Djemila Benhabib. Des femmes au printemps

Djemila Benhabib
Des femmes au printemps, VLB Éditeur, 2012, 168 pages

Les révolutions arabes du printemps 2011 ont été unanimement saluées en Occident et vues comme des soulèvements populaires traduisant une soif de liberté des nations touchées qui décidaient enfin de renverser leurs dictateurs séculaires. C’est avec beaucoup d’étonnement et de consternation que le monde entier a constaté que l’hiver obscurantiste avait immédiatement succédé à un printemps qui semblait au départ des plus bourgeonnants.

 

C’est de ce thème hautement sensible dont traite Djemila Benhabib dans son nouvel ouvrage, Des femmes au printemps. Pour ceux qui l’ignorent, Benhabib est une auteure, intellectuelle et militante ayant fui l’Algérie au moment où de sanglantes vagues de terrorisme ébranlaient son entourage. Après avoir livré l’essai autobiographique Ma vie à Contre-Coran et le pamphlet Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident, la candidate péquiste défaite lors du dernier scrutin provincial nous livre un témoignage court et accessible. La forme est somme toute différente des deux livres précédemment évoqués. Ici, l’analyse théorique et intellectuelle est beaucoup moins présente, cédant le pas à l’observation de terrain et à l’anecdote. Or, force est d’admettre que Benhabib, de par sa plume percutante et son écriture ressentie, excelle en matière de témoignage personnel, parvenant aisément à nous transmettre une sensibilité féminine assumée.

Sur le plan de la continuité vis-à-vis de ses œuvres précédentes, Benhabib donne constamment la parole aux militants, intellectuels et aux petites gens qui rejettent l’islam radical. Ces Lumières arabes méritent d’être mentionnées, pour que les adversaires du fanatisme ne soient pas les laissés pour compte de l’enfer intégriste.

L’ouvrage décrit successivement la situation égyptienne, puis, dans une partie plus courte, traite de celle – très légèrement moins sombre – qui prévaut en Tunisie.

En Égypte, on découvre avec horreur les conséquences funestes d’une révolution détournée. Dans l’Égypte postrévolutionnaire, 85 % des femmes sont soumises à l’excision, une mutilation génitale présentée comme une opération esthétique. La misère et la pauvreté crasse font des Égyptiennes un véritable bar ouvert de la polygamie, en cela que les miséreuses ne peuvent qu’être à la recherche d’un homme leur permettant de subvenir à leurs besoins. Certaines formes de pédophilie légale sont également mises en place avec l’abaissement de l’âge de mariage, et le droit de divorce unilatéralement offert à l’homme. La soumission à l’homme est dès lors un réconfort : c’est ainsi que les femmes en viennent à reproduire elles-mêmes les structures de l’oppression islamique après les avoir intériorisées. Le voile, elles se l’imposent d’ailleurs bien souvent elles-mêmes pour éviter les agressions masculines, courantes dans les rues du Caire. Pour ajouter au portrait, les deux forces politiques principales sont radicalement islamistes et ne présentent que des différences mineures de degré. Peu après l’élection du candidat des Frères musulmans à la plus haute fonction du pays, les mécanismes d’établissement d’un nouveau pouvoir religieux se sont vite déployés. Les fatwas sont alors redevenues courantes, tandis que la situation générale s’est mise à régresser. Des « tests de virginité » fort peu scientifiques ont été instaurés garantissant la pureté de la femme laquelle est devenue de fait propriété de l’État. Sous les niqabs, c’est la dignité humaine même qui est niée.

En Tunisie, l’islamisme est présenté comme étant « modéré », voire « moderniste ». Il faut dire que le pays est au carrefour de l’Orient et de l’Occident, berceau de multiples civilisations. Pourtant, là aussi, les avancées vers la laïcité qui avaient été entreprises sous le régime précédent ont été anéanties. Là aussi, les islamistes ont profité de la saine colère de leurs compatriotes vis-à-vis de leur dictateur. Benhabib raconte de manière touchante son arrivée dans une ville où la vie nocturne est devenue inexistante depuis la révolution printanière. En Tunisie, on appelle régulièrement à la mort des juifs, tandis que le terrorisme et le racisme ont repris de plus belle. Pas surprenant que des militaires tunisiens, plus d’un an après le renversement, protègent toujours en permanence certains édifices stratégiques. Les musulmans « modérés » manient à merveille la rhétorique afin de cautionner le retour de la Charia par la porte arrière : ils ne sont pas contre la démocratie, tant et aussi longtemps qu’elle s’exerce dans les limites de l’islam – dont le mot même signifie soumission. Comme Benhabib le souligne si bien, ces fanatiques se substituent à Allah pour prendre le contrôle de la Cité.

Parmi les témoignages les plus bouleversants du livre, deux nous ont semblé dignes de mention. Tout d’abord, celui de la séquestration d’un professeur d’université par un groupe de salafistes parce que ce dernier avait refusé que des étudiantes se présentent en niqab dans son cours. Un exemple de courage de la part d’un homme n’acceptant pas un système fondé sur le dénigrement de l’amour-propre.

La seconde met en scène des femmes se retrouvant dans un hammam. L’une d’elles arriva en burqa et confia à l’auteure que malgré le fait que les bains publics constituent un rassemblement purement féminin elle n’en craint pas moins que des membres de sa famille ne l’aperçoivent sans son morceau de tissu.

L’ouvrage devait au départ se nommer Les femmes arabes ont-elles un sexe ? Force est d’admettre qu’en dépit du travail éditorial sur le titre, ce thème n’en est pas moins majeur. En réprimant la sexualité féminine, c’est une part de l’individualité que l’islamisme vise à abolir. Dans un tel contexte, les relations sexuelles hors mariages sont légion. On estime qu’en Tunisie une femme se marie en moyenne à 30 ans tandis qu’elle perd sa virginité vers 17 ans. Le sexe ne semble plus constituer l’affirmation d’un acte d’amour ou tout simplement le point logique d’aboutissement du désir physique, mais revêt carrément un caractère transgressif. Le plaisir charnel est devenu, chez les femmes arabes, le symbole d’une révolte humaniste contre l’oppression. Cela témoigne qu’une partie significative de la population tunisienne rejette le totalitarisme islamiste. Malheureusement, ce n’est toujours pas le cas de la majorité de cette dernière, qui semble s’être réfugiée dans la tradition comme réplique confortable à des bouleversements auxquels elle n’était pas habituée. La société tunisienne n’en demeure pas moins, fondamentalement, en ébullition.

Car malgré la déception vis-à-vis du détournement de la vocation libératrice des révolutions arabes, Benhabib ne perd pas espoir. L’islamisation croissante n’a pas, selon elle, anéanti l’espoir d’une véritable réaffirmation de l’être humain dans toute sa grandeur. Elle ne l’a que retardé, temporairement.

Djemila Benhabib signe ici un témoignage percutant, que devraient lire les « progressistes » souhaitant tolérer d’injustifiables excès archaïques au nom de « l’ouverture à l’autre ». Bien que le contenu théorique soit moindre que dans les deux œuvres précédentes de Benhabib, Des femmes au printemps n’en demeure pas moins un pavé dans la marre concrétisant le statut de brillante intellectuelle de son auteure.

Simon-Pierre Savard-Tremblay
Candidat à la maîtrise en sociologie à l’UQAM

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