lecture critique

Yvon Gauthier
Hegel. Introduction à une lecture critique, Coll. Logique de la science, PUL, Québec, 2010, 118 pages

G.W.F. Hegel demeure un monument de l’histoire de la philosophie. On le situe aux côtés de Kant, Fichte et Schelling pour le faire entrer dans la case de l’idéalisme allemand. On oublie alors que son œuvre est tributaire du romantisme et que, de son vivant, Hegel n’a publié que deux ouvrages, La phénoménologie de l’esprit et La science de la logique. Ces œuvres originales rompent avec la pensée de Kant et montrent que Hegel n’est pas un épigone ordinaire du professeur de Königsberg. Ce que l’on croit mieux savoir et que l’on se plaît à répéter jusqu’à l’idéologie, c’est qu’il convient selon plusieurs, aujourd’hui encore, de lui reprocher son obsession pour l’idée de Système de la science. On critique, trop souvent encore sans la comprendre, sans la replacer dans son contexte, sa tentative de présenter, dans un panorama, la totalité du savoir absolu de l’esprit. On lui reproche encore son style, à la fois universitaire et populaire, ainsi que la sécheresse de ses catégories. Yvon Gauthier n’appartient assurément pas à ce groupe de commentateurs rapides qui veulent absolument réduire Hegel en le faisant entrer dans une petite case ; il entend plutôt faire comprendre et résonner son œuvre aujourd’hui, donc revenir à ce qui est encore vivant chez Hegel.

Toujours professeur à l’Université de Montréal, Gauthier est bien connu pour avoir écrit sa thèse en Allemagne sur la question du langage chez Hegel et Hölderlin (L’Arc et le Cercle, 1969) sous la direction de Gadamer, le père de l’herméneutique philosophique, à la fin des années 1960. S’il a délaissé Hegel ensuite, c’était pour travailler, dans les années 1980 et 1990, sur la philosophie des sciences, et plus précisément sur les fondements des mathématiques et la logique. Il développait à ce moment une philosophie constructiviste devant aboutir à des remarques sur la logique interne et la logique de l’arithmétique. Mais comme la vie nous ramène parfois à nos anciennes passions, Gauthier a dû enseigner à nouveau Hegel et il en a profité pour revoir ses positions de jeunesse sur le maître de Jena. Ce petit livre est le fruit de se retour à Hegel, quarante ans plus tard.

Or, dans son Hegel, Gauthier veut se démarquer des commentateurs contemporains comme Brandom, Read, Pippin et Taylor. En axant sur l’étude du langage, il propose une lecture constructiviste dégagée du bois mort de la métaphysique. Dans cet essai synthèse de 62 pages, en effet, les autres pages servant d’ajouts et de compléments théoriques, il éclaire aussi certains malentendus entourant cette pensée afin de redonner au vieux Hegel une actualité philosophique. Dans l’Avant-propos, l’auteur précise ses intentions ainsi :

Après avoir montré dans des travaux précoces que la logique de Hegel ne saurait être une logique formelle, ce que Hegel savait déjà, mais que nos contemporains semblaient ignorer, j’ai voulu réinterpréter la logique hégélienne comme syllogistique dynamique, c’est-à-dire comme une logique traditionnelle (aristotélicienne) dynamisée par le procédé de la subsomption (Aufhebung) véritable moteur de la dialectique de la contrariété (et non de la contradiction) – c’est là la matière première des appendices de la fin de l’ouvrage […] Il ne s’agira pas de parler comme Hegel, ni de parler contre Hegel […], mais d’adopter l’attitude d’un lecteur critique qui n’est peut-être pas toujours fidèle à l’esprit tout en restant attentif à la lettre (p. XII).

Gauthier est clair : l’esprit de Hegel est difficilement accessible aujourd’hui alors que son texte est là, ouvert, prêt à être redécouvert par un ancien lecteur. Voilà ce que doit viser une introduction critique : laisser Hegel parler sous sa Phénoménologie et sa Science de la logique. Dans sa courte introduction d’ailleurs, Gauthier précise l’idée de la progression des concepts non sans revenir sur la signification de la dialectique pour cette pensée. Quand on sait bien le lire, Hegel est un auteur concret, un penseur du mouvement, des moments. Ces pages de réchauffement visent, on le voit, à présenter un Hegel « vivant ». On y apprend que cette idée d’un Hegel vivant, qui peut être empruntée à Croce (p. 5), se nourrira à même une étude renouvelée du langage chez Hegel. La synthèse de l’auteur, qui revient fréquenter ses « amours de jeunesse », portera surtout sur la Phénoménologie et La science de la logique.

L’ouvrage se divise en trois parties dont les deux premières portent sur des œuvres centrales, mais distinctes tant par leur propos que par leur méthode. La première partie se donne pour mission d’expliquer la Phénoménologie de l’esprit. La seconde, sans surprise, entend revenir sur la « grammaire des concepts » de l’esprit, c’est-à-dire La science de la logique. La troisième et dernière partie, en complément aux précédentes, est constituée d’appendices, c’est-à-dire d’ajouts destinés à faciliter la compréhension de la lecture présentée plus haut.

Le premier chapitre s’impose comme une exégèse claire de la phénoménologie (p. 7-33). On y comprend pourquoi la conscience commence son expérience par la certitude sensible et passe par la suite à la perception. Guidés de la plume assurée de Gauthier, nous saisissons les exigences de l’Aufhebung dans la longue démarche d’apprentissage à laquelle se livre la conscience. L’auteur présente les défis que pose la force – le rapport à l’extérieur – pour le savoir à venir de l’entendement. Il présente clairement la certitude de soi, l’élaboration par Hegel de la dialectique de la servitude (maître-esclave), qu’on a souvent limitée à une affaire de reconnaissance, mais encore la liberté de la conscience de soi et les rapports à la religion afin de présenter, ultimement, l’idée décisive du savoir absolu.

Le second chapitre engage une interprétation renouvelée de La science de la logique (p. 35-62). L’objectif est de cerner le fameux problème du commencement, tel que l’avait dit jadis Gadamer. Tout le chapitre doit expliquer l’être des déterminations des concepts, qui sont, ultimement des déterminations de l’être lui-même. L’exégèse doit encore une fois se mesurer à l’interprétation de thème classique dans l’œuvre : elle doit passer en effet par une présentation des infinis, le véritable et le mauvais, non sans rencontrer, selon le vœu de Gauthier, l’infini mathématique. L’auteur est à l’aise ici quand il présente le fondement mathématique des concepts philosophiques. Ces belles pages sur La science de la logique culminent sans surprise aucune dans la présentation de l’Idée absolue et l’Esprit absolu. Le problème du langage, dans les deux œuvres étudiées plus haut, fera l’objet de la conclusion. L’ancien disciple de Gadamer verra des liens avec la pensée de Platon quand il notera que la pensée n’est rien d’autre, dans le Théétète et Le sophiste, que le « dialogue inaudible de l’âme avec elle-même » (p. 56).

Quant aux appendices, ils sont selon nous utiles pour mieux comprendre la lecture hégélienne proposée ici. Le premier, plutôt court, présente la « syllogistique » d’Aristote à Hegel (p. 65-68). Le second, qui est un texte que nous avions eu la chance de lire en 2005 dans Philosophiques, s’attarde au moment cinétique et syllogistique dynamique chez Hegel (p. 69-82). Le troisième revient de loin. Il s’agit d’une communication de 1966, présentée en Allemagne, revue et corrigée, traduite en français pour le congrès de l’ACFAS de la même année, reproduite pour l’ouvrage. Sous le titre « Logique hégélienne et formalisation », l’auteur traitait déjà du langage pour aboutir à la formalisation des thèses de La science de la logique (p. 83-96). Le dernier appendice est consacré à la structure de La science de la logique et veut montrer la structure circulaire de l’œuvre (p. 97-98). On y résume tout le système de la logique, qui repose sur la triplicité, par la superposition de trois cercles, d’où le nom de la figure circulaire : « Le cercle des cercles ». On peut affirmer sans avoir peur de se tromper que par cette présentation circulaire totale, l’auteur boucle la boucle de son propre rapport à la pensée de Hegel, un rapport qui a évolué depuis la thèse, mais dont la thèse de fonds n’a pas changé.

Ce petit livre est à lire absolument, si on peut se permettre d’emprunter, dans un autre contexte, le mot clef de Hegel. Il permet de mieux entrer et de comprendre la pensée du maître de Jena. S’il s’adresse aux lecteurs de Hegel d’abord, il intéressera aussi tous ceux qui veulent saisir les possibilités de la logique, de Aristote à Hegel, et au-delà. Les élèves de Gauthier, dont je suis, pourront mesurer le parcours de l’auteur et apprécier à nouveau le style unique du premier Québécois à avoir soutenu une thèse de philosophie en Allemagne.

Dominic Desroches
Professeur de philosophie, collège Ahuntsic
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