La liberté du Québec - 1

Directeur général de la Fondation Lionel-Groulx, l’auteur s’exprime ici à titre personnel.

Quelqu’un, quelque part, con­teste-t-il encore sérieusement notre existence en tant que nation québécoise ?

Par notre histoire, notre langue, notre culture et notre fidélité à celles-ci, par notre persévérante résistance aux multiples tentatives de nous soumettre et de nous assimiler, par le territoire que nous occupons depuis plus de 400 ans et que nous avons aménagé et développé, par les institutions et les entreprises que nous avons créées au fil des siècles, par les liens que nous avons tissés avec le monde, par les valeurs fondamentales que nous partageons, nous, Québécoises et Québécois, formons indéniablement une nation.

Une formidable prise de conscience

Pourtant, il n’y a pas si longtemps – quand on nous posait la question dans des enquêtes d’opinion publique au début des années 1960 –, nous nous définissions en grande majorité comme Canadien français, voire, dans une proportion notable, simplement comme Canadiens. Seule une faible minorité d’entre nous répondait qu’elle se voyait d’abord comme Québécois.

Au fil des décennies qui ont suivi, alors que l’éducation se développait dans notre société, que la scolarisation de notre jeunesse s’étendait, que la connaissance de notre histoire progressait, que notre culture s’épanouissait et rayonnait, que nos conditions socioéconomiques se transformaient, que les enjeux politiques se clarifiaient, en somme alors que le Québec cueillait les fruits de la Révolution tranquille entreprise et en partie menée à bien au tournant de ces mêmes années 1960, un extraordinaire renversement de tendances se produisait. Une formidable prise de conscience nationale s’effectuait, de sorte qu’aujourd’hui la majorité des femmes et des hommes qui habitent cette terre d’Amérique du Nord s’identifie d’abord et avant tout comme Québécois. C’est le cas de quelque 60 % de l’ensemble de la population et de 70 % des francophones selon les dernières enquêtes d’opinion, ce qui est remarquable considérant le fait que la plupart des anglophones et des immigrants anglicisés qui vivent au Québec se définissent comme Canadiens.

Mesurée à l’aune de l’histoire, cette évolution – toujours en cours – de notre sentiment d’identité et d’appartenance s’est déroulée, il faut le souligner, dans un laps de temps étonnamment bref.

Malgré toutes les tentatives de « dénationalisation tranquille » que nous avons subies ces dernières années – de négation de notre identité et d’effacement de notre histoire jusque dans nos propres institutions d’enseignement et manuels scolaires –, nous sommes dorénavant conscients, en majorité, d’appartenir à une nation distincte.

Une nation politique inclusive

Certes, des conceptions divergentes s’affrontent sur la définition de cette nation. On l’a vu notamment en 2006 au moment du débat sur la « reconnaissance » de la nation québécoise à la Chambre des communes à Ottawa, « reconnaissance », il importe de le rappeler, qui s’est avérée purement cosmétique et qui ne nous a accordé aucun pouvoir nouveau sur notre existence et sur notre avenir.

Les chantres du multiculturalisme – cette idéologie qui, au Canada, sert en particulier à tenter de noyer dans un nébuleux magma identitaire notre conscience nationale, de nous réduire au rang d’une minorité parmi tant d’autres et de nous enlever au passage toute légitimité politique – voudraient bien affubler notre nation d’un caractère ethnique : seuls en feraient partie les Québécois d’origine française ; en seraient exclus à la fois les Anglo-Québécois et les citoyens issus de l’immigration. « Diviser pour régner », aurait écrit Machiavel.

Mais au Québec même, en dépit d’une certaine confusion qui perdure à l’occasion dans le langage populaire, il ne se trouvera pas grand monde, ni chez les intellectuels, ni chez les artistes, ni chez les représentants politiques, pour défendre cette vision d’une nation ethnique fondée sur le « droit du sang ».

Au contraire, nous nous définissons aujourd’hui comme une nation pluraliste et inclusive, fondée sur le « droit du sol ». Notre nation – certes pour l’essentiel d’origine française, mais métissée par notre cohabitation de longue date avec les Amérindiens et par l’apport des vagues successives d’immigrants –, est constituée d’une majorité de langue française qui possède une histoire, une culture et des valeurs dont elle veut à juste titre assurer la prépondérance et la pérennité au Québec, dans le respect des droits de la minorité anglaise qui fait partie intégrante de la nation québécoise et, bien entendu, dans le respect des droits des nations autochtones qui vivent sur le territoire québécois.

Notre nation découvre peu à peu qu’elle a ses propres intérêts et aspirations – parfois similaires, parfois divergents, de ceux des autres nations, mais tout aussi légitimes – que nulle autre qu’elle-même ne saurait défendre et promouvoir.

En ce début du XXIe siècle, notre nation se construit clairement comme une authentique nation politique.

Un demi-siècle de progrès stupéfiants

Les progrès réalisés par notre nation au cours de ce demi-siècle (1960-2010) où nous avons pris conscience de notre identité et affirmé notre existence sont à bien des égards stupéfiants.

Sur le plan de l’éducation, d’une nation essentiellement illettrée et ignare que nous étions, nous sommes devenus l’une des nations les plus instruites de la planète. Publié dans les années 1960, le rapport Parent fut à l’origine de cette révolution de l’éducation. Alors qu’au début des années 1960 seul le secteur scolaire anglo-protestant offrait en partie certains de ces services, le Québec possède aujourd’hui le réseau de services à la petite enfance le plus développé et le plus accessible de toute l’Amérique du Nord et l’un des meilleurs au monde. L’éducation préscolaire pour les enfants de cinq ans a été généralisée. Alors qu’environ 40 % des enfants ne terminaient alors même pas leur cours primaire, le taux de réussite est maintenant de 100 %. Alors qu’à peine 30 % des enfants accédaient à des études secondaires et qu’aussi peu que 14 % d’entre eux obtenaient leur diplôme, tous les jeunes entreprennent aujourd’hui des études secondaires. Les deux tiers d’entre eux décrochent leur diplôme dans le temps imparti et, grâce à l’éducation des adultes, ce taux grimpe par la suite à 85 %. Alors qu’une infime minorité des jeunes faisait des études collégiales, on atteint désormais un taux de 60 %. Près de 40 % des jeunes obtiennent finalement leur diplôme d’études collégiales. Enfin, le pourcentage de la population qui accède aux études universitaires est passé au cours de cette période de 5 à 25 % et 16,5 % des Québécois détiennent aujourd’hui un diplôme universitaire. Alors que dans les régions du Québec, les PME ne tarissent pas d‘éloges sur la contribution des cégeps à leur développement, les entreprises étrangères invoquent avec persistance la qualité de la main d’œuvre et du système éducatif qui l’a formée pour justifier leurs investissements en terre québécoise. Les universités québécoises et leurs centres de recherche, en particulier, font aujourd’hui l’envie de bien des pays.

Sur le plan de l’économie, d’une nation sous-développée, dépendante du capital étranger et centrée sur l’exportation de ses ressources naturelles, nous sommes devenus l’une des puissances économiques moyennes de la planète. Alors qu’au début des années 1960 le capital anglo-américain dominait presque complètement l’économie québécoise, nous avons désormais la haute main sur la plus grande part de nos activités économiques et de nos institutions financières. La nationalisation de l’électricité en 1963 et le développement d’Hydro-Québec – qui est devenu l’une des plus grandes entreprises de production d’hydroélectricité sur la planète et dont la vente des actifs permettrait à elle seule de payer une partie significative des dettes de l’État québécois – ont été le coup d’envoi de cette révolution économique. Grâce au soutien de l’État québécois et s’appuyant sur des instruments financiers collectifs mis en place ou développés dans la foulée de la Révolution tranquille – la Caisse de dépôt et placements du Québec (aujourd’hui l’un des 20 plus grands fonds financiers souverains dans le monde), la Société générale de financement, le Mouvement Desjardins, les fonds de capital de risque dont le Fonds de solidarité des travailleuses et des travailleurs du Québec et Fondaction –, une classe d’entrepreneurs québécois s’est constituée. De grandes multinationales ont vu le jour, parmi lesquelles Bombardier, Quebecor, CGI, Cascades et SNC-Lavalin, pour n’en nommer que quelques-unes, sans compter les 175 000 PME qui créent l’essentiel des emplois. De peuple de locataires, nous sommes devenus un peuple de propriétaires. Au 94e rang mondial par notre population – sur quelque 250 pays et territoires –, nous nous situions, en 2008, au 40e rang pour nos exportations internationales, notamment grâce aux produits de l’aluminium et de l’avionnerie, et au 44e rang pour la taille de notre économie, devançant des pays comme le Portugal, le Danemark, l’Irlande, la Finlande et la Nouvelle-Zélande. Qui plus est, la part de notre PIB que nous consacrons à la recherche et au développement nous place au 8e rang mondial, devançant même les États-Unis en cette matière ! Notre niveau de vie (PIB par habitant) nous positionne aujourd’hui au 27e rang mondial devant, par exemple, l’Espagne, l’Italie et la Grèce.

Sur le plan des conditions sociales, d’une nation pauvre, rongée par les inégalités, notamment entre les hommes et les femmes, et à peu près dépourvue de services publics et de programmes sociaux, nous sommes devenus l’une des nations les plus équitables et les plus solidaires de la planète. Un ensemble remarquable de services publics et de programmes sociaux – qui assurent une certaine répartition de la richesse et qui sont équivalents sinon supérieurs à ceux qui existent dans les pays les plus développés – a progressivement été mis en place et a jeté les fondements de cette révolution sociale. Notamment dans le domaine de la santé, nos investissements publics massifs – 10 % du PIB en 1995 contre 4,5 % en 1960 – ont donné de grands résultats : notre taux de mortalité à la naissance est devenu l’un des plus bas au monde, passant de 13,8 à 4,2 par 1 000 naissances entre 1960 et 2008 ; entre 1970 et 2008, l’espérance vie s’est accrue de 68 à 78,3 ans pour les hommes et de 75,2 à 83,2 ans pour les femmes. En Amérique du Nord, nous avons aujourd’hui les plus bas taux de coût de la vie, d’inégalité sociale et de criminalité. Historiquement, notre niveau de vie global n’a jamais été aussi élevé et les écarts de taux d’emploi et de revenus avec nos voisins ontariens n’ont jamais été aussi réduits. En particulier, les conditions de vie des femmes se sont considérablement améliorées, grâce, entre autres, à une politique d’équité salariale en emploi que notre État – l’État québécois – a été le premier à mettre en œuvre sur la planète.

Sur le plan de la culture, d’une nation qui voyait sa langue commune constamment bafouée et dont l’expression culturelle était largement folklorisée, nous sommes devenues une nation créatrice de l’une des cultures les plus originales et les plus dynamiques aujourd’hui à l’œuvre sur la Terre. L’adoption en 1977 de la Charte de la langue française a puissamment contribué à cette révolution culturelle. Qui plus est, dans presque tous les domaines – littérature, arts visuels, chanson, musique, théâtre, danse, cinéma, arts du cirque –, nous nous sommes dotés en cinq décennies d’un réseau public et privé d’institutions et d’entreprises professionnelles, compétentes et performantes. Comme en témoignent les succès internationaux du Cirque du Soleil, de l’Orchestre symphonique de Montréal, de Céline Dion, de Robert Lepage, de Denys Arcand, de Luc Plamondon, pour ne citer que quelques noms, jamais notre culture n’a connu une telle reconnaissance et un tel rayonnement.

Sur le plan de la démocratie, d’une nation où les libertés d’opinion et d’expression étaient soumises aux diktats d’un pouvoir religieux – celui d’une Église catholique intégriste – qui contrôlait l’éducation, qui dominait à peu près toutes les institutions, et qui régentait la vie politique et les comportements sociaux – voire sexuels – de la population, nous sommes devenus une nation démocratique qui, sans être exemplaire, n’en est pas moins une des plus avancées au monde. Le développement des services publics, l’adoption d’une charte québécoise des droits de la personne, la laïcisation du système scolaire, la reconnaissance des droits des femmes et des droits des homosexuels, l’adoption de la Loi sur le financement des partis politiques ont été quelques-unes des étapes marquantes de cette révolution démocratique.

Nous pouvons à juste titre nous réjouir de nos réalisations au cours du dernier demi-siècle d’existence de notre nation et en être fiers. Peu de nations peuvent se louer d’avoir réussi une démocratisation et une modernisation aussi remarquables de leur État, de leurs institutions et de leurs politiques, d‘avoir accompli de tels progrès éducatifs, culturels et socioéconomiques en une si courte période historique.

Nous devons cependant nous rappeler que, à l’encontre de ce que certains nous proposent aujourd’hui, ce n’est pas en prônant l’individualisme et la poursuite effrénée de l’enrichissement personnel au détriment du bien commun, mais en misant au contraire sur la coopération et sur la solidarité que nous avons atteint ces résultats.

Des défis vitaux à relever

Cela constaté, loin de connaître une situation idyllique, nous sommes collectivement aux prises, en ce début du XXIe siècle, avec des problèmes sérieux à résoudre et des défis vitaux à relever.

Sans en dresser la liste exhaustive, mentionnons certains parmi les plus angoissants de ces problèmes et de ces défis que nous avons en commun avec les autres nations : la dégradation des écosystèmes, due en premier lieu au réchauffement climatique provoqué par les gaz à effet de serre ; les conséquences inquiétantes de la mondialisation sur la diversité culturelle et sur les droits sociaux ; la montée en puissance des intégrismes religieux et leurs impacts sur les libertés individuelles, sur les droits des femmes et sur les relations entre les nations ; la persistance de la pauvreté et la croissance des inégalités, de même que l’augmentation de la cupidité et de la corruption, résultant de décennies de domination du néolibéralisme – et de sa doctrine du « chacun pour soi » – sur les orientations et les pratiques socioéconomiques ; la crise de confiance dans le processus électoral et dans les institutions démocratiques.

À l’instar des autres nations, nous sommes aussi confrontés à des enjeux qui nous sont propres. Pour n’en citer que quelques-uns : la crise démographique et le vieillissement de notre population, le niveau relativement élevé de notre dette publique, l’intégration difficile des nouveaux arrivants à notre langue et à notre culture, l’anglicisation rapide de notre métropole, l’instauration d’un véritable « apartheid » scolaire entre les élèves de notre réseau public et ceux du réseau privé d’enseignement, le sous-financement chronique de notre réseau d’enseignement supérieur, le décrochage scolaire d’une trop grande partie de notre jeunesse, l’inadéquation de la formation professionnelle et technique aux besoins du marché du travail, le développement d’un système de santé à deux vitesses – l’un pour les riches, l’autre pour les pauvres –, la mauvaise gestion de certains secteurs de notre économie, notamment la forêt, les mines et l’agriculture ; sans oublier le vieillissement de nos infrastructures.

Aussi graves soient-ils, ces défis ne sont cependant pas plus insurmontables que ceux qui se présentaient à notre nation il y a 50 ans et que nous avons su alors relever avec courage et imagination. Il faut toutefois prendre conscience que notre nation, ne disposant pas – contrairement aux 192 nations aujourd’hui membres des Nations unies (sans compter le Kosovo et le Sud-Soudan qui s’apprêtent à le devenir) – des outils que confère l’indépendance politique, se trouve dramatiquement démunie pour faire face à ses défis.

Nous ne pouvons ni adopter comme nous l’entendons toutes les lois que nous jugerions nécessaires, ni percevoir et utiliser à nos propres fins tous les impôts et toutes les taxes recueillis auprès des citoyens et des entreprises québécoises, ni conclure avec d’autres nations des traités qui renforceraient et prolongeraient nos actions.

Nous ne pouvons même pas faire entendre notre propre voix dans les instances internationales – ONU, OMC, UNESCO –, où, pourtant, se dessinent désormais largement notre avenir et celui de l’humanité toute entière.

Notre nation : colonisée sur le plan politique

En réalité, alors même que nous réalisions au cours du dernier demi-siècle des progrès substantiels sur les plans de l’éducation, de l’économie, des conditions sociales, de la culture et de la démocratie, nous ne sommes pas parvenus à transcrire ces progrès en termes de pouvoir politique et, tout au contraire, nous nous sommes affaiblis considérablement sur ce plan. La Révolution tranquille a tragiquement failli à atteindre sa finalité ultime : l’émancipation politique de notre nation.

Pourtant, du « maître chez nous » de Jean Lesage en 1963 au référendum sur l’indépendance de Jacques Parizeau en 1995, en passant par « l’égalité ou l’indépendance » de Daniel Johnson père, la « souveraineté culturelle » de Robert Bourassa, la « souveraineté-association » de René Lévesque et « l’affirmation nationale » de Pierre-Marc Johnson, tous les gouvernements et tous les partis politiques québécois – fédéralistes et souverainistes, à l’exception du gouvernement de Jean Charest – ont tenté d’une façon ou d’une autre d’accroître le pouvoir politique du Québec au cours de cette période. Confrontés à l’intransigeance de la nation canadienne et faute de recevoir un appui suffisant de nos concitoyens, tous ont échoué.

Si nous avons obtenu, depuis 1960, quelques faibles gains dans nos négociations avec l’État canadien, essentiellement en matière de sélection d’une partie des immigrants et de formation de notre main-d’œuvre, nous n’avons cessé, dans l’ensemble, de perdre du terrain sur le plan politique.

D’une part, notre poids démographique, politique et économique au sein du Canada est en baisse constante. Alors que nous constituions 33 % de la population du Canada en 1867, nous n’en représentons plus que 23 % en 2010. Et cette proportion continuera de diminuer dans les décennies à venir. La révision de la carte électorale « fédérale » en cours au moment d’écrire ces lignes – qui augmentera le nombre de circonscriptions en Ontario et dans l’Ouest, mais pas au Québec – viendra bientôt traduire cet affaiblissement démographique en réduction de l’importance relative de notre députation dans la Chambre des communes à Ottawa. Comme le démontre l’actuel gouvernement du Canada – celui du Parti conservateur de Stephen Harper –, il est désormais possible pour un parti politique canadien – et c’est là une réalité tout à fait nouvelle dans l’histoire du Canada et du Québec – d’aspirer à la gouvernance du Canada sans se préoccuper outre mesure de l’opinion publique québécoise. Autre illustration de cette perte d’influence du Québec, la ville de Montréal, métropole économique du Canada en 1960, n’arrive plus, en 2010, qu’au troisième rang – derrière Toronto et Calgary – quant au nombre de sièges sociaux de grandes entreprises qu’elle abrite. Et c’est sans coup férir que l’establishment économique du Canada a pu obtenir l’abolition de la Bourse de Montréal et le transfert de ses activités à la Bourse de Toronto en 2007. Bientôt, ce même establishment obtiendra aussi, probablement, la création d’une commission des valeurs mobilières fédérale au détriment de l’Autorité des marchés financiers du Québec.

D’autre part, nous avons subi, au cours des 50 dernières années, de dures attaques et encaissé de graves défaites sur les plans politique et constitutionnel. Il n’est pas inutile de rappeler à cet égard certains faits marquants de notre histoire récente : l’imposition de la Loi des mesures de guerre et l’occupation militaire du Québec par l’armée canadienne en octobre 1970 ; l’adoption, en 1982, d’une nouvelle constitution canadienne restreignant unilatéralement les pouvoirs du Québec contre l’avis unanime de notre Assemblée nationale ; les nombreux jugements de la Cour suprême du Canada qui ont largement édulcoré la portée de notre Charte de la langue française ; le sabotage par le Canada de l’Accord du lac Meech de 1990 qui devait permettre – « dans l’honneur et l’enthousiasme » – notre réintégration dans la constitution canadienne ; la tentative de mise au pas de notre nation par l’Entente de Charlottetown de 1992 ; le chantage économique du Canada à notre endroit, qui est revenu comme une sombre litanie à chaque occasion où nous avons été appelés à nous prononcer sur notre avenir ; le soutien fédéral au mouvement partitionniste des communautés anglophones du Québec ; les incessantes campagnes de peur auprès des membres des communautés ethnoculturelles québécoises pour les mobiliser contre nos aspirations indépendantistes ; aux mêmes fins, l’instrumentalisation constante des nations autochtones contre notre nation ; les diverses opérations menées par le gouvernement canadien pour ternir la réputation du Québec sur la scène internationale et pour affaiblir nos liens avec la France ; le vol organisé du référendum de 1995 par le gouvernement fédéral ; l’utilisation massive et illégale de fonds « fédéraux », révélée par le scandale des commandites, afin de promouvoir au Québec « l’unité nationale » et les symboles identitaires canadiens ; l’adoption par le parlement fédéral de la Loi dite sur la clarté référendaire, qui prétend restreindre notre droit à l’autodétermination ; l’envahissement systématique des champs de compétence constitutionnelle de notre État par l’État canadien et l’instauration du déséquilibre fiscal pour miner les fondements mêmes des pouvoirs de l’État québécois.

Résultat de ce demi-siècle de reculs et de défaites politiques ? Comme à d’autres moments de son histoire, notre nation – apparemment résignée à son sort, encore une fois trahie par le défaitisme de ses élites, ses forces vives désorientées et démobilisées, – stagne dans son état de « province », du latin provincia, qui signifie « pays des vaincus ».

Notre nation s’est engagée dans le XXIe siècle en vivant sous une loi fondamentale – la constitution canadienne – qui lui a été imposée par une autre nation. Nous nous plions, dans nombre de domaines déterminants pour notre avenir, aux lois votées par un parlement dit « fédéral » dont la grande majorité des membres représente une autre nation, et aux jugements d’une cour suprême dont les magistrats sont nommés par le premier ministre d’une autre nation. Nous versons des impôts et des taxes dont une bonne partie est dépensée pour des priorités décidées par une autre nation. Nous tolérons de ne pas même disposer des pleins pouvoirs sur notre langue, notre culture, nos communications et notre immigration, pourtant vitaux pour notre existence. Nous acceptons sans mots dire qu’une autre nation parle en notre nom, jour après jour, sur la scène internationale. Nous allons jusqu’à détourner les yeux quand nos enfants versent leur sang dans une guerre dont nous ne voulons pas.

N’en déplaise aux ténors québécois de l’aveuglement volontaire et du bon-ententisme à tout prix, comment donc doit-on appeler une telle nation sinon une nation colonisée sur le plan politique ?

Des arguments fallacieux contre l’indépendance

Depuis 50 ans, ces mêmes ténors du statu quo nous répètent à satiété que notre aspiration à l’indépendance politique est illégitime, qu’elle va à contre sens de l’histoire et de la mondialisation en cours, qu’elle excède nos capacités économiques et nous condamnerait à l’appauvrissement et que, de toutes façons, elle est inutile puisque le Québec se développe fort bien à l’intérieur du Canada.

Chacun de ces arguments est dénué de fondements sérieux.

Constituant incontestablement une nation, nous avons le droit légitime – en vertu de la Charte des Nations unies et dans la mesure où nous nous inscrivons dans une démarche démocratique et nous engageons à respecter nos obligations internationales – de nous autodéterminer, de décider librement de notre avenir, et de proclamer l’indépendance politique du Québec à l’intérieur des frontières qui sont les siennes aujourd’hui.

Ce faisant, notre nation non seulement n’irait pas à contre sens de l’histoire, mais s’inscrirait au contraire dans la tendance de fond de l’histoire contemporaine et deviendrait un acteur politique du puissant mouvement de mondialisation en cours. Quand l’Organisation des Nations unies est née en 1945, elle regroupait 51 États indépendants ou en voie de le devenir. Elle compte aujourd’hui 192 États membres. Au cours des 65 dernières années, 142 nations ont donc décidé d’assumer leur indépendance politique et rien n’indique que ce grand mouvement d’émancipation des peuples soit en voie de s’arrêter. Ensemble, ces 192 nations, et celles qui les rejoindront bientôt, ont entrepris – dans le cadre d’institutions internationales qu’elles ont créées – de revoir les relations politiques, socioéconomiques et culturelles qu’elles ont entre elles, de déterminer en somme la mondialisation et d’en définir les règles. C’est en demeurant prisonnier du statut de province du Canada, qui nous maintient à l’écart de cette grande entreprise mondiale, que nous nous isolons, nous marginalisons et allons à contre-courant de l’histoire de l’humanité.

Qui plus est, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, notre nation est mieux outillée que la majorité des nations membres de l’ONU pour assumer son indépendance politique et pour apporter une contribution pertinente aux défis de la mondialisation. Nous disposons de tous les atouts nécessaires. Avec ses quelque huit millions d’habitants, le Québec est plus populeux que 121 des 192 pays qui siègent aujourd’hui aux Nations unies. Seuls 18 de ces pays disposent d’un territoire plus étendu. Nos institutions démocratiques sont parmi les meilleures et les plus stables au monde. Avec 16,5 % de nos concitoyens qui possèdent un diplôme universitaire, notre population est parmi les plus scolarisées de la planète. Nos instruments de solidarité sociale sont parmi les plus équitables qu’on puisse trouver sur la terre. Bien vivante et dynamique, notre culture apporte une contribution originale de plus en plus reconnue au patrimoine de l’humanité. Nos ressources naturelles, notamment notre capacité à produire une énergie hydroélectrique et éolienne propre, comptent parmi les plus abondantes. Inscrite dans le grand marché nord-américain, notre économie est parmi les plus modernes et les plus compétitives. Elle se compare à celles de plusieurs pays européens prospères de taille équivalente tels la Finlande, la Norvège, le Danemark, la Suisse, l’Autriche et la Suède.

Dans ces conditions, rien ne permet de soutenir – en fait, c’est tout le contraire – que, assumant, avec les compétences et les ressources qui sont les nôtres, notre indépendance politique et maîtrisant de ce fait pleinement nos outils de développement socioéconomique, nous verrions notre niveau de vie baisser et notre prospérité s’évanouir.

Admettons-le, notre nation a le droit légitime de réaliser son indépendance politique. Ce faisant, reconnaissons-le, elle irait dans le sens de l’histoire et s’inscrirait comme un acteur dynamique de la mondialisation en cours plutôt que de rester un spectateur qui en subit passivement les conséquences. Qui plus est, n’en doutons pas, notre nation a les moyens et la capacité d’être indépendante.

Mais pourquoi donc le Québec devrait-il s’engager dans la voie de l’indépendance politique puisque, nous dit-on, il peut se développer à sa guise à l’intérieur de l’État canadien, la preuve en étant les immenses progrès que nous avons accomplis comme province canadienne au cours des 50 dernières années ?

Voilà certainement l’argument le plus fallacieux et le plus pernicieux que véhiculent sans vergogne les ténors du statu quo politique.

Car c’est oublier d’abord que c’est notre nation elle-même qui, dans un immense effort collectif de mobilisation de sa société civile et de son État national et ne comptant que sur ses propres moyens, a réalisé la modernisation de nos institutions. C’est nous-mêmes qui avons réformé nos réseaux d’éducation et de santé et mis en place, dans tous les domaines, nos propres services publics et programmes sociaux. C’est notre État qui a nationalisé l’électricité et construit des barrages, de la Manicouagan à la Baie-James. C’est nous-mêmes qui, rassemblant nos épargnes, nous sommes dotés d’outils financiers nous permettant d’acquérir le pouvoir économique dont nous disposons aujourd’hui et de développer nos entreprises. Ce sont nos créateurs et nos artistes qui ont créé et diffusé notre culture. C’est nous-mêmes qui avons démocratisé, francisé et laïcisé notre société. Personne ne nous a fait de cadeau.

C’est oublier aussi que ces progrès accomplis par notre nation l’ont été au prix d’un immense et coûteux gaspillage de temps, d’énergie et de ressources consacrés à lutter contre un État canadien qui, se méfiant de cette montée en puissance du Québec, a souvent tenté de la freiner, de la limiter ou de l’orienter à ses propres fins. Certes, par la péréquation ou par d’autres programmes « fédéraux », l’État canadien a contribué au financement de notre Révolution tranquille. Mais qu’était-ce donc que le Canada nous versait ainsi sinon, pour l’essentiel, nos propres impôts et nos propres taxes ?

C’est oublier, par ailleurs, que notre nation ne peut considérer comme acquis à jamais les progrès réalisés depuis un demi-siècle. Pour preuve, que reste-t-il de la Charte de la langue française par laquelle nous avons cru assurer la pérennité de la langue française en Amérique du Nord et la paix linguistique à Montréal ? Des décennies de contestation juridique financée par l’État canadien et de jugements d’une Cour suprême canadienne d’une partialité constante ont conduit à pas moins de 200 modifications de cette charte et la laissent désormais exsangue et largement inopérante. Tout est aujourd’hui dans une grande mesure à recommencer.

C’est oublier, enfin et surtout, que la nation canadienne a non seulement refusé et refuse toujours avec obstination tout accroissement de son pouvoir politique à notre nation – même en matière de langue, de culture et de communications qui sont pourtant vitales pour notre existence –, mais a tout fait au contraire pour nous affaiblir sur ce plan, allant jusqu’à nous imposer une constitution dont nous ne voulons pas. L’État canadien pousse même l’intransigeance jusqu’à interdire, encore et toujours, l’application des dispositions de la Charte de la langue française aux institutions et aux entreprises québécoises qui sont sous sa compétence et qui embauchent 10 % de la main-d'œuvre. Il n’hésite pas non plus, comme on l’a vu lors des Jeux olympiques d’hiver tenus à Vancouver en 2010, à afficher aux yeux de la Terre entière son indifférence, son mépris même, à l’égard de la langue française et de la culture québécoise.

De la conférence constitutionnelle de Victoria, en 1971, où Robert Bourassa réclamait pour le Québec la « souveraineté culturelle », au débat sur la « reconnaissance de la nation québécoise » au parlement d’Ottawa, en 2006, où Gilles Duceppe exigeait que cette reconnaissance en traduise en pouvoirs concrets, combien d’occasions n’a-t-elle pas eu pourtant, cette nation canadienne, de manifester une ouverture envers ce qu’il est convenu d’appeler « les revendications historiques » du Québec ? Son attitude a toujours été intraitable et sa réponse sans ambiguïté : no way !

Le défaitisme de nos élites

Malheureusement, les discours mensongers – largement répercutés dans les médias – des ténors du statu quo au sujet de « l’inutilité » et de « l’infaisabilité » de l’indépendance ont porté fruit. Joints à l’intransigeance du Canada et aux reculs politiques répétés qu’a connus le Québec depuis un demi-siècle, ils ont conduit une bonne partie de nos élites à sombrer dans le défaitisme politique.

Désabusées par les échecs de leurs nombreuses et vaines tentatives de réformer le « fédéralisme » canadien, les élites « fédéralistes » québécoises ont désormais renoncé. « Il n’y a pas d‘ouverture », « Le fruit n’est pas mûr », répètent-elles en chœur, se gardant bien de reconnaître que « ce n’est pas le fruit qui n’est pas mûr, c’est l’arbre qui est pourri », comme l’exprime avec humour Gilles Duceppe.

Abattues par les défaites référendaires de 1980 et 1995, les élites « souverainistes » – du moins une partie notable d’entre elles, Lucien Bouchard et ses disciples en tête – se sont réfugiées dans un attentisme déprimant. « Les conditions gagnantes ne sont pas réunies », « La marche est trop haute », professent-elles d’une même voix fatiguée, se gardant bien de rappeler que ce sont elles-mêmes qui, à la tête du Québec et du Parti québécois de 1996 à 2001, ont brisé – par leur adhésion larvée au multiculturalisme et par leurs politiques provincialistes réductrices – l’élan vers son émancipation politique dans lequel notre nation était alors engagée.

À visage découvert ou plus hypocritement par leur inaction, les uns et les autres nous invitent à « renoncer à notre rêve d’indépendance et de liberté », à nous consacrer plutôt à la gestion des affaires courantes et à la résolution des problèmes actuels de la société québécoise. Comme s’il n’y avait pas de liens entre la faiblesse politique de notre État national et notre incapacité manifeste à faire face à plusieurs défis que nous devons aujourd’hui relever ! Comme si, par ailleurs, notre nation – plus stupide que les autres ? – ne pouvait à la fois gérer son présent et préparer son avenir !

Ce défaitisme de nos élites n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire de notre nation. Déjà, au lendemain de la Conquête, seigneurs et prélats de l’Église – occupés à préserver leurs privilèges – incitaient les « Canadiens » à se soumettre aux vainqueurs anglais. De même, dans les années qui suivirent l’écrasement de l’insurrection des Patriotes, nombreux ont été les chefs de file des « Canadiens français » à prôner l’abandon de la lutte et même, tel Étienne Parent, à préconiser l’assimilation volontaire. Plus récemment, au lendemain des référendums de 1980 et 1995, combien n’ont-ils pas été dans l’intelligentsia québécoise à annoncer « la mort du nationalisme » ? Rien de neuf sous le soleil du Québec…

Faut-il rappeler que, aujourd’hui comme hier, ce défaitisme de nos élites est tout sauf désintéressé ? De puissants intérêts personnels, des carrières, des ambitions et des fortunes sont en jeu. La soif du pouvoir, fut-ce même sur un État provincial diminué qui s’apparente de plus en plus à un gros ministère de la santé, explique plusieurs renoncements. Le contrôle qu’exercent les fédéralistes sur la plupart des médias québécois élucide bien des retournements. Et surtout, surtout, le pouvoir économique et financier de l’État canadien dont dépendent largement nos gens d’affaires pour l’expansion de leurs entreprises, nos professionnels pour leurs contrats, nos artistes pour leurs tournées et nos universitaires pour leurs recherches, éclaire nombre de silences.

Ce défaitisme intéressé d’une bonne partie de nos élites face à l’aspiration à la liberté politique de notre nation alimente – l’exemple venant de haut – le dérapage vers le « chacun pour soi » auquel on assiste aujourd’hui au Québec et le désenchantement d’une partie de la population qui se traduit par une désaffectation envers la poursuite du bien commun et par un abstentionnisme électoral – près de 43 % lors des élections québécoises de 2008 ! – dramatique et croissant.

Notre nation : menacée

Notre nation se trouve donc toujours soumise, en ce début du XXIe siècle, à l’ordre constitutionnel et à la domination politique de la nation canadienne. Et nombreux sont ceux qui croient que cet état d’asservissement va perdurer. Même s’il continue de recueillir un appui significatif dans la population, le projet d’indépendance du Québec ne paraît-il pas aujourd’hui – y compris aux yeux de plusieurs de ses partisans – stagnant, sinon en net recul, voire inatteignable ?

Bien sûr, sur un plan individuel le Canada n’est pas un goulag, comme le disait René Lévesque. À la condition de fermer sa conscience à l’histoire, aux intérêts et aux aspirations de sa nation, d’accepter aussi de travailler et de vivre largement dans une langue et une culture qui ne sont pas les siennes – de s’acculturer –, une Québécoise ou un Québécois de langue française peut tirer son épingle du jeu dans le régime politique actuel. Il peut faire carrière dans les institutions « fédérales » jusqu’à occuper les plus hautes fonctions, jusqu’à devenir – de Wilfrid Laurier à Jean Chrétien, les exemples ne manquent pas – premier ministre du Canada.

Vue sous l’angle individuel, même l’assimilation plus ou moins volontaire à la grande communauté anglaise nord-américaine peut paraître une condition acceptable. Après tout, des millions d’Étatsuniens sont des descendants de Canadiens français. Ils ont, dans leur quasi-totalité, tout oublié de leur langue et de leur culture d’origine. Cela ne les empêche pas de vivre, de travailler, d’élever une famille, de réussir en arts ou en affaires et, pourquoi pas, d’être heureux. Peut-être même l’un d’entre eux deviendra-t-il un jour président des États-Unis !

Mais, sur un plan collectif et dans la mesure bien entendu où l’on croit que l’aventure historique québécoise mérite d’être poursuivie, c’est une tout autre paire de manches. Qu’adviendra-t-il dans l’avenir de notre nation ? Survivra-t-elle, s’épanouira-t-elle, si elle demeure une nation colonisée sur le plan politique par la nation canadienne ?

Après tout, nous avons résisté avec vaillance et avec un succès certain, depuis 250 ans, à de multiples et sérieuses tentatives de nous soumettre et de nous assimiler au vainqueur des Plaines d’Abraham. Ne pourrions-nous résister encore et encore ? Et puis d’autres nations – pensons à la Catalogne ou à l’Écosse – semblent s’en sortir plutôt bien dans l’ensemble, sans avoir pour autant proclamé leur indépendance politique. Ne pourrions-nous suivre la même voie ?

Il est difficile de répondre avec certitude à ces questions.

Toutefois, les exemples des nations écossaise et catalane sont d’une pertinence douteuse. Ces nations vivent sur le continent européen où cohabitent, dans un relatif, mais indéniable respect mutuel, des dizaines de nations, de langues et de cultures. On est là bien loin de notre réalité nord-américaine : une nation de langue française de quelque huit millions d’individus noyée dans un océan anglophone de plus de 300 millions de personnes. Sans compter qu’il n’est pas dit que l’Écosse et la Catalogne, où de puissants mouvements indépendantistes sont aujourd’hui à l’œuvre, ne déclareront pas leur indépendance politique dans les années à venir.

Quant à notre capacité de survivance en tant que nation québécoise, nous nous retrouvons au XXIe siècle à des lunes de l’époque où, solidairement regroupés autour des clochers de nos villages, nous pouvions nous soustraire des influences culturelles anglaises et consacrer les longues et froides soirées d’hiver à pratiquer allègrement la « revanche des berceaux » ! À ce chapitre, le passé ne peut être garant ni d’un présent où les dogmes du multiculturalisme, du matérialisme et de l’individualisme priment ni d’un avenir incertain.

Pour qui refuse de pratiquer la politique de l’autruche – en s’enfonçant la tête dans les sables bitumineux de l’Alberta ? –, une constatation s’impose : au-delà des progrès que nous avons réalisés depuis un demi-siècle en matière d’éducation, d’économie, de conditions sociales, de culture et de démocratie, notre nation est aujourd’hui – du fait de sa subordination à la nation canadienne et de son affaiblissement politique – une nation menacée.

L’anglicisation de Montréal

Fondée par les Français en 1642 et longtemps considérée comme la deuxième grande ville française du monde après Paris, Montréal – la métropole du Québec et sa véritable « frontière », où se joue dans une large mesure notre avenir linguistique, culturel et socioéconomique – n’est déjà plus vraiment, aujourd’hui, une ville française. Elle est désormais, dans les faits, une ville « bilingue » qui s’anglicise à vue d’œil et à une vitesse fulgurante.

Incapables d’assurer notre renouvellement démographique par nous-mêmes – notre taux de fécondité se situe, les meilleures années récentes, à 1,8 enfant par femme alors qu’il devrait être à 2,1 simplement pour maintenir la population actuelle –, nous nous sommes tournés vers l’immigration au cours des dernières décennies, croyant ainsi contrer notre déclin démographique et répondre aux besoins de main-d’œuvre de nos entreprises.

Environ 50 000 personnes immigrantes – un million en 20 ans soit, en proportion de la population, un niveau d’immigration trois fois plus élevé que celui qu’acceptent les États-Unis ou la France – arrivent chaque année, la plupart d’entre elles s’établissant à Montréal. Rappelons que 40 % de ces personnes arrivent par le biais des programmes canadiens d’accueil de réfugiés et de réunification des familles sur lesquels le Québec n’a aucun contrôle. Les autres 60 % sont sélectionnées à partir de critères établis par le gouvernement du Québec.

Ni le Canada ni le Québec n’exigeant une connaissance minimale de la langue française comme condition préalable à l’immigration, la moitié de toutes les personnes immigrantes – un demi-million en 20 ans ! – n’ont aucune notion de cette langue à leur arrivée. 40 % d’entre elles ne s’inscrivent à aucun cours de français et, parmi celles qui suivent de tels cours, le tiers abandonne avant la fin. C’est au bas mot 100 000 immigrants allophones qui, chaque décennie, optent dans les faits pour l’anglais comme langue d’usage à Montréal.

N’étant pas indépendant, notre État national ne peut les obliger à apprendre le français en en faisant une condition d’obtention de la citoyenneté. C’est l’État canadien qui accorde la citoyenneté et, à ses yeux, la connaissance de l’anglais suffit amplement. Pour bon nombre de personnes immigrantes qui ne savent pas avec certitude si elles demeureront au Québec ou si elles se déplaceront ailleurs en Amérique du Nord, il paraît préférable, dans ce contexte, d‘apprendre l’anglais et de l’utiliser comme langue de communication.

D’autant que notre État n’arrive même pas à offrir, en quantité suffisante et dans des délais convenables, des cours de français aux personnes immigrantes qui le demandent…

D’autant qu’il est parfaitement possible de vivre à Montréal en ne parlant que l’anglais…

Les entreprises de moins de 50 employés – qui regroupent 35 % de la main-d’œuvre – n’ayant pas l’obligation de mettre en place des programmes de francisation, on y travaille de plus en plus en anglais. Aujourd’hui, près d’un demi-million de personnes travaillent principalement dans cette langue à Montréal.

Un « unilingue » anglais peut aisément se faire servir dans cette langue dans la plupart des commerces dont les affiches sont au mieux « bilingues ». Il peut recevoir tous les services gouvernementaux en anglais. La Charte de la langue française ne s’appliquant ni aux cégeps ni aux universités, il peut suivre sans difficulté des études supérieures en anglais. Mentionnons que le plus grand cégep de Montréal et du Québec est le cégep Dawson, un collège anglais, et que les trois universités québécoises de langue anglaise – McGill, Concordia et Bishop – reçoivent 27 % des fonds publics québécois consacrés aux universités et 40 % des investissements du gouvernement fédéral canadien dans les universités québécoises, alors que les Québécois dont la langue maternelle est l’anglais représentent 5 % de la population, 8 % si l’on compte aussi ceux qui ne sont pas nés au Québec. Qui plus est, suite au jugement de la Cour suprême invalidant en 2009 la loi 104 – pourtant adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale du Québec –, il est désormais possible « d’acheter » le droit à l’éducation primaire et secondaire en anglais en inscrivant ses enfants pendant trois années à une école privée anglaise non subventionnée.

Un « unilingue » anglais peut de surcroît recevoir tous les soins de santé dans cette langue à Montréal où, rappelons-le, la moitié des investissements en cours dans les nouvelles infrastructures de santé de la métropole ira à des établissements de langue anglaise, alors que les Québécois – nés au Québec ou à l’étranger – dont la langue maternelle est l’anglais constituent 12,5 % de la population du Montréal métropolitain.

Enfin, sur le plan culturel, un « unilingue » anglais a accès à tous les services et tous les produits dans cette langue à Montréal où la majorité des stations de télévision et près du tiers des stations de radio accessibles émettent en langue anglaise. Il n’a pas besoin de participer à notre culture et, de fait, toutes les études montrent qu’il ne la connaît pas et ne s‘y intéresse pas. Soit dit en passant, même les caisses populaires Desjardins et l’Église catholique de Montréal choisissent de plus en plus l’anglais comme langue de communication avec les personnes immigrantes. Et, comble absolu de « bonheur », un « unilingue » anglais peut même « communier » sans traduction avec les grandes équipes sportives de Montréal – notamment le Canadien et les Alouettes – dont les joueurs, à de rares exceptions près, non seulement parlent anglais, mais sont incapables de dire un traître mot en français !

Résultat de cette immigration mal gérée, de l’incapacité de notre nation à franciser une grande partie des nouveaux arrivants, de l’aveuglement, de l’incurie et du laxisme linguistiques et culturels de nos institutions et des gouvernements – aussi bien péquistes que libéraux – qui se sont succédé à Québec ?

D’une part, la population de langue maternelle française est passée de 61 % en 1971 à moins de 50 % en 2006 sur l’île de Montréal.

D’autre part – et cela est encore plus préoccupant –, la langue anglaise devient progressivement, autant que la langue française, la langue d’usage dans la métropole du Québec. Quiconque vit à Montréal peut en témoigner : il devient chaque jour un peu plus difficile pour un Montréalais de langue française de travailler et de se faire servir dans sa langue à Montréal. Tous les indicateurs le disent, tous les signes sont là : la langue anglaise est en voie d’y devenir la langue dominante.

Cette anglicisation rapide de Montréal se trouve facilitée par le départ vers les banlieues des Montréalais de langue maternelle française. Seulement depuis 1986, quelque 200 000 d’entre eux ont fait ce choix. N’eut été du fait que, de 1961 à 2000, plus de 300 000 Montréalais de langue maternelle anglaise ou immigrants anglicisés ont migré vers le Canada ou les États-Unis, les Montréalais de langue maternelle française seraient depuis longtemps minoritaires dans cette ville.

Si l’anglicisation de Montréal devait se poursuivre – ce qui est certain dans le contexte du statu quo politique –, voire s’amplifier – ce qui est probable –, si le Québec français devait en conséquence perdre Montréal comme métropole culturelle, combien de temps pourrions-nous maintenir le principe – aujourd’hui déjà devenu un mythe – de la langue française comme langue commune à Montréal d’abord, au Québec ensuite ? L’anglicisation du Festival d’été de la Ville de Québec, naguère haut lieu de la chanson francophone, ne présage-t-il pas l’avenir qui se construit sous nos yeux ?

Il y eut autrefois une autre grande ville française en Amérique du Nord. Elle s’appelait La Nouvelle-Orléans. Du jour où elle s’est anglicisée, il aura suffi d’une seule génération pour que, dans toute la Louisiane, la langue et la culture françaises s’éteignent, ne subsistant que dans quelques enclaves folkloriques.

Notre nation : inachevée

L’anglicisation de Montréal – qui entraînera à plus ou moins brève échéance celle de tout le Québec – peut-elle être retardée, sinon renversée, sans que notre nation sorte du carcan canadien et réalise son indépendance politique ?

Personne ne peut sérieusement croire qu’un gouvernement libéral courra le risque d’indisposer sa base électorale en s’attaquant à ce problème. Mais on peut toujours imaginer qu’un éventuel gouvernement du Parti québécois, manifestant une volonté politique dont ce parti n’est malheureusement plus coutumier, adopte rapidement un plan d‘action dans ce but en modifiant, pour la partie que le Québec contrôle, la politique d‘immigration pour faire de la connaissance du français une condition d’accueil, en mettant en place des mesures efficaces de francisation pour les immigrants déjà sur place, en appliquant les dispositions de la Charte de la langue française aux entreprises de moins de 50 employés, aux écoles privées non subventionnées ainsi qu’aux centres de la petite enfance, aux collèges et aux universités, en limitant autant que faire se peut l’accès aux services gouvernementaux en anglais aux seuls Québécois dont la langue maternelle est l’anglais, en finançant les systèmes d’éducation et de santé garantis à la minorité anglo-québécoise en fonction du poids démographique réel de cette minorité, en mettant aussi en œuvre des politiques fiscales et d‘habitation pour contrer le départ vers les banlieues des Montréalais de langue maternelle française. On peut même imaginer qu’il dote le Québec de sa propre constitution et établisse une citoyenneté québécoise qui crée, pour qu’une personne immigrante puisse l’obtenir, l’obligation d’apprendre le français.

Il ne fait toutefois aucun doute que la plupart de ces mesures – dont plusieurs, rappelons-le, ne sont même pas envisagées par le Parti québécois, dont les députés, provenant pour la plupart de l’extérieur de Montréal, mesurent mal l’ampleur de l’anglicisation de la métropole et ferment les yeux sur l’injustice scandaleuse du surfinancement des institutions anglaises par crainte d’affronter la minorité anglo-québécoise et d’être accusés de xénophobie – seraient contrées par les actions de l’État canadien, inévitablement contestées devant les tribunaux et soumises en bout de course au jugement de la Cour suprême du Canada qui les invaliderait largement.

Combien de secondes de délibérations cette cour prendrait-elle, croyez-vous, avant de déclarer qu’il ne peut coexister deux lois fondamentales dans un même pays et que, conséquemment, les règles de la constitution et la citoyenneté canadiennes ont préséance sur celles du Québec ?

Tout serait alors à recommencer. Combien de fois aurons-nous le courage de refaire les mêmes combats, perdus d’avance dans le contexte canadien, avant de nous décourager, de nous résigner et d’abandonner ?

Pour notre nation – aujourd’hui confrontée aux brutales et incontestables réalités de l’anglicisation de sa métropole, de son affaiblissement politique au sein du Canada, de la volonté de la nation canadienne de construire son identité sur le dogme du multiculturalisme et de se développer en faisant fi des intérêts et des aspirations du Québec, du défaitisme contagieux de ses élites, de l’isolement international de l’État québécois et de sa marginalisation dans la mondialisation en cours – le statu quo politique est porteur de tous les dangers. Seule la réalisation de notre indépendance politique peut nous ouvrir les chemins de l’avenir.

À défaut de conquérir notre liberté politique, nous nous condamnons nous-mêmes, probablement à disparaître, au mieux à demeurer à jamais une nation colonisée, constamment menacée et inachevée.

Collections numériques (1917-2013)

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