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La résurgence de la parole vivante

Entrevue avec Jean-Marc Massie, conteur, organisateur et président du Regroupement du conte

Le jeune Fred Pellerin éparpille des feux follets un peu partout et le fabuleux Michel Faubert hante les scènes les plus hétéroclites escorté par un diable qui vous jette un troublant regard de côté. Même les extravagants personnages de Jocelyn Bérubé sont de retour. Derrière ces figures plus connues du conte québécois, s’agitent dorénavant les langues déliées de mille autres conteurs et conteures. La résurgence de la parole vivante est palpable. Elle se produit dans de petites ou de grandes salles. Elle se proclame en plein air ou s’infiltre dans les médias contemporains. Les moulins à paroles se promettent de réduire en pièces la langue de bois rond !

Conscients de la montée du phénomène et préoccupés d’en préserver le sens, conteurs, organisateurs de soirées de conte et autres intéressés ont créé le Regroupement du conte au Québec en octobre 2003. Pour présider une telle organisation, ils se sont choisi un président à la mesure de la tâche. L’homme, au parcours rabelaisien, se révèle tantôt docteur en sciences politiques de la Sorbonne, tantôt chanteur rock d’une formation de musique alternative appelée Pervers polymorphe ! Entre savoir universitaire et culture populaire, Jean-Marc Massie invente ses « contes mutagènes » et anime les Dimanche du conte au Sergent-recruteur depuis cinq ans. Il m’a reçu dans son bureau en m’offrant un jus de canneberges. « C’est toujours ce que proposait le général de Gaulle à ses invités » m’a assuré le conteur le temps que je goûte à sa facétie !

La parole vivante, la séduction, la démagogie

Ce n’est pas pour un hasard si le conte retrouve ses lettres de noblesse depuis cinq ans. Les gens viennent chercher une parole, souvent anecdotique, qui retrace la petite histoire derrière la grande. On peut tout aborder, c’est ça qui est génial. Du conte merveilleux au conte engagé. François Lavallée, par exemple, fait un spectacle sur les Patriotes à Saint-Denis. Il le fait, au moyen du conte, sur un sujet qui pourrait en faire fuir plus d’un. Ceux qui disent « on ne veut plus entendre parler de ça ». Avec le merveilleux, le fantastique, il fait découvrir une réalité par un autre biais. Le conte urbain aussi est intéressant. On a fait beaucoup de soirées avec des contes urbains, des contes qui se passent dans le centre-ville, dans le métro, dans des quartiers durs, avec André Lemelin, Yvan Bienvenue. On le faisait avec des anecdotes, des avant-propos, qui parlaient des rapports ville-village. La tradition du quêteux, du rémouleur, le passé maritime du Québec (les beaux films de Perrault) étaient mis en lien avec les contes urbains. Tout était mis en place pour faire un lien entre le passé et aujourd’hui à travers la parole des conteurs.

Ce qu’on appelle « parole vivante » n’appartient pourtant pas exclusivement aux conteurs. Tout au long de notre vie, on peut remarquer la différence. Deux personnes peuvent nous raconter la même chose, nous faire le même exposé, nous donner le même cours, mais l’une d’elles peut faire passer la culture savante par une langue vivante imagée. Elle peut faire passer l’histoire. Quand on était jeune, un cours d’histoire pouvait nous sembler assommant, sauf si on tombait sur un prof qui avait la parole vivante. J’ai même l’impression que les gens qui viennent nous entendre viennent se reconnecter à ce vieux professeur qu’ils ont croisé pendant leur cursus scolaire. Cette personne que tu as le goût d’écouter jusqu’à la fin de la journée.

En même temps, il y a quelque chose de particulier : la séduction. On est dans la séduction à l’état pur. Sauf que ça engage moins de la part du conteur. Il n’a pas un mandat de responsabilité comme le politicien qui travaille aussi dans l’art de la séduction. Il y a des politiciens qui vont séduire par leur rigueur avec des tableaux, des statistiques, d’autres ne se gênent pas d’aller jusqu’à la démagogie.

Au Québec, nos premières figures de politiciens sont des orateurs. Pour moi, les meilleurs conteurs parmi eux sont ceux dont on a beaucoup ri : Camille Samson, Réal Caouette. J’ai revu des bouts d’archives et, malgré tout ce qu’on peut critiquer de leurs politiques, on doit reconnaître qu’ils étaient des bulldozers de la parole. C’était hallucinant. Ça fait partie aussi de notre culture. Il y avait là une parole forte – parfois très démagogique – et les sophismes étaient employés avec une espèce de bonhomie pour s’ancrer dans la culture populaire et ne pas perdre sa base.

Par moments, on sent qu’il manque un peu d’organique, de trippes, dans le spectacle politique actuel. Tout est tellement calculé. Les coups sont prévus, prévisibles, on aseptise le langage au maximum pour éviter d’être pris à partie par un groupe de pression. On n’en sort plus. On se prive d’une parole conviviale, voire charismatique. On a des politiciens qui manquent d’envergure et de charisme. Comme si on assistait à la fin d’une ère, celle des Lévesque, Bouchard et même Trudeau – même si je suis à des années lumières du bonhomme. C’est à se demander si, avec la disparition de ces fortes personnalités politiques, il n’y a pas aussi une disparition des idées derrière tout ça. Parce que pour porter des idées, ça prend une personnalité. L’adéquation entre idée et personnalité s’est perdu et on se retrouve avec des bureaucrates politiciens. On a souvent l’impression de n’entendre qu’un fonctionnaire. Ça prend des fonctionnaires pour faire fonctionner l’État, mais quand tu entends un politicien parler comme ça, tu n’y crois pas. Tu as l’impression qu’il joue un rôle déterminé. On n’y croit même pas quand ils se fâchent. Je ne suis pas touché par les discours de Jean Charest. C’est fou, mais c’est comme si les politiciens hypermédiatisés n’arrivaient plus à nous toucher. C’est la rencontre avec l’autre qui devient de moins en moins possible. Sinon, c’est une rencontre tellement préparée, balisée, c’est une non-rencontre.

Un art de la relation

Avant d’être un art de la scène et de la parole, le conte est avant tout un art de la relation. C’est clair. Ce qu’il y a de beau dans un conte, c’est qu’il peut survivre à une panne d’électricité. On peut le théâtraliser, mais il reste que c’est ce qui peut se poursuivre lors d’une panne d’électricité. À cause de cela, tu as une souplesse de l’ordre du nomade. Tu es né quelque part, ton terroir natal peut être ton trésor le plus précieux, mais tu peux te promener avec lui partout à travers le monde et le partager.

Parmi les premières figures des conteurs, il y avait le quêteux, un nomade qui allait de village en village, qui colportait les nouvelles. Dans des cadres plus urbains, tu avais le rémouleur (l’aiguiseur de couteaux), les marchands ambulants, les commis-voyageurs. Il y avait toujours du mouvement. Pour que les histoires migrent, d’un continent à l’autre, d’une culture à l’autre, ça prend des porteurs, des passeurs. Il y a donc quelque chose du nomadisme dans le conte.

Tu pouvais vivre dans ton village et ne jamais en sortir, mais il y avait le quêteux. Le quêteux assumait aussi le rôle important de faire circuler l’information. Il était intégré dans la vie. Mais le quêteux était aussi craint parce qu’il savait des choses que les autres ne savaient pas. Parce qu’il se promenait, lui. Ce qui a éclipsé le conteur, c’est l’apparition de la petite lucarne, la télé… Ça avait commencé avec le journal…

La géographie identitaire

Le phénomène raconté dans Nil en ville – le célébre conte de Jocelyn Bérubé dans les années soixante-dix – la fermeture de villages, le développement des centres urbains, a oblitéré le pays à nos propres yeux. On voulait rassembler tout le monde dans des grands centres : Val d’Or, Montréal, Québec, chaque région sa grosse ville. On a ensuite fermé des villages, « bougé » des villages carrément, c’était assez fou. Jacques Ferron était très sensible à cette problématique de l’occupation du territoire. Ferron, c’est l’écriture de la géographie. Ferron a réécrit notre géographie à travers les contes qu’il avait entendus quand il était médecin et qu’il se promenait de village en village, notamment en Gaspésie. Il y avait alors superposition du pays réel et du pays imaginaire. Le pays imaginaire s’incarne dans quelque chose qui a déjà existé : notre passé maritime à l’île aux Coudres, la vie dans les villages en Gaspésie. Ferron avait une sensibilité accrue par rapport à cela. Tous ses contes, notamment du pays incertain, relèvent de cela : garder des traces de notre géographie.

Un pays ne peut se résumer à trois centre-villes. Aujour­d’hui, si tu veux « être » un village, en région éloignée, il faut que tu te lances dans le récréotouristique. On se retrouve avec le modèle des Laurentides, tous les villages se développant de la même manière, avec les mêmes corniches, les mêmes restaurants. L’uniformisation te balaie comme un bulldozer. Si tu ne veux pas ça, on va te fermer. Ce mouvement fait en sorte qu’il est de plus en plus difficile de nommer le pays, de nommer le territoire, la géographie, le climat. On cherche trop à concentrer les populations. Il se produit alors des pertes d’identité, d’abord au niveau des villages et, aujourd’hui, au niveau de la banlieue. On croyait que les banlieues se ressemblaient, qu’il n’y aurait pas de problèmes à les fusionner, mais le retour du refoulé fait obstacle. Des identités – fragiles, certes – mais des identités qui résistent. Ce qu’on vit là se passe aussi au niveau planétaire.

Contes urbains, contes traditionnels : continuité et renouvellement

Les contes urbains servent à nommer la réalité urbaine et à en faire un objet poétique, un objet digne de fiction. Dans les contes urbains, le cadre change du conte traditionnel, mais les canevas des histoires sont souvent les mêmes. C’est juste qu’on a pour personnages un pimp, un drogué, une prostituée, un fou qui a fait les frais de désinstitutionnalisation. Même les faits divers deviennent matière à créer un conte, à tisser une trame. Celui qui crée des contes urbains ne fait pas autre chose que celui qui contait dans les camps de bûcherons. La réalité de l’époque, c’était le bois, la drave. La réalité d’aujourd’hui est différente et le conteur fait avec. Ce n’est pas très différent d’il y a un siècle. Le conteur s’alimente à la réalité d’aujourd’hui et peut-être que son conte créé aujourd’hui, même un conte urbain, deviendra un conte traditionnel parce qu’il sera repris par d’autres conteurs.

La vitalité d’une forme d’art se voit à sa capacité à se renouveler. Le conte a une belle vitalité parce qu’il est à la fois dans le respect de la tradition et dans un mouvement de renouvellement. Ce n’est pas en contradiction, c’est en continuité. Ce n’est pas parce qu’il y a plus de création qu’on tasse le conteur traditionnel. Bien au contraire. Parmi les conteurs de la relève, au Sergent-Recruteur, il y a autant de créateurs de nouveaux contes que de conteurs traditionnels. Un équilibre s’est mis en place. C’est très sain pour le milieu.

Je pense qu’on a passé l’effet de mode et qu’on est maintenant dans une période de consolidation – qui vivra verra – dans une période où l’on doit consolider, voire s’assurer que chaque événement évolue, au niveau des directions artistiques, au niveau des conteurs, parce que la relève ne pousse pas « comme ça ». Il faut la stimuler. Il y a des mesures à prendre, du parrainage. C’est en train de se faire. C’est pour ça qu’apparaît un Regroupenent du conte maintenant. Ça répond à un besoin. Le milieu du conte a besoin d’être représenté, d’avoir un regroupement qui en fasse la promotion et la défense. Entre le théâtre et la littérature, à un moment donné, il faut se retrouver. Dire ce qu’on est, d’où on vient et où on s’en va avec cet art de la parole qu’est le conte.

Le geste politique de prendre la parole

En général, tu as d’abord un contact avec l’assemblée. Tu prends la parole, et l’instant d’un conte – si tant est que tu as un talent pour conter – la séduction, le charme, opèrent presqu’un envoûtement. Un bon conteur va aller chercher le silence dans sa salle, va mettre les gens sur la même longueur d’ondes, va les emmener dans son univers. Tu deviens un peu comme un chaman, un sorcier. C’est un rituel. Il y a quelque chose de religieux dans le conte. À un moment donné, tu emmènes ton auditoire avec toi. Tu peux l’emmener loin si tu t’y prends de la bonne manière. Il y a donc un rapport direct entre une personne qui monte sur la scène, qui monte en chaire comme le curé, et qui vient, comme ça, shlack ! emmener les gens en quelque part, dans un univers enchanté ou peu importe.

Par la force des choses, il y a de l’éducation dans le conte, mais je n’aime pas trop l’idée « d’éduquer les masses laborieuses ». L’idée m’embête toujours profondément parce qu’il a derrière ça un mépris de la culture populaire qui se traduit par : « moi je viens vous éduquer ». Mais, par la force des choses, il y a, à tout le moins, un échange, et dans l’échange, une possibilité de conscientisation, c’est clair. Tout artiste, même un artiste qui se dit non engagé, ne peut décider cela tout seul. C’est la réception de son œuvre, les gens qui la reçoivent, qui décident. Dès que tu montes sur scène, que tu prends la parole publiquement, en tant que conteur ou politicien, tu as un engagement dans le monde. C’est au-delà de la politique, ça devient du politique. Tu as un impact sur la cité. Je fais la différence entre le politique et la politique. La politique, c’est une des manières de faire vivre le politique en pensant la cité, en se demandant quel système employer. Peu importe ce que tu dis, cependant, la politique peut te mettre le grappin dessus.

En tant que conteur, je suis dans un rapport de séduction avec le public. Si j’ai un message à passer à travers ma création, il y a une manière de le faire. Si je veux prendre position par rapport au pays, par rapport à ce qui se passe au sujet du filet de sécurité sociale au Québec, si j’aborde ces sujets de front, la moitié de la salle va se vider parce qu’ils ne sont pas venus là pour un discours politique. Plutôt que de foncer dans le mur, tu as des esquives, des chemins de traverse, la métaphore peut être utilisée, la poésie, des images données. Les fables de Lafontaine étaient magnifiques pour cela. Il a mis le doigt sur tous les travers de la société en passant par ses fables, Maitre Corbeau et cie. C’est ce que j’appelle la séduction. Ça peut être l’esquive, mais il y aurait un mot mieux que l’esquive pour ça. C’est que tu prends des moyens détournés pour parler des choses dont les gens n’ont pas nécessairement le goût d’entendre parler et d’y arriver quand même. L’artiste possède ces outils.

Ah ! On peut aussi être engagé de manière très claire, nette et directe. Mais quand je conte « le Village des ronronds », j’utilise la métaphore de la rondeur pour parler de l’ennui et de l’aliénation à travers une femme qui vit dans un supposé village traditionnel tout en bois rond. Il y a une femme dans ce village qui déprime, On doit être plusieurs à se sentir comme ça, à se dire « est-ce que je suis seul de mon bord à me poser ces questions ? ». Ben non ! Cette femme incarne n’importe quel individu en train de se demander s’il n’est pas en train de se faire fourrer d’aplomb. Dans ce conte, c’est la femme du cordonnier, la Bovary du village, qui s’ennuie parce que tout tourne rond. C’est une autre manière d’aborder certains thèmes. La création permet ça.

Le conte se fait de plus en plus dans de grandes salles aussi. On a fait un premier spectacle de contes que j’ai présenté à la Place des Arts. La banlieue dans tout ses états, dans le cadre du Studio des mots. Il y a de plus en plus de spectacles dans des auditoriums comme au festival des Grandes Gueules de Trois-Pistoles. Des salles de 400 places quand même. Pour certaines soirées, ça commence à bouger de ce côté-là. Donc, il faut s’adapter, parce que ce n’est pas évident pour un conteur, qui est habitué aux salles intimistes, de faire le saut dans le spectaculaire. C’est ce qu’on vit depuis à peu près 10 ans au Québec. Et plus précisément depuis 5 ans, c’est le passage de l’intimiste au spectaculaire sans perdre l’intimiste. La force du conte au Québec en ce moment, c’est l’aller-retour constant entre ces deux formes de représentations. On joue là-dessus. On essaie d’éviter que le conte ne se fasse plus que dans de grandes salles. Ce qui est intéressant, c’est qu’il puisse continuer d’être présenté partout.

Les téléréalités ?

Je crois sincèrement qu’on a besoin de recul pour comprendre le phénomène. Ça vaut pour tous les sujets qui deviennent à la mode, des sujets de société. Il est inévitable qu’on en parle, mais en parler alimente le phénomène. Le journaliste est là pour en rendre compte, mais il me tarde qu’on ait un mouvement de recul, qu’on réfléchisse. Réfléchir nécessite qu’on suspende son jugement, qu’on prenne du recul pour mettre les choses en perspective.

En gros, les téléréalités m’apparaissent comme le truc orwellien de la surveillance couplé à la prédiction d’Andy Wharol affirmant « qu’à l’avenir tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes ». Toutefois, pour le meilleur ou pour le pire, ça ne dure pas toujours que quinze minutes !

C’est peut-être une proposition du diable, mais dans le conte québécois, c’est le diable qui se fait avoir plus souvent qu’autrement ! On réussit peut-être dans notre imaginaire ce qu’on voudrait réaliser pour vrai. 

 

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