Éditorial - Hauteur de vue requise

Robert Laplante

Février 2019

La lune de miel est terminée. Les premières salves sont lancées : Trudeau qui rejette la proposition de la déclaration d’impôt unique, Leblanc qui finasse sur la question des seuils d’immigration. Trudeau, encore, qui persiffle sur la laïcité, Rodriguez qui laisse tomber son masque et les civilités pour nous servir le mépris du Québec français. Cela ira en s’accélérant et le signal en a été donné à la sortie du caucus de la CAQ : le tir groupé sur les déclarations de François Legault au sujet de cette chose aussi mal définie que l’islamophobie aura donné un avant-goût de ce qui l’attend lorsque son gouvernement déposera le projet de loi sur la laïcité. À Radio-Canada et dans de nombreuses officines du cartel médiatique, les chantres du multiculturalisme ont de plus en plus de mal à cacher leur jupon ; la nébuleuse diversitaire s’agite, publie, appelle à la censure, l’intolérance vertueuse s’affiche et se répand. La politique québécoise restera aussi fermement tenue coincée entre le consentement à la « normalisation » minoritaire et l’humiliation. C’est entre ces deux pôles – et entre eux seulement – que l’ordre canadian est déterminé à contenir le Québec.

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Ton histoire est une des pas pire

Michel Rioux

Février 2019

Paraîtrait qu’il ne faudrait pas parler d’évènements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout. Des pendaisons comme celles des Patriotes, c’est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.

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Les sources du conflit entre la Catalogne et l’Espagne

Joan Fonollosa

Février 2019

* L'auteur est ingénieur industriel, professeur retraité de l’Université Polytechnique de Catalogne. Comment expliquer à des lecteurs étrangers ce qui se passe en Catalogne ? Pour faire comprendre au public québécois les événements qui se sont déroulés en Catalogne ces dernières années, je débuterai par une comparaison que l’ancien président de la Generalitat, Jordi Pujol, utilisait dans le passé. Il assimilait le rapport entre la Catalogne et l’Espagne aux relations entre la Lituanie et la Russie. Si je devais transposer cette relation à celle entre le Québec et le Canada, je devrais toutefois spécifier que l’Espagne a plus d’affinités avec la Russie qu’avec le Canada. L’Espagne est un État, c’est-à-dire, une structure de pouvoir, qui s’est constituée au Moyen Âge et qui n’a pas beaucoup évolué. Même si cela peut paraître étonnant on comprend mieux l’Espagne si on pense à un État féodal plutôt qu’à un État démocratique. Ce pays est dominé par des intérêts de castes incapables de créer de la richesse, mais qui ont un incessant besoin de ressources financières pour réaliser des dépenses somptuaires afin de soutenir un statut d’hidalgo, mot qui signifie : fils de quelqu’un. Cet argent a été extorqué successivement aux Arabes, aux Juifs et ensuite...

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BREXIT: Entre l’arbre et l’Écosse

X. Hubert Rioux

Février 2019

* Chercheur postdoctoral, ÉNAP. Cet article a été rédigé et soumis à la toute fin du mois de janvier 2019, alors que Theresa May repartait en négociations avec l’UE. Le 15 janvier dernier, les députés du Parlement britannique à Londres ont massivement rejeté l’Accord transitoire négocié avec Bruxelles par le gouvernement de Theresa May, plongeant le Royaume-Uni (R.-U.) encore un peu plus profondément dans la crise politique et constitutionnelle qui a jusqu’ici caractérisé le processus de sortie de l’Union européenne (UE), depuis le vote référendaire de juin 2016. À 432 voix contre 202 en défaveur de cet Accord, il s’agit de la plus grande défaite en Chambre de l’histoire britannique moderne, qui aura évidemment été suivie du dépôt immédiat (et, disons-le, passablement opportuniste et cynique) d’une motion de censure par l’opposition travailliste que dirige Jeremy Corbyn. Theresa May et son gouvernement, minoritaire, mais soutenu par une alliance avec les députés unionistes nord-irlandais, y ont survécu de justesse le 16 janvier, mais ces deux votes auront tour à tour confirmé la division qui règne à la fois au Parti conservateur britannique ainsi qu’au Parlement plus généralement.

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Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français

François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel

Février 2019

* François-Olivier Dorais est historien et professeur à Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François Laniel est sociologue et professeur à Université Laval. Qui eut cru, il y a à peine quelques mois de cela, que l’Ontario français se trouverait propulsé au cœur de l’actualité politique et médiatique québécoise, que les coupes du gouvernement ontarien dans les institutions de l’Ontario français et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne seraient suivies et commentées jour après jour, semaine après semaine, par La Presse comme par le Journal de Montréal, par le Parti libéral du Québec comme par Québec solidaire ? Que le premier ministre François Legault, à l’aube du premier mandat autonomiste caquiste à la tête de l’État québécois, semoncerait son vis-à-vis ontarien en lui rappelant que les Franco-Ontariens ne constituent pas une minorité ethnique et linguistique parmi les autres au Canada, à l’instar de la diaspora chinoise à qui le premier ministre Doug Ford les comparait, mais bien les membres de l’un des « peuples fondateurs » du pays ? Que l’Assemblée nationale du Québec, dans une rare unanimité dont elle a le secret, déciderait de hisser le drapeau vert et blanc de l’Ontario français à l’une de ses tours, et que cette motion à la mémoire...

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Réussir l’indépendance

David Leroux

Février 2019

Pour beaucoup d’entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d’une petite apocalypse politique. Jamais on n’avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d’élection, jamais on n’avait élevé avec tant d’ostentation l’Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer. L’esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n’a offert au peuple d’ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.

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La vassalisation du Québec

Jean Archambault

Février 2019

La question des rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois en ce qui concerne la juridiction en matière d’immigration est une problématique complexe, mais, globalement, selon la constitution canadienne ce champ relève d’abord du fédéral. Pourtant, le Québec, au cours des dernières décennies, est allé chercher de nouveaux pouvoirs. L’entente Canada-Québec (accord Gagnon-Tremblay–McDougall) signée en 1991 et qui prolonge l’accord Cullen-Couture de 1978, concède au Québec le droit, à l’étranger et au Canada, de choisir les immigrants réguliers qui veulent venir ici. Le Québec est aussi responsable de leur intégration linguistique et socio-économique. En outre, le Québec peut faire connaître au fédéral, ses intentions de plafonner ou d’augmenter le seuil annuel souhaitable d’immigration. Cependant, la question des demandeurs d’asile relève exclusivement du fédéral. L’arrivée massive de migrants clandestins n’a pas été l’occasion pour le gouvernement Couillard d’exiger une nouvelle répartition des pouvoirs entre le fédéral et le provincial dans la problématique des demandeurs d’asile. Au contraire, ce gouvernement s’est cantonné dans un rôle minimal en tant que simple province du Canada en oubliant volontairement qu’il représente une nation et qu’il a le devoir de la protéger. Les différentes actions du gouvernement Couillard, entre 2016 et 2018, nous éclairent sur...

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Québec solidaire, le 1er octobre. Un succès démérité?

Paul Lavoie

Février 2019

* Ph. D., cadre retraité de l’éducation, militant du Parti québécois J’habite la circonscription de Saint-François, dont les trois quarts des électeurs se retrouvent dans les limites de la ville de Sherbrooke. Lors des élections du 1er octobre 2018, la candidate du Parti québécois est arrivée quatrième (PQ, 16 %). Elle s’est retrouvée assez loin derrière la candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ, 35 %), celui du Parti libéral du Québec (PLQ, 23 %) et celui de Québec solidaire (QS, 23%). Elle a été chanceuse d’avoir atteint le 15 % nécessaire au remboursement d’une partie de ses dépenses électorales. Si sa défaite a semblé si triste autant à ses partisans qu’à elle, ils ont pourtant des motifs de se réconforter. Le résultat n’aurait peut-être pas été le même si tous les partis avaient joué franc jeu durant cette campagne électorale. Or, il s’en trouve un parmi eux, Québec solidaire, qui ne l’a pas fait. Québec solidaire a fait le soir du 1er octobre une autre victime que le Parti québécois. Une victime collatérale ne s’y attendant pas, le Parti libéral du Québec ! Tant qu’il affaiblissait le Parti québécois, le Parti libéral a traité presque avec déférence Québec solidaire – il fallait entendre en...

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Rosaire Morin, tel que je l'ai connu

Rosaire Morin nous a quittés le 14 avril 1999. Il y a précisément dix ans de ce triste jour en ce printemps 2009. Celui qui fut, entre autres, Chancelier de l’Ordre Jacques-Cartier, fut aussi sans nul doute possible, l’un des plus grands Patriotes de sa génération. Seule la publication d’une biographie substantielle rendra vraiment justice à l’exceptionnelle œuvre d’éducation nationale qui fut celle de ce fils de Saint-Honoré dans le Témiscouata, né en 1922. D’ici là, voici quelques fragments des impressions que j’ai ressenties au fil des années en côtoyant au quotidien ce géant du mouvement québécois.

J’ai entendu parler de Rosaire Morin bien avant que de l’avoir rencontré. Dès mon arrivée dans les années 1970, dans les murs de la Maison Ludger-Duvernay, au 82, rue Sherbrooke Ouest, cet ancien Club de réforme du Parti libéral que la SSJB venait d’acquérir, souvent son ombre se profilait dans les conversations et les réunions. Tout le monde évoquait Rosaire Morin, cette force un peu occulte et fort originale qui répondait irrémédiablement au téléphone, peu importe l’heure, avec un tonitruant « BONSOIR » qui lui servait aussi d’introduction avec toutes les personnes qui le rencontraient. Rosaire Morin gardait son « BONJOUR » en réserve jusqu’à l’indépendance nationale. « Il fait noir au Québec », disait-il avec sa voix de stentor.

Il me faudra une bonne dizaine d’années avant d’être formellement convoqué devant celui qui, disait-on, avait fait éclater l’Ordre de Jacques Cartier, alors que L’Action nationale était à l’époque aussi le bulletin de liaison des membres québécois de La Patente. Dans cette perspective, une relecture des numéros de la revue des années 1960 pourrait en surprendre plusieurs…

Quiconque songe à Rosaire Morin voit alors se succéder dans son esprit les différents lieux de son engagement national qui s’est déployé sur plus d’un demi-siècle. La nomenclature des groupes et des instances qui bénéficièrent de son militantisme, illustre à elle seule toute l’évolution du mouvement nationaliste canadien français puis de l’indépendantisme québécois : les Jeunes Laurentiens, les Commandeurs de l’Ordre de Jacques-Cartier, le Conseil d’expansion économique, les États généraux du Canada français, L’Action nationale et aussi Hydro-Québec, la Fondation Lionel-Groulx, le Conseil supérieur de l’éducation, le hockey mineur etc. Toute une vie consacrée au service des intérêts supérieurs de la Nation dans toutes les sphères de l’activité québécoise.

Les Jeunes Laurentiens

Il fit ses débuts nationalistes chez les Jeunes Laurentiens, dont il deviendra organisateur national et secrétaire avant d’accéder à la présidence de ce regroupement de jeunes Patriotes, de 1943 jusqu’à la dissolution du groupe en 1950. Sur ce groupe singulièrement présent durant les années 1940 et sur l’importance de son action, il faut lire le mémoire de maîtrise en histoire de David Rajotte intitulé « Les Jeunes Laurentiens. Jeunesse, militantisme et nationalisme dans le Canada français des années 1940 ». Ceux qui croient encore que la Révolution tranquille n’a débuté qu’avec la prise du pouvoir des Libéraux de Jean Lesage en 1960 avec les René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie et Éric Kierans auraient intérêt à découvrir l’action hautement patriotique et dynamique de cette jeunesse parmi laquelle se retrouvaient aussi le Dr Alcide Martel et Paul-Émile Robert, qui deviendront respectivement les 58e (1950) et 63e (1962-1965) présidents généraux de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ainsi que les Léon Patenaude, Jean Saint-Amour et Jean-Paul Auclair, etc. Les JL constituaient le club ferme de La Patente (désignation populaire de l’Ordre de Jacques-Cartier). Dès le début des années 1940, Rosaire Morin, déjà partisan de l’égalité des sexes, prit fait et cause pour que les femmes puissent aussi s’impliquer activement dans le combat nationaliste. Ainsi furent lancées, en 1943, les Jeunes Laurentiennes, qui s’éteignirent comme leurs collègues masculins en 1950. L’église Saint-Eusèbe de Montréal, sur la rue Fullum, près de l’École Meilleur (du nom du Dr Jean-Baptiste Meilleur, surintendant de l’Instruction publique et 10e Président général de la SSJB-M (1857), fut durant toutes ces décennies un des hauts lieux de l’organisation nationaliste de la métropole… Il faudrait faire de ce temple du Centre Sud de Montréal, un centre d’interprétation sur la défense de la langue et de la culture françaises. Rosaire Morin, plus de 40 ans plus tard, estimait au plus haut point le rôle des Laurentiens en tant que « propagandistes » du drapeau canadien français qui deviendra en 1948, le drapeau du Québec. L’ancien président de ces jeunes Patriotes rappelait alors que le groupe, dont il veillait aux destinées, se finançait avec la vente de ce drapeau…

Maurice Duplessis avait fait redresser les fleurs de lys qui, dans la version traditionnelle du drapeau, pointaient vers le centre de la croix blanche qui émaille de son immaculée couleur le bleu azur du fleurdelisé. Or, les Jeunes Laurentiens possédaient encore, le 21 janvier 1948, des milliers de spécimens de la bannière avec les fleurs de lys pointant vers le centre. Toute une cargaison de drapeaux périmés ! Toutefois, l’objectif était atteint, le Québec avait enfin son drapeau alors que le Canada devait se contenter des emblèmes britanniques.

L’Ordre de Jacques-Cartier

Après la disparition des JL, il avait alors 22 ans, Rosaire Morin s’investira dans l’Ordre de Jacques-Cartier, connu aussi sous le vocable de La Patente. Qu’est donc cet Ordre dont des milliers et des milliers de Canadiens français, partout au Canada furent membres, le tout dans une discrétion absolue ? Une société centralisée à Ottawa avec des ramifications dans des centaines de paroisses avec des dizaines et aussi parfois des centaines de Frères ayant été initiés et participant à une action nationale et patriotique de tous les jours pour faire avancer le fait français et les droits des Canadiens français. Pendant quarante ans, les Commandeurs de l’Ordre de Jacques-Cartier, qui regroupera plus de 40 000 membres, agiront discrètement sur la vie de toutes les institutions canadiennes françaises comme les commissions scolaires, les conseils municipaux, les caisses populaires Desjardins, les syndicats ouvriers, les sociétés Saint-Jean-Baptiste et leurs fédérations, la Chambre des Communes et le Sénat canadien, les assemblées législatives et aussi sur la vie des collèges, séminaires et universités. La Patente influencera grandement la vie du mouvement nationaliste canadien-français et formera, à son insu peut-être, une génération de futurs partisans du Québec libre qui enrichiront de leur expérience les groupes indépendantistes qui apparaîtront vers 1960. Plusieurs seraient surpris d’apprendre, par exemple, que Paul-Émile Léger fut l’agent de liaison entre l’Ordre de Jacques-Cartier et l’assemblée des évêques du Québec… Avec son journal L’Émérillon, longtemps rédigé par le journaliste d’Ottawa Fulgence Charpentier (mort plus que centenaire), l’Ordre mena des combats épiques contre les loges anglo-canadiennes qui entravaient le parcours normal des Canadiens français dans la fonction publique québécoise et qui ne négligeaient aucun effort ni ne reculaient devant aucune bassesse pour contrer la langue française dans toutes les institutions. Avec ses mots d’ordre et ses mots de passe, ses campagnes multiples en faveur du français sur les timbres, la monnaie et aussi dans la capitale fédérale, La Patente fit avancer la cause française. Ainsi des lieutenants-gouverneurs, des évêques, des juges aux cours supérieures, d’appel et même à la Cour suprême furent liés à l’Ordre…

En tant que membre de la Chancellerie, conseil d’administration de l’Ordre composé de quelques représentants pour chacune des dix provinces canadiennes, Morin se distinguera rapidement par un dynamisme inépuisable doublé d’une force de travail et d’une sagacité hors du commun. Les Québécois étaient minoritaires à la Chancellerie. Cette chambre de la Nation, ce sénat national, fondait son pouvoir, sur une représentation provinciale nullement proportionnelle au nombre de membres par province. L’ancien étudiant au Séminaire de Rimouski qui avait quitté sa région pour venir s’établir dans la métropole, aguerri par ses années d’expérience à la direction des Jeunes Laurentiens, devint l’enfant terrible de la Chancellerie et des Chanceliers que, par dérision, Rosaire désignera de « chandeliers ». Il entreprit un long combat qui finalement fera disparaître La Patente en 1965. Durant ces années de débats internes, François-Albert Angers, le professeur des HÉC, maître de Jacques Parizeau, lui aussi membre de la Chancellerie, appuiera constamment Rosaire Morin. Le Québec demandait plus de droits, plus de libertés et voulait réfléchir rigoureusement sur l’option de l’Indépendance des Canadiens français du Québec. À cette époque, tout tournait autour des États associés, le Québec et le Canada, du statut particulier pour le Québec dans le Canada puis de la souveraineté association de René Lévesque.

Vers les États généraux du Canada français

Les membres de l’OJC au Québec étaient souvent des médecins, des notaires, des voyageurs de commerce, des représentants, des courtiers d’assurances, des gérants de caisses ou de banques, des comptables, des ouvriers, des barbiers, des professeurs, des frères enseignants, etc. Plusieurs de ces commandeurs voulaient que le Québec devienne le fameux « État français » du Groulx de 1936. Certains croyaient en la Laurentie, ce pays français souhaité jadis par L’Action française et qu’avait repris le Père Gustave Lamarche CSV dans « Le problème national des Canadiens français » et l’équipe des Cahiers de la Nouvelle-France, dont Rina Lasnier et Pierre Dagenais. Depuis 1957, Raymond Barbeau diffuse les avantages d’une république pour les Canadiens français du Québec. Le Frère Marcel Chaput de Hull avait fondé le RIN, en 1959, puis le PRQ, le premier parti politique indépendantiste du Québec, en 1962. Un vent nouveau soufflait sur le Québec qui en demandait encore plus… Rosaire Morin fut un puissant animateur de toutes ces énergies.

René Lévesque, le 24 juin 1984, lors d’un banquet champêtre, soulignant les 150 ans de la Saint-Jean-Baptiste, me rappela dans un aparté combien le soutien des SSJB et de La Patente lui avait été utile lorsqu’il a convaincu Jean Lesage de la nécessité pour l’avenir du Québec de nationaliser nos ressources hydro-électriques. Le premier ministre Lesage était davantage sensible aux pressions négatives issues du milieu anglophone des affaires qui ne voulaient rien entendre des intentions de Lévesque qui se promettait d’achever enfin le projet des nationalistes qui, depuis près de quarante ans, réclamaient cette nationalisation. Un beau matin, monsieur Lesage a reçu des milliers de lettres de partout au Québec sur l’urgence de nationaliser l’électricité. Pendant des semaines, le même afflux de correspondances inondera le bureau du chef du gouvernement qui changera finalement son fusil d’épaules et fit du projet de René Lévesque le programme du Parti libéral qui remporta une victoire éclatante sur ce thème en 1962. René Lévesque venait de mettre les pieds dans le bureau du premier ministre du Québec… Voilà une des œuvres de La Patente et de ses alliés. Rosaire Morin et ses frères de l’Ordre seront en quelque sorte à la source de l’engagement politique et national de René Lévesque. Ce sont eux aussi qui l’accueilleront en triomphe lorsqu’il apparaîtra au balcon de la Place des Arts, en novembre 1967, alors qu’il venait de quitter les libéraux pour créer le Mouvement Souveraineté-Association, devant cet amphithéâtre remplis des délégués aux premières assises nationales des États généraux du Canada français, présidés par L’Action nationale et les professeurs François-Albert Angers et Jacques-Yvan Morin et animés par un autre Morin, Rosaire celui-là, agissant au nom de la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, cette dernière étant une des bannières de La Patente au Québec. Ces États généraux lanceront dans l’opinion publique une forme nouvelle de nationalisme, un nationalisme plus offensif revendiquant rien de moins que tous les pouvoirs pour le Québec.

Une force de la nature

Rosaire Morin travaillait sans arrêt, sans jamais tenir compte de l’heure ou du jour ou de la nuit et il pouvait téléphoner à toute heure à ses proches collaborateurs. Il menait plusieurs dossiers à la fois, faisant presque tout lui-même du moment qu’on pouvait lui trouver la documentation qu’il demandait. Il avait des tonnes de répertoires que plusieurs appelaient encore des surveys. Il connaissait les propriétaires de toutes les grandes, petites et moyennes entreprises du Québec et souvent aussi leur bilan et leurs intérêts. C’était le spécialiste des grandes et minutieuses enquêtes. Il possédait l’art de consulter des myriades de colonnes de chiffres dans le rapport annuel des entreprises. Ainsi ses travaux sur l’exportation de l’épargne des Québécois furent prémonitoires. Pendant des années, grâce au concours de Pierre Péladeau, il publiera dans le Journal de Montréal des cahiers spéciaux et des chroniques sur la vie économique du Québec. Sa vue baissant, il fit installer des miroirs partout sur les murs de sa salle de travail chez lui, vraiment partout du plafond jusqu’au plancher. Ses grandes études sur l’exportation de nos épargnes qui le rendirent célèbre vers la fin de sa vie, illustrent à elles seules ses qualités de bourreau de travail et de visionnaire. Son œuvre est titanesque.

Il m’a fallu des années pour que je rencontre Rosaire parce qu’il était quelque peu distant de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal qui l’avait déjà expulsé de ses rangs, avec le Frère André Laurendeau de L’Action nationale, le futur directeur du Devoir, pour avoir influencé indûment les délégués au Congrès annuel qui devait trancher sur le financement, comme le souhaitait l’OJC, ou non du Comité de moralité publique de Pacifique Plante et du Frère Jean Drapeau, par ailleurs, ancien vice-président de la Société. Le Conseil général était opposé à cette subvention, mais les délégués, généralement membres de l’Ordre, lui étaient favorables. Finalement le Conseil d’administration de la SSJB, pourtant constitué de membres de l’OJC, passa outre au vœu du Congrès qui avait suivi la consigne des autorités de La Patente. Un demi-siècle plus tard, tout est encore confus sur les raisons de cette opposition de la SSJB à la directive de la Chancellerie. Ce sont les nationalistes qui ont mis Jean Drapeau au monde sur le plan municipal. Selon Léon Z. Patenaude, ce seraient les intérêts fonciers de la Société dans ce quartier peu recommandable qui auraient déterminé la décision du Conseil général. Rosaire Morin avait été très actif pour mousser l’appui à l’octroi. Le Conseil général d’alors le bannit de ses rangs ainsi que Laurendeau, son comparse ainsi qu’un certain Sénécal dont le fils, Yvan, deviendra, en 1974, 68e président général de la Société. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que Rosaire Morin n’était même pas membre de l’organisme qui venait de le sortir de ses rangs…

La SSJB, en 1997, remettra sa plus haute décoration, sa grande médaille d’argent, la fameuse Bene Merenti de Patria à Rosaire Morin dont il me lira le discours de réception qu’il avait rédigé le soir même que le président général Guy Bouthillier (78e), lui a annoncé la nouvelle de sa haute décoration des semaines avant la cérémonie. Rien ne traînait sur son bureau. Seul l’épuisement mettait fin à ses journées d’écriture et de recherche. Le discours de réception de la Bene Mereti de Patria contient l’essentiel de sa pensée sans manquer des quelques assaisonnements qui caractérisent l’esprit audacieux, frondeur, parfois provocateur et surtout l’esprit brillant, méthodique et hautement cultivé du personnage qui connaissait par cœur et dans leur ordre chronologique le nom des tous les gouverneurs de la Nouvelle-France et de tous les intendants, le nom de tous les forts français, etc.

Rosaire Morin a écrit des milliers d’articles, des dizaines de livres sur le Québec, sa nation, sa langue, ses droits et ses institutions. Combien de fois a-t-il répété après Groulx : « Il faut lutter pour la langue, mais il n’y a pas que la langue, il y a aussi tout le reste dont il faut aussi s’occuper ». Il décrira ainsi les premières rencontres, dans sa jeunesse, qu’il eût avec Lionel Groulx, un de ses maîtres « Un grand seigneur dans ses manières avec les jeunes en lesquels il mettait beaucoup d’espoir, un peu condescendant peut-être mais combien admirable dans son œuvre, dans son engagement intellectuel et son rôle d’historien entièrement voué aux intérêts du peuple québécois et sa totale disponibilité au service de la Nation ». Groulx bénira le mariage de Rosaire et il baptisera ses enfants.

Rosaire Morin n’était pas toujours tendre envers les politiciens qui avaient souvent recours à ses lumières et à ses contacts partout au Canada français. Il était cependant familier avec plusieurs dont Bernard Landry. Il a communiqué et échangé avec tous les premiers ministres du Québec de Duplessis à Lucien Bouchard, en passant par les Sauvé, Barrette, Johnson, Bourassa, Lévesque, Parizeau et Bouchard. Toutes les archives de ce bâtisseur du Québec qui souhaitait le maximum de droits pour notre nation, droits qui ne peuvent se réaliser que dans la plénitude de l’indépendance politique, ont été déposées au Centre Lionel-Groulx. L’histoire du nationalisme des années 1940 à l’an 2000 se retrouve dans ces précieux cartons. Plusieurs surprises attendent les chercheurs…

L’Action nationale, en soulignant le dixième anniversaire du décès de celui qui porta, parfois à bout de bras, la Ligue et la revue pendant de très nombreuses années officieusement puis officiellement, salue en Rosaire Morin un de ses grands dirigeants, continuateur de l’action d’éducation nationale souhaitée par les Papin-Archambault, les Groulx, les Laurendeau, les Minville, les Frégault et les Angers. L’ancien président des Jeunes Laurentiens, devenu chancelier de l’OJC et qui consacrera les dernières décennies de son militantisme à ses anciennes amours, L’Action nationale, une des œuvres du chanoine, considérait Esdras Minville comme un précurseur, le jésuite Richard-Arès comme l’esprit le plus brillant de son temps, aussi important voir plus que Fernand Dumont, le chanoine Groulx comme l’éveilleur de conscience et le fondateur de l’histoire nationale et Angers comme un penseur majeur activement engagé dans le combat nationaliste. Il vouait le plus grand respect à Jacques-Yvan Morin, constitutionnaliste et ancien vice-premier ministre du Québec, sous René Lévesque.

Rosaire Morin fut un grand Patriote qui a fait grandir le Québec qu’il souhaitait géant, comme lui était.

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

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