Regard sur le 350e de Rivière-du-Loup à la lumière du 400e de Québec

L’aliénation, maladie infectieuse socialement transmissible, attaque surtout les petits peuples, les petites cultures soumises à la pression constante d’une culture plus imposante que la leur. Être aliéné, c’est-à-dire « étranger à soi-même », est le lot auquel les petits peuples de partout sont quotidiennement confrontés, des Catalans aux Basques et des Kurdes aux Ouïgours ou aux autochtones. Et cette tare, qui tient à la faiblesse démographique soutenue couplée à un état de domination politique, s’applique indépendamment que la couleur de la peau ou de l’ethnie, même si la première constitue de toute évidence un facteur aggravant.

Parmi les Québécois, peuple installé à demeure dans le « confort et l’indifférence » comme l’a si bien illustré Denys Arcand en 1981, rares sont ceux capables de témoigner du fait que cette aliénation demeure toujours présente, bien qu’elle soit de plus en plus subtile et insaisissable. Les plus récents sonneurs d’alarme croulent sous les ans ou ont trépassé : Jean Larose, dans La souveraineté rampante ; Gaston Miron, dans L’homme rapaillé. Tous deux savaient la décrire, la nommer et la dénoncer, mais bien peu les écoutaient.Si un tel silence ne fait pas disparaitre cette aliénation, elle n’en fuse pas moins avec fracas à certaines occasions. Cela arrive presque toujours quand il s’agit de commémorer notre histoire collective, plus particulièrement la fondation de nos villes.

C’est précisément ce qui se passe cette année à Rivière-du-Loup, dans le cadre des festivités du 350e anniversaire de l’établissement d’une première seigneurie par Charles Aubert de La Chesnaye. Soulignons d’abord ce qui saute aux yeux : le comité organisateur a choisi un visuel festif qui évacue dès le départ tout signe distinct associé à l’histoire de la ville et du Québec, ainsi que de ses origines françaises. Le parti pris, l’ambition semble se limiter à célébrer un chiffre désincarné. Son design pourrait être accolé à la fête des 10 ans de votre petit dernier. Des serpentins, des ballons multicolores, des spirales : c’est à peu de choses près ce genre de logo que le 400e de Québec avait retenu en se repliant, lui, davantage sur les oriflammes se déclinant au départ seulement en rose fuchsia et orange, puis en un éventail de couleurs, à l’exclusion expresse des seules qui eussent été réellement significatives, soit le bleu du drapeau de la ville de Québec ou le bleu de celui qui confirme son statut de capitale nationale du Québec. Mais non. Dans l’arc-en-ciel de couleur officiel, elles étaient toutes permises, à l’exclusion expresse du bleu si caractéristique de l’identité québécoise. Mais quelles étaient donc les forces agissantes en coulisses assez puissantes pour rendre nos couleurs nationales persona non grata sur notre propre territoire ? Patience, nous le verrons ci-dessous.

Le 400e anniversaire de Québec

En 2008, des citoyens de Québec, sans doute un peu plus éveillés que les autres, avaient formé le « Collectif commémoration 1608-2008 » sous l’impulsion de Pierre-Paul Sénéchal, aujourd’hui collaborateur à L’Action nationale et ex-conseiller économique et en affaires institutionnelles au ministère du Conseil exécutif du Québec. Ce collectif allait s’employer, entre autres combats, à identifier et à dénoncer ces forces qui avaient évacué toute dimension identitaire de cette fête « festive » et totalement vidée de sens historique.

Nous les avons colligés dans l’ouvrage Québec 2008 des célébrations 400 fois détournées de leur sens, publié aux Éditions du Québécois. L’Action nationale en avait, quant à elle, publié un dossier étoffé sous le titre « La mémoire usurpée » (numéro de novembre/décembre 2008). Notre conclusion était sans appel : tout emblème national, toute fleur de lys, tout rappel du navire le « Don de Dieu » de Samuel de Champlain sur fond de ville fortifiée, toute allusion au fondateur même de la Nouvelle-France dont nous cherchons toujours le tombeau, devaient être exclus. Ce barrage a-identitaire ne portait qu’un nom : il s’appelait le gouvernement fédéral du Canada. Il n’avait qu’une cause : le désir du fédéral de tout faire pour ne pas réveiller la fierté québécoise qui couve toujours un peu sous les cendres. Et le moyen idéal, comme toujours : l’argent. Le chantage consistait tout simplement à assortir la subvention fédérale de 70 millions $ de la condition expresse auto-censurée de mettre sous couvert tout référent identitaire, tout signe caractéristique de l’identité québécoise.

Et, pendant ce temps, le gouvernement fédéral s’activait dans l’ombre, lui qui possède près de 40 % des terrains du Vieux-Québec, de la terrasse Dufferin aux 250 hectares du port de Québec ou des plaines d’Abraham à la Citadelle. Au même moment, dis-je, sur ces terrains dont le fédéral contrôlait le pavoisement, tous les drapeaux du Canada visibles à la ronde étaient remplacés par de nouveaux, surdimensionnés au double de taille, et les mâts rallongés en conséquence, afin que quiconque s’approche de Québec qui en voiture, qui en bateau ou qui en avion voit bien que ce que nous fêtions en réalité, c’était le 400e anniversaire de fondation du… Canada. Oui : Ottawa a voulu nous faire croire que le Canada avait été fondé à deux moments, d’abord en 1608 par un dénommé Champlain, et une nouvelle fois en 1867, par les bien nommés « Pères de la Confédération ». Ce n’était plus la Nouvelle-France, ce n’était plus le futur Québec, dont Champlain avait jeté les bases, non : c’était le grand pays de Michaëlle Jean et de Stephen Harper. Le Québec, lui, n’avait donc jamais été fondé, ou alors comme simple excroissance interne, au sein du Canada. Le Québec, véritable hernie douloureuse et gênante !

Naître à Rivière-du-Loup et se draper d’un tartan écossais

Plus près de nous, en ce moment même, Rivière-du-Loup, né sous le régime français, six décennies à peine après Québec, fête ses 350 ans dans un fracas de tambours et de cornemuses, en déroulant le tapis rouge au nouveau tartan spécialement brodé par son Cercle des fermières.

Débordant d’enthousiasme, les élus comme les organisateurs insistent fortement sur la présence sur les Fraser, ces seigneurs écossais héritiers-fondateurs de Fraserville, l’ancêtre de Rivière-du-Loup. La présence française et le moment fondateur de 1673, de même que l’histoire du régime français, sont relégués à des activités moins flamboyantes, comme une capsule vidéo sur le site interne ou une visite virtuelle en 3-D au quai de la pointe. Le réel pour la période écossaise ; le virtuel pour la période française. Le paradoxe est que quand on gratte un tant soit peu le vernis jovialiste affiché par la Ville, on s’aperçoit vite que les Écossais en général, et les Fraser en particulier, n’ont pas été que des anges avec nos ancêtres.

Il aura fallu rappeler cette triste vérité aux concepteurs des commémorations : dans l’histoire du Canada français, de l’Acadie comme du Québec, les Écossais, anglophones et protestants, combattaient farouchement les francophones et les catholiques…

Ainsi, c’est en zélés colonisateurs alliés aux Anglais que les Écossais ont conquis et annexé la Nouvelle-France. Leurs soldats ont fait couler le sang partout sur leur passage, notamment ceux du 78e régiment des Fraser Highlanders, créé dans le but de mater Acadiens et Canadiens français, puis ont colonisé et accaparé le territoire, ses ressources, ses richesses. Récompensés pour leurs victoires, nombre d’Écossais ont par la suite prospéré.

La vie de Malcolm Fraser, sixième seigneur de Rivière-du-Loup, l’illustre à merveille. Né à Abernethy, en Écosse, il joint le 78e régiment d’infanterie en 1757. Loin d’être un simple figurant, « il participe d’abord activement au siège de Louisbourg en 1757 puis, en juillet 1759, à la bataille de Beauport ». En août, son régiment se charge de brûler la côte de Beaupré, et commet le massacre de Saint-Joachim, où le curé et sept paroissiens furent tués. Puis, les soldats brûlent l’église, les maisons et les champs. Quand nos ancêtres apparaissent dans son journal personnel, c’est en ces termes chaleureux : « enemy killed ». À sa défense, quand le « barbare capitaine Montgomery » fait abattre au tomahawk, puis scalper deux prisonniers, Malcolm y déplore cette « boucherie inhumaine et cruelle ». Mais cela ne freine pas son ardeur tout autant : il se distingue par la suite aux batailles des plaines d’Abraham (1759), de Sainte-Foy et de Montréal (1760).

En 1763, son régiment démantelé, ce même Malcolm choisit de demeurer en terre conquise. Ça tombait pile-poil : la défaite française força le seigneur Danseville à retourner en France et, en 1763, à vendre la seigneurie de la rivière du Loup au gouverneur Murray, un autre Écossais. En récompense de ses loyaux services, « Malcolm reçoit la seigneurie de Mount Murray en 1762, loue une partie de celle de l’Île-d’Orléans et devient seigneur des 3 000 acres de terre de la Rivière-du-Loup en 1766 ».

Dès lors, la lignée des Fraser aura fait main basse sur les terres des vaincus.

Par la suite, d’autres honorables Écossais continuèrent à fréquenter Fraserville en villégiature, comme un certain John A. McDonald, né à Glasgow. Malgré que ce « Père de la Confédération » unilingue anglais se soit révélé ouvertement raciste envers les autochtones et les francophones, il a longtemps orné nos billets de 10 $.

Choisissant sciemment de gommer ces faits, la Ville célèbrera néanmoins en grande pompe ce régiment meurtrier, incendiaire, et destructeur envers les nôtres : elle l’a invité à parader en fanfaronnant le 1er juillet prochain dans les rues de Rivière-du-Loup.

Questionnée sur ce sujet, la gestionnaire aux programmes culturels et patrimoniaux de la Ville de Rivière-du-Loup a répondu que « C’est important de savoir d’où on vient pour avancer dans notre vie. Je pense que les Louperivois d’aujourd’hui doivent connaître leur histoire. Certains la connaissent bien, d’autres moins ».

100 % d’accord. Il y a, en effet, une limite à ignorer sa propre histoire.

Elle ajoute : « Puisque les Français ont sûrement eux aussi tué des Écossais en 1759, c’est égal ». Misère. Il faudra lui conseiller d’aller dire aux Ukrainiens qu’ils devraient célébrer avec joie l’empreinte russe sur Kiev, puisque « des Ukrainiens ont eux aussi tué des Russes ». Les agresseurs et les agressés présentés comme égaux en torts… C’est aussi ça, être aliéné : plus conciliant envers les autres qu’envers soi-même.

Oui à un fléché patriote louperivois

S’il reste un tant soit peu de fierté francophone, québécoise et nationale aux organisateurs, tant de gestes auraient pu et peuvent encore être posés pour faire amende honorable. D’abord, dans un geste de dignité tardive, le Cercle des fermières pourrait créer un fléché patriote louperivois… Ainsi, au lieu de reléguer au second rang l’identité québécoise en la symbolisant par un mince fil d’un tartan qui la noie de couleurs, ce serait l’identité écossaise qui ne tiendrait qu’à un fil du fléché de la ceinture. Ce ne serait que justice de ravaler les Écossais de 1837 au rang qu’ils méritent… Comme ceux du « Doric Club », fondé en 1836 par Adam Thom, qui combattaient farouchement les « Fils de la liberté », nos ancêtres patriotes. Le Dictionnaire biographique du Canada nous rappelle que cet « ennemi irréconciliable des Canadiens français », ce « fanatique haineux » prônait ouvertement l’assimilation des « canayens » et des Métis, comme son bon ami écossais Peter McGill, tout aussi francophobe.

Trop tard, c’est raté : le 22 mai, aucune activité officielle du 350e n’a souligné la Journée nationale des patriotes.

Ensuite, le 14 juillet, jour de la fête nationale de cette France de nos racines profondes, pourquoi ne pas organiser une grande célébration patriotique ? Tant de façons existent pour raviver quelque peu notre fierté française négligée : un défilé militaire français, des groupes de musique venus de l’Hexagone ou encore un banquet digne d’Obélix… Il faut voir comment, chaque année, des villes américaines comme Boston ou Washington, fêtent le « Bastille Day », sous l’égide des Alliances françaises et du consulat français.

J’allais oublier la Fête nationale du Québec, le 24 juin. Son budget étant trois fois moindre que celui de la fête du Canada, difficile de rivaliser avec son pendant fédéral. Le 1er juillet, les 12 000 $ du fédéral permettent d’organiser la venue du régiment des Fraser Highlanders, mais les 4 000 $ de la Fête nationale du Québec n’autorisent que des célébrations beaucoup plus modestes. Il y aurait toute une étude à faire sur le financement disproportionné de nos deux fêtes dites nationales : le fédéral a toujours surfinancé la sienne, et le Québec sous-financé la nôtre.

Enfin, si on peut applaudir les Écossais d’aujourd’hui dans leur combat pour l’indépendance et la liberté comme le font très souvent les indépendantistes québécois, si on peut reconnaitre que les Écossais du XVIIIe siècle ont fini par se franciser en épousant des femmes d’ici, cela ne justifie pas qu’on encense un régiment qui a contribué à priver nos ancêtres de la leur. Et qui a leur sang sur les mains.

Glorifier les victoires de nos adversaires passés tout en minimisant l’empreinte de nos ancêtres français, survaloriser l’autre au détriment de soi, c’est précisément ça, être profondément aliéné et colonisé. Le 1er juillet, quand Rivière-du-Loup fêtera ces sombres « héros » en pétaradant, il faudra rappeler au 78e régiment des Fraser Highlanders que notre fierté a survécu à leurs exactions passées.

* Enseignant Cégep de La Pocatère.

2023juin250L’aliénation, maladie infectieuse socialement transmissible, attaque surtout les petits peuples, les petites cultures soumises à la pression constante d’une culture plus imposante que la leur. Être aliéné, c’est-à-dire « étranger à soi-même », est le lot auquel les petits peuples de partout sont quotidiennement confrontés, des Catalans aux Basques et des Kurdes aux Ouïgours ou aux autochtones. Et cette tare, qui tient à la faiblesse démographique soutenue couplée à un état de domination politique, s’applique indépendamment que la couleur de la peau ou de l’ethnie, même si la première constitue de toute évidence un facteur aggravant.

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