Choisir le progrès national

Jocelyn Caron 
Choisir le progrès national, Montréal, Druide, 2013, 473 pages 

Se redonner de l’envergure et une hauteur de vue dans les affaires publiques et nationales, tel semble être le credo de cet essai. Volumineux, abondamment documenté, avec ce titre de programme politique qui le caractérise, le livre de Jocelyn Caron offre une réflexion générale sur la situation actuelle du Québec et cherche à redonner « le goût du service public et de son prolongement le plus significatif, celui de l’engagement politique. »

Au terme des enquêtes sur la collusion et la corruption, il faudra effectivement redonner confiance en nos institutions. Jocelyn Caron, qui opte pour l’optimisme, affirme qu’en lui « l’espoir d’un redressement national vit toujours. » Sans se bercer d’illusions, il livre sur le Québec un constat lucide, teinté de dépit et de déception. À l’affût de nombreux dossiers, sa réflexion est soutenue par plusieurs sources, sondages, statistiques, essais et rapports qui lui permettent de couvrir un vaste éventail de sujets, du dossier linguistique à la politique fiscale, de l’état de l’administration publique aux politiques environnementales. Il a beaucoup lu, on le sent fortement interpelé par l’avenir de ce Québec qu’il souhaite épanoui et présent dans le concert des nations.

« Les piliers », « La stagnation » et « L’errance », les trois premières parties de l’ouvrage, présentent l’examen critique du Québec de 2012-2013 avant de céder la place au quatrième chapitre, « Impératif volontarisme », où Caron y va audacieusement et nerveusement d’une suite de propositions afin de sortir du statu quo qui enlise les Québécois. C’est parce que la question nationale a été évacuée, voire évitée, que les dernières années ont pu laisser place au délitement qu’il décrit.

Dans « Les piliers », Caron rappelle le cadre dans lequel évolue la nation québécoise. Bien que la langue commune y soit le français, il ne s’agit pas d’une nation ethnique ; c’est la dimension culturelle qui en fonde l’identité : « en vertu des critères qui font une nation culturelle, on peut donc affirmer sans ambages que les Québécois en constituent un exemple éclatant. Le volet politique de la nation québécoise ne saurait être aussi évident. » Sondages à l’appui, il rappelle que sur plusieurs dossiers, le Québec a ses orientations propres en matière de libertés individuelles, de valeurs, d’interventions de l’état ou de relations internationales, mais que politiquement « le véritable contrat social québécois reste à écrire. » C’est à cette problématique qu’est consacrée la fin du livre.

Une nation sans envergure

Il fait donc l’examen, dans « La stagnation » et dans « L’errance » (2e et 3e chapitres), de ce qui a entravé l’établissement de ce contrat social au cours des dernières décennies. Par exemple, les accusations d’immobilisme qui reviennent de manière systématique sous la plume de certains chroniqueurs et éditorialistes, de même que la surprenante éclosion de manifestes (lucides, solidaires, laïcs, pluralistes) ces dernières années (du jamais vu depuis Refus global ou le manifeste du FLQ), ne sont pas tant des troubles identitaires que les symptômes de problèmes structurels, à commencer par un mode de scrutin dont la réforme est toujours remise aux calendes grecques et qui est, selon Jocelyn Caron, « la définition même de l’immobilisme ». Où se trouve le véritable statisme québécois ? Dans une prétendue vertu écologique, dans le laisser-aller du dernier gouvernement sur la question linguistique, dans les préjugés tenaces à l’endroit de la fonction publique, dans l’agriculture, dont la situation n’est sur aucun radar. Caron inverse l’argument voulant que ce soit les Québécois qui s’opposeraient, par nature, à chaque projet, mais plutôt à un problème de pilotage, de gouvernance : l’incapacité, et du peuple, et de ses dirigeants, à se projeter dans l’avenir serait cause de cette stagnation devenue un lieu commun de la rhétorique ambiante :

Il faut se garder de sous-estimer l’intelligence de toutes les parties prenantes de la société, on doit considérer que le recours à l’argument « immobiliste » repose sur une analyse stratégique de la situation québécoise. En d’autres mots, si l’on a souvent recours à ce vocable, c’est parce qu’il doit rejoindre une partie de ce que les Québécois ressentent à propos de la conduite des affaires de la nation ; parce qu’il fait, en somme, vibrer une corde sensible.

Des élastiques

Puis, Caron s’interroge, dans « L’errance », sur la profession de politicien. Cherchant une cause dans les bas taux de confiance en nos représentants, il pointe du doigt la professionnalisation de cette fonction hautement importante. Selon lui, les intérêts de la nation ne sont plus ce qui motive certaines personnes à faire de la politique. Un fossé se serait creusé entre représentants et représentés. La professionnalisation du politique a plutôt cédé la place à la défense des intérêts de groupes de pression. Le lobby aurait ainsi induit une « éthique élastique » chez nos gouvernants. Jean Charest lui apparaît à cet égard tout à fait représentatif du politicien professionnel, tacticien habile avec les médias, plutôt centré sur la joute politique que sur la recherche noble de l’intérêt général. C’est cette dérive qui donnerait à la politique contemporaine son tour conservateur.

Sans désirer nourrir une nostalgie à l’endroit des anciennes élites qui ont dirigé le Québec pendant la Révolution tranquille, Caron rappelle néanmoins que certains gouvernants de l’époque sont arrivés en politique active après s’être consacré à un secteur particulier et non l’inverse.

Cette dérive, dont l’analyse comporterait beaucoup d’autres aspects à développer, éloignerait les candidats potentiellement intéressants à s’engager dans la vie publique. Caron aborde, dans la même veine, le statut actuel des générations : des baby-boomers, repliés dans le confort et désabusés par une suite d’échecs politiques, aux générations X et Y, enclines au dilettantisme.

Diplômé de l’ENA (École Nationale d’Administration, France), Caron est intéressant à lire lorsqu’il s’agit de la question de l’administration publique ; on comprend du coup l’influence idéologique de son école, qui teinte son discours. Le jeune essayiste se montre préoccupé et conscient du rôle de l’état dans la société civile et dans l’économie du pays. Il s’emploie à désarçonner des préjugés tenaces à l’égard de la fonction publique en confrontant le fait que bon nombre de Québécois semblent tenir en horreur les fonctionnaires alors qu’au fond, la majeure partie d’entre eux sont favorables à l’intervention de l’État dans plusieurs secteurs de la vie sociale. Caron croit qu’un réinvestissement serait profitable en matière d’interventions publiques, de conditions de travail et d’expertises à développer ; il donne en exemple la perte d’expertise au sein du ministère des Transports des suites de l’attribution de nombreux contrats à des compagnies privées. Il aborde la grève des procureurs de 2011 ainsi que d’autres aspects plus techniques.

Les plaques tectoniques du Canada

Dans les rapports entre Québec et la scène fédérale, il apparaît très clairement à Caron que quelque chose a changé, surtout depuis l’élection du 2 mai 2011 où nous avons « prouv[é] collectivement que le Canada peut se passer de nous. » Notant un poids démographique et de représentation aux Communes qui s’amenuise, il constate avec raison que « les plaques tectoniques » du Canada ont bougé. Caron insiste beaucoup sur cette influence déclinante des francophones au sein de la confédération. Il rappelle que depuis 1867, le poids démographique est passé de 35,9% à 24,4% aujourd’hui. De ces constats, il en tire sa proposition la plus importante.

La sortie de secours

Pour recouvrer le sens des affaires de la nation, Caron suggère de réinitier le débat sur la constitution. La démarche qu’il propose permettrait de marquer un moment fondateur dans notre histoire. Sondage à l’appui, il nous rappelle qu’au moins 59 à 69 % des Québécois recherchent plus d’autonomie pour le Québec. Sa démarche s’inspire de propositions faites par Jean-François Lisée dans Sortie de secours en 2000 : prendre l’initiative de faire des propositions constitutionnelles. Une démarche qui s’opérerait en deux temps. Tout d’abord, il faudrait qu’une coalition (ou, à défaut, un parti) ait le mandat une fois élection faite, de mettre en branle un processus de définition de nos demandes constitutionnelles. Caron dit que le meilleur document pour entamer cette étape est le « rapport Allaire », rapport établi par l’aile nationaliste du Parti libéral et resté ignoré par Robert Bourassa. Bien que l’ADQ émergeant de ce rapport se soit enlisée dans des idées de droite, les propositions de dévolutions de pouvoirs fédéraux vers le palier provincial a tout de même établi la « posture autonomiste » que Caron veut ici amener à son aboutissement logique.

Après ce processus de définition suivrait un référendum pour entériner ces propositions. L’avantage de ce processus serait d’impliquer « élite » et « citoyen ». Tout le monde serait ainsi amené à argumenter sur leur bien-fondé, même les tenants du statu quo. Le référendum consisterait à présenter les recommandations au reste du Canada en laissant un délai de 2 ans pour évaluation ; après : soit le Québec ratifie la Constitution si l’on pourvoit à ses demandes, soit il opte pour sa propre souveraineté.

Selon lui, cette initiative aurait l’avantage de réorienter la vie politique québécoise puisqu’elle impliquerait chacun à se prononcer sur un document structurant de la vie publique. Le volontarisme souhaité par Caron, nécessaire à cet exercice, relève d’une attitude proactive qui rompt avec la position minoritaire que malheureusement le Québec semble avoir intériorisée. Selon Caron, « le Québec est donc assuré de progresser, ce qui ne s’est pas vu depuis l’arrivée du dossier constitutionnel dans la vie politique nationale. »

Entre l’usure et l’espérance

Dans ses magnifiques Calepins d’un flâneur, Félix Leclerc écrivait que « tout s’use : les vêtements, les célébrités, les maisons, l’amour ; le seul inusable : l’espérance. » C’est ce qui s’applique à l’essai de Jocelyn Caron. Le Québec qu’il dépeint est usé ; son volontarisme repose sur une espérance inusable.

Retrouver le sens de la nation aujourd’hui, est-ce possible ? C’est le pari de sa réflexion. Car effectivement, depuis le référendum de 1995 et le scandale des commandites, on a beaucoup glosé sur cette désaffection tranquille des Québécois. À la suite d’échecs politiques, et sans un contrat social clairement établi, il apparait logique que la vie publique des dernières décennies ait vu s’opérer une scission entre la population et l’élite dirigeante, qu’elle n’ait pas été porteuse d’une vision d’avenir, que l’électorat se soit montré si volatil, que d’insidieuses stratégies fédéralistes aient cherché à canadianiser les Québécois.

De plus, sur une vague de fond néolibérale, le citoyen s’est désintéressé de la vie publique, sa conscience politique s’est sans doute laissée porter, dilettante, par les modes et par les attraits du foyer domestique, endetté. Ce qui s’élabore aujourd’hui dans les cercles décisionnels ne relève plus que de questions d’intendance et de gestion. La volonté que préconise Caron est à la fois personnelle et collective. Tout le défi consiste donc à articuler ces deux dimensions. Il faut que cela se manifeste dans des parcours de vie et dans de réels projets mobilisateurs. Le Québec est loin d’être privé de tels parcours et de gens inspirants ; cela, il faut le voir et il aurait été intéressant que Caron attire l’attention sur cet angle mort. La volonté n’est pas qu’une simple impulsion, qu’un simple soubresaut. C’est quelque chose de plus profond et c’est ce que recherche, au fond, ce livre : un mouvement. En ce sens, il me semble rejoindre, et même poursuivre, certains énoncés et intentions portés par cette vague de manifestes publiés depuis 2005.

Comme il est diplômé de l’ENA, Caron semble surtout relier la volonté de la nation à l’État. Mais d’autres paliers semblent tout aussi importants comme véhicule de cette volonté. Pour qu’il y ait effet d’entrainement, il faut aussi que chacun puisse être convaincu qu’il retrouve une certaine capacité d’action et de décision au sein des institutions. Ici, peu de mots sur la vie municipale, sur les mouvements sociaux au sein desquels peut se manifester cette volonté. Aussi, pour que la conscience nationale renaisse, elle doit se doubler d’une nouvelle pédagogie politique. La volonté s’accompagne de la valorisation de l’engagement, de l’éducation, du leadership, du besoin d’aller vers les autres et de travailler avec eux à ce que l’on reconnait être des « raisons communes ». La nation ne doit pas être une idée, une chimère, mais une réalité d’organique, une expérience collective.

Le livre de Caron ne prétend pas réinventer la roue, l’auteur le sait et l’affirme, mais il appelle de ses vœux quelque chose de nouveau. Son ouvrage est stimulant et témoigne d’un attachement profond pour le Québec. Il s’attarde à redéfinir un certain sens de l’État et apparait également comme la prise en main, par une nouvelle génération, des affaires de la nation. Assurément pour le jeune Caron, la nation demeure un idéal important et structurant de la vie publique. En introduction, il présente son essai comme une réponse à d’autres étudiants internationaux avec qui il a eu l’occasion de discuter lors de ses études à l’ENA. En fait, c’est la forme même de ce désir de communiquer avec d’autres gens, d’autres nations, qui constitue, pour un Québec en manque de projets et d’envergure, le motif le plus authentique de son affirmation.

Pascal Chevrette
Professeur de littérature, cégep Montmorency

 

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