La Constellation du lynx. Une oeuvre fondatrice

Louis Hamelin
La Constellation du lynx, Boréal, 2010, 600 pages

Ceux qui lisent à l’occasion Louis Hamelin dans Le Devoir savent qu’il s’intéresse de près à la Crise d’octobre. Depuis de nombreuses années, Hamelin discute en détail, dans ses chroniques, les hypothèses les plus pointues sur les circonstances ayant entouré la mort de Pierre Laporte et l’enlèvement de James Cross. À un tel point, d’ailleurs, que nombre de lecteurs ont sans doute fini par s’exaspérer d’un tel acharnement. Nous comprenons aujourd’hui, avec la parution du roman La constellation du lynx, que l’obsession de l’auteur pour la Crise d’octobre obéissait en vérité à une quête littéraire profonde.

Tenant en quelque 600 pages bien serrées, La Constellation du lynx propose une version romanesque des événements d’octobre 1970. Le travail d’Hamelin s’appuie sur un matériau historique tangible et sur une construction narrative qui doit au moins autant à l’interprétation des faits qu’à l’imagination pure. C’est donc dire que la fiction est ici souveraine, mais qu’elle n’est pas tyrannique : elle se voit relativisée par le surmoi de l’interprétation critique. Hamelin a ainsi placé au centre de La Constellation du lynx son alter ego Samuel Nihilo, un auteur en panne de 40 ans, exilé dans le Nord du Québec, qui décidera, après avoir assisté aux funérailles nationales de son ancien professeur de création littéraire, Chevalier Branlequeue, de reprendre les recherches de celui-ci sur la Crise d’octobre.

Chevalier Branlequeue est une icône nationale, qui doit une partie de sa gloire à son emprisonnement par l’armée canadienne lors de l’adoption de la Loi sur les mesures de guerre. Le reste de sa réputation repose sur Les élucubrations ( !), un recueil récipiendaire du prix Didace-Beauchemin. D’un caractère persévérant, il compile la moindre donnée sur les événements d’octobre et assiste aux procès de tous les felquistes. Récupéré in extremis par l’UQAM comme professeur après une carrière chancelante dans le milieu de l’édition, il réunit autour de lui un groupe de jeunes étudiants dans les années quatre-vingt. La sympathique bande, qui se désigne elle-même, avec une pointe de tendresse ironique, sous le nom des Octobierristes, se rencontre ponctuellement dans une taverne de l’est de Montréal pour discuter des trous noirs de l’enquête officielle.

« L’histoire officielle » veut que la Loi sur les mesures de guerre ait été adoptée dans la précipitation, à la demande d’un gouvernement provincial dépassé par les événements, ne sachant plus vers qui se tourner pour juguler l’ouverture créée par les terroristes du FLQ. L’histoire officieuse, défendue par les Octobierristes de La Constellation du lynx, soutient plutôt que cette loi spéciale a d’abord été adoptée pour tuer dans l’oeuf le mouvement séparatiste. Loin d’être précipitée, la Loi sur les mesures de guerre aurait été préméditée de longue date, et les felquistes, fichés par la GRC bien avant le début de la crise. En somme, les felquistes auraient été manipulés par le pouvoir, et poussés à commettre l’irréparable pour servir de contre-exemple. Hamelin suggère que Pierre Laporte (dans le roman Paul Lavoie), un ministre connu pour ses accointances avec la pègre, ainsi que pour sa rivalité avec le premier ministre, aurait pu être sauvé par le gouvernement, mais qu’on a préféré en faire un bouc émissaire.

La théorie est forte de café, mais pas totalement invraisemblable. Comme le remarque Samuel Nihilo, le complotisme caricatural qui a accompagné le développement d’Internet a discrédité à tort, ces dernières années, l’idée même de complot, une arme qui a pourtant toujours fait partie de l’arsenal politique. Hamelin, qui prévoyait au départ écrire un essai historique pour étayer sa thèse, a finalement opté pour le roman – d’où le changement de nom des principaux personnages du drame. Robert Bourassa devient Albert Vézina, James Cross John Travers, un certain felquiste a pour nom Lancelot... Ce brouillage en surface pourrait paraître superficiel à première vue, mais il n’en est rien. Il était nécessaire pour situer d’emblée le lecteur sur le territoire de la fiction, et pour permettre la création de nouveaux personnages, tel que Chevalier Branlequeue, qui évoque certes Gaston Miron, mais qui par certains côtés pourrait tout aussi bien rappeler Jacques Ferron ou Gérald Godin.

L’essai a une supériorité factuelle sur la fiction, qui elle-même a une supériorité d’un autre type sur l’essai. Quelle est la meilleure voie d’accès à la connaissance ? La Crise d’octobre, comme le dit l’un des personnages du roman, est « notre affaire JFK » : un événement historique dont la version officielle est à ce point tissée d’invraisemblances irréconciliables que toute tentative d’investigation ne peut que se confondre, à un moment ou à un autre, avec une projection de l’imagination.

Un grand roman nord-américain

Notre propos n’étant pas de juger la validité de la thèse d’Hamelin, nous laisserons le soin d’en débattre à ceux qu’intéresse le débat historiographique sur la Crise d’octobre. Qu’il nous suffise ici de souligner que cette thèse fut le prétexte à l’écriture d’un thriller politique haletant et à la virtuosité narrative exceptionnelle. Car La Constellation du lynx, avant d’être une remise en question de l’histoire officielle québécoise, est d’abord un grand roman nord-américain, qui se déploie dans le temps historique comme dans l’espace géographique avec une force peu commune.

Temps historique : de la Deuxième guerre mondiale aux années 2000, en passant évidemment par les années soixante, tant dans leur volet militant et doctrinaire que dans leur volet plus hédoniste. Espace géographique : le Québec de Gaspé à Val-d’Or, du rocher de Percé jusqu’aux dernières routes gravillonnées de l’Abitibi nordique. Mais aussi, suivant la fuite des felquistes à l’étranger, le Missouri, le Texas, le Mexique, l’Angleterre, Cuba, Paris, la Jordanie et Israël. Mouvement continu qui sert à Hamelin, surtout lorsque l’action se situe au Québec, à explorer le pouvoir métaphorique de la nature et des espaces. Jamais, peut-être, sinon chez une poignée de poètes de haut niveau, la nature québécoise n’aura été décrite avec autant de profondeur et de puissance.

Hamelin étonne également par la variété de ses descriptions sociales : il est à l’aise partout, que ce soit dans une taverne perdue du Centre-Sud de Montréal, dans un champ de fruits de la campagne profonde, sur la Rive-Sud avec les petites crapules mafieuses, au bunker de l’état-major de l’armée canadienne ou dans les réunions de politiciens provinciaux à Québec. Ou encore en pleine émeute de la St-Jean, en 1968 : il consacre à l’affrontement entre Bourgault et Trudeau sans doute les plus belles pages du roman.

Dans les formes plus directes, comme le dialogue, il excelle en se débarrassant de la convention des guillemets, ce qui donne une vigueur insoupçonnée aux échanges entre ses personnages. Réputé au début de sa carrière pour sa langue lyrique et parfois empesée, Hamelin atteint ici à une maturation stylistique certaine. Les tics de langage sont beaucoup moins nombreux, et les effets de style scrupuleusement calculés. Il arrive, bien sûr, qu’Hamelin s’emballe et se perde dans une description échevelée, où il jouit de façon un peu trop visible de sa propre virtuosité, mais c’est rare. Si quelques lourdeurs parsèment son récit, elles sont sans gravité au regard de l’ensemble.

Oeuvre fondatrice, La Constellation du lynx constitue le premier chef d’oeuvre romanesque occidental engendré par la culture québécoise. Sur le quatrième de couverture, l’éditeur compare le travail d’Hamelin à celui de Mario Varga Llosa et de Norman Mailer, mais il faudrait ajouter Don DeLillo (Libra), Mordecai Richler (Solomon Gursky Was Here) et Truman Capote (In Cold Blood) pour lui rendre vraiment justice. Ressaisie splendide de l’histoire nationale, ce roman montre brillamment, à l’heure du sans-frontiérisme idéologique, que le particulier est moins un obstacle qu’un passage vers l’universel. Qu’ils puisent à même l’histoire particulière de leur société, ou à celle, plus « générale », de l’Occident (l’Holocauste, le totalitarisme soviétique, etc.), les écrivains sont confrontés aux mêmes enjeux fondamentaux. Le particulier pas plus que le général ne délivrent de la difficulté d’écrire un récit universel.

Enfin, ce roman est un héritage d’une valeur inestimable pour les jeunes écrivains québécois, qui se voient ainsi délestés d’un poids immense. Quoi qu’ils puissent penser de leur degré d’appartenance à leur pays d’origine, une anxiété culturelle fondamentale vient d’être levée. Nous le savons désormais avec certitude : la grandeur romanesque ne nous est pas culturellement fermée ; elle est réalisable à partir de notre propre terreau culturel et historique. Ce « droit au récit », avant La Constellation du lynx, était pourtant loin d’aller de soi, la production littéraire québécoise oscillant volontiers jusque-là entre l’apitoiement émasculé, l’exotisme désincarné et la mégalomanie masturbatoire. Des réussites épisodiques se sont certes produites, des talents se sont épanouis, mais rien de comparable avec La Constellation du lynx, qui vient véritablement dépasser d’un seul coup les défaillances de toute une culture.

Il est regrettable que, au travers du débat polémique sur la Crise d’octobre, cet apport du roman ait été en bonne partie occulté. L’auteur lui-même, en défendant bec et ongles ses thèses conspirationnistes dans la page Idées du Devoir, a contribué à ce que son roman soit reçu comme une charge polémique – alors que c’était d’abord un événement esthétique majeur. Maladresse ou aveuglement ? On peut en tout cas penser que Hamelin, pas plus que le reste du milieu littéraire et journalistique québécois, n’a su quoi faire au juste de ce grand livre, une fois lancé dans l’espace public. Ce n’est pas tout d’écrire un grand roman, encore faut-il, d’une part, que la société le reçoive dans les termes qui conviennent, et, d’autre part, que celui qui en est l’auteur ne se retourne pas – fût-ce involontairement – contre l’originalité romanesque de son travail. Il n’est pas interdit d’être polémiste lorsqu’on est écrivain, mais insister pour faire de la polémique à partir de son propre roman ne peut mener qu’à une confusion improductive.

Cela dit, on peut se consoler. Si l’intérêt littéraire de La Constellation du lynx s’est perdu dans les disputes polémiques de l’automne, il n’en restera pas moins le plus structurant à long terme pour la culture québécoise.

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