Le Centre d’intendance écologique Latreille

« La diversité est source de vie. Protégeons-la ! »

Le cheminement

Le Centre d’intendance écologique Latreille, souvent nommé par son acronyme « CIEL », est un organisme à but non lucratif, fondé en 1996, ayant pour objectif l’acquisition de territoires naturels pour conservation intégrale de la biodiversité à perpétuité. L’organisme s’est donné deux autres objectifs : l’enseignement et l’éducation dans le domaine de la diversité biologique et la recherche dans les sciences de la nature.

Un attachement intense, une forte admiration et une passion débordante à l’égard de la nature, telle qu’elle existe, de l’infiniment petit à l’infiniment grand à nos yeux d’homme ainsi que la reconnaissance de son équilibre extraordinaire reposant sur une lente évolution au cours de millions d’années, constituent les prémisses de cette réalisation.

Une conviction profonde a motivé les artisans protagonistes de ce projet : celle de l’intégration intime de l’être humain à la nature dans laquelle il se fond et de laquelle il est issu. L’Homme fait partie de la biodiversité, cette chaîne vitale dont tous les maillons comptent pour sa survie. Mépriser un maillon constitue une brèche dans la chaîne de la vie qui risque à tout moment de céder.

Le spectacle désolant de la dévastation des écosystèmes en cours depuis un siècle nous permet de constater la grande fragilité de cet équilibre des forces maintenant la vie sur la planète. L’être humain s’est donné orgueilleusement la capacité de détruire en quelques minutes ce que la planète a mis cinq milliards d’années à construire. Mais pire encore, parce que moins contrôlable et plus sournois, l’être humain s’est donné la capacité de se répandre sur la planète au détriment du reste de la nature. Il est en train de couper la main qui le nourrit en détruisant sa source de vie.

Nous avons hérité en Occident de la notion que l’être humain a été créé pour dominer la planète. C’est ainsi qu’est apparue cette civilisation dont la philosophie de développement basée sur la reproduction effrénée de l’espèce et la domestication de la nature, fut très efficace. Nous avons, profondément ancré dans notre mémoire collective, l’ordre de domestiquer, contraindre, contrôler, mater, dompter la nature et d’appliquer le « ôtes-toi que je me mette » en pensant que l’expansion horizontale de l’être humain est gage de qualité de vie. Mais voilà que les moyens de contrôler la nature sont devenus tels que nous sommes obligés d’envisager de penser un nouveau contrat avec notre minuscule planète. Ce nouveau contrat aura comme base des changements fondamentaux de nos comportements humains et comprendra l’objectif d’une certaine décroissance de l’imprégnation humaine sur la planète. Il semble que le destin ait choisi le début de ce troisième millénaire pour réaliser ces changements sans précédent. Bien qu’il soit impossible de prédire et d’évaluer l’ampleur des transformations à venir, le cul-de-sac devant lequel nous nous trouvons nous obligera à repenser complètement l’essence même de nos attitudes devant la vie.

La création de CIEL répond donc à un impératif profond : constatant la dégradation accélérée de l’ensemble de l’infrastructure dans laquelle est enracinée la vie sur la planète et préoccupés par le danger imminent de la disparition de l’espèce humaine, nous pensons que des actions immédiates doivent être prises. C’est dans ce contexte que CIEL a fait l’acquisition de territoires naturels destinés à la protection et la conservation intégrale de la biodiversité au bénéfice des générations futures.

La biodiversité

« Diversité des espèces vivantes et de leurs caractères génétiques », c’est ainsi que Larousse définit la biodiversité. Cette définition simple, appropriée dans un dictionnaire, ne rend pas compte dans la réalité de la complexité qui habite ce terme. La biodiversité, en effet, naît d’une multitude de milieux géophysiques où les espèces, dans l’espace et le temps, créent leurs différentes niches écologiques. Il est reconnu, par exemple, que les forêts tropicales abritent la biodiversité la plus florissante. Le Québec, quant à lui, bénéficie d’un climat tempéré et c’est donc dans sa partie la plus méridionale, dans la sous-région du Suroît en Montérégie au sud de Montréal, qu’on retrouve les conditions climatiques les plus favorables au développement d’une diversité des espèces vivantes. Cette zone, en effet, bénéficie de conditions climatiques capables de soutenir la plus haute biodiversité au Québec. Là œuvre le Centre d’intendance écologique Latreille (CIEL). L’organisme protège présentement dans cette région 145 hectares de réserves naturelles pour le bénéfice des générations futures.

Les milieux naturels vierges, humides ou forestiers répugnent au non initié qui y observe un désordre avec entremêlement de bois mort au sol et de broussailles. Pour profiter d’une belle forêt, ce dernier s’attend à y voir de beaux troncs d’arbres bien droits et bien alignés surgis d’un sous-bois « nettoyé ». Cette vision, évidemment erronée de la nature, s’avère catastrophique pour la biodiversité. Dans l’apparent fouillis d’un sous-bois naturel se cache un ordre rigoureux et systématique issu d’un lent processus évolutif dont l’origine remonte à l’apparition de la vie sur terre il y a 3,8 milliards d’années dont celle des végétaux il y a 470 millions d’années. Une immense variété de plantes, d’animaux, de champignons, de mousses, de lichens, d’insectes et de microorganismes se partagent ces milieux naturels. Ils ne peuvent naître qu’en raison de la diversité des habitats nés de cet apparent chaos d’une forêt vierge ou d’un marécage inaltéré et d’une multitude de conditions de vie propres à chaque espèce. L’avenir de la vie sur la planète repose donc sur la volonté des êtres humains de freiner leur expansion au détriment de la biodiversité et de réserver des espaces consacrés intégralement à la nature. Le Québec, de concert avec les autres entités nationales à travers le monde, doit donc assumer sa responsabilité de consacrer une portion significative de son territoire à des fins de protection de la biodiversité, d’où le développement de la notion d’aires protégées.

Les aires protégées

L’objectif premier de la création d’aires protégées doit être la protection et le maintien de la diversité biologique. Dans les années 1990, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a précisé, défini et circonscrit la notion d’aires protégées pour que la création de telles entités réponde aux exigences de cet objectif. Elle a ainsi défini l’aire protégée : « un espace géographique clairement défini, reconnu, consacré et géré, par tout moyen efficace, juridique ou autre, afin d’assurer à long terme la conservation de la nature ainsi que les services écosystémiques et les valeurs culturelles qui lui sont associés ».

Catégories

L’UICN, en 1994, a de plus classifié les aires protégées en six catégories. De toutes ces catégories, seule la catégorie Ia regroupe les aires protégées dites intégrales. Les aires protégées de cette catégorie ont pour objectif de préserver les biotopes, les écosystèmes et les espèces dans les conditions les plus naturelles qui soient. Elles doivent assurer le maintien du patrimoine génétique à la source de la biodiversité, très fragilisé par l’empiétement humain. Toute activité anthropique susceptible de modifier les processus écologiques établis y est totalement prohibée. L’accès du territoire au public y est limité et contrôlé. Aucun prélèvement minéral, végétal ou faunique n’y est autorisé. Parmi les activités jugées incompatibles avec l’objectif de maintien de la biodiversité, l’UICN mentionne la coupe à blanc, les grandes plantations forestières, l’exploitation minière, l’utilisation du territoire à des fins hydro-électriques et le prélèvement de ressources. Dans l’ensemble, les territoires naturels protégés par CIEL, en particulier les réserves naturelles reconnues, appartiennent à cette catégorie. Les autres catégories (Ib à VI), bien que incluses dans la notion d’aires protégées, autorisent diverses intrusions humaines et permettent l’utilisation durable de certaines ressources.

Cible minimale : 17 % puis 30 %

En juin 1992, se tenait à Rio de Janeiro au Brésil le 3e Sommet de la Terre sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU). L’événement a conduit à l’adoption de trois conventions dont la Convention sur la diversité biologique (CDB). Entérinée par 168 pays, elle reconnaît la nécessité pour la communauté internationale de conserver la biodiversité et d’utiliser de façon durable ses ressources. Quelques années plus tard, les parties signataires de la convention (Conférence de Nagoya au Japon, 2010) ont adopté une résolution décrétant que, pour assurer la conservation de la biodiversité, au moins 17 % des zones terrestres et des eaux intérieures doivent être sauvegardées au moyen de réseaux écologiquement représentatifs et bien reliés d’aires protégées.

Ce n’est qu’au début des années 2000 que le Québec a emboîté le pas avec l’adoption, en 2002, de la Loi sur la conservation du patrimoine naturel. Trente-trois (33) désignations juridiques ou administratives différentes d’aires protégées ont été créées, assorties d’une obligation d’en tenir un registre qui respecte le cadre des normes et catégories internationales. Toutefois, de ces 33 désignations, seules les réserves écologiques, propriétés de l’État, et un certain nombre de réserves naturelles reconnues en milieu privé respectent la norme de protection intégrale définie dans la catégorie Ia de l’UICN.

En d’autres termes, en 2020, le Québec avait réussi à protéger, à l’intérieur de ces 33 désignations, 10 % de son territoire équivalant à 167 394 km2. La superficie des réserves écologiques et des réserves naturelles totalisant 1 812 km2, on se retrouve avec seulement 1 % du territoire du Québec voué à la conservation intégrale de la biodiversité. Le 9 % restant, bien que désigné comme aire protégée, permet diverses formes d’intrusions humaines dites « durables » ; cependant, la biodiversité est plus exigeante et, pour assurer son essor, demande une autonomie fonctionnelle complète dans la nature.

Voyons maintenant le cheminement réalisé par le gouvernement du Québec à l’égard des aires protégées. En 1987, le Québec consacrait moins de 0,5 % du territoire national à une forme de protection reconnue juridiquement. À compter des années 2000, dans la foulée des pressions internationales, le Québec a augmenté progressivement sa superficie d’aires protégées de 2,84 % à 10 % en 2020. Et, pour respecter un engagement préalable, à la dernière minute le gouvernement actuel annonçait en décembre dernier qu’il protégera 17 % de son territoire avant la fin de 2020 (Journal de Montréal, 17 décembre 2020, p. 9).

Nous devons saluer cette initiative louable malgré les critiques justifiées de divers milieux environnementalistes dont Action boréale. Les signataires d’une lettre ouverte (Journal de Montréal, 14 janvier 2021) provenant de cet organisme signalent que « Le gouvernement a fondamentalement protégé des territoires au nord du 49e parallèle. Sur les dizaines de milliers de km2 annoncés en décembre, il n’y en a que 0,8 % au sud… alors que c’est au sud (du Québec) que les écosystèmes sont les plus fragiles et menacés et c’est également au sud qu’il y a davantage de biodiversité ».

On a beaucoup parlé au cours des dernières années de développement durable. Ces deux termes ne sont-ils pas un euphémisme créé pour justifier des comportements humains destructeurs de la nature et à la source de cette notion de croissance démographique et économique continuelle et sans fin ? Ce genre de développement doit être banni. Le progrès en qualité de vie des sociétés humaines devra primer sur l’extension horizontale de l’empiétement anthropique sur la planète. Le « développement » ne sera durable que si le milieu naturel qui supporte ce développement est conservé intégralement sur une portion importante des biomes marins et terrestres de la planète. Dans ce contexte, le Centre d’intendance écologique (CIEL) appuie la dernière proposition de la Convention pour la diversité biologique (CDB) des Nations unies qui recommande de consacrer au moins 30 % de la planète à la protection de la biodiversité dont au moins 10 % de façon stricte, exempte de toute intervention humaine et correspondant à la catégorie Ia de l’UICN.

La nature n’a pas besoin de l’être humain mais nous, humains, avons besoin d’elle. Nous tous faisons partie de la masse de près de 8 milliards d’êtres humains sur la planète. En grand nombre, nous abusons de ses ressources limitées par une consommation effrénée et nous détruisons les écosystèmes à la base de ces ressources. Les générations actuelles ont la responsabilité et le devoir de léguer aux générations futures une diversité de vie qui a permis l’existence de nos ancêtres et satisfait leurs besoins essentiels. Pourtant, nous sommes en train de leur laisser une planète polluée, dévastée, pillée, couverte de déchets et peut-être… invivable. Personne ne peut prétendre avoir la solution parfaite à ce problème. Un remue-méninge collectif s’impose ainsi qu’une sortie de nos silos d’intérêts professionnels respectifs qui dévient le débat. Nous nous permettons de suggérer quelques pistes, trois en fait sur lesquelles nous avons beaucoup réfléchi.

Ne devrait-on pas envisager à l’échelle de la planète une décroissance démographique planifiées avec un contrôle géré par les Nations unies ? Pourquoi pas, aussi, un retour à une vie plus simple et peut-être plus heureuse en réduisant radicalement notre niveau de consommation, imposant alors une métamorphose à notre système économique basé sur la croissance sans fin ? Enfin, et c’est le cœur de la vocation du Centre d’intendance écologique (CIEL), nous devons assurer notre pleine collaboration au projet des Nations unies de consacrer, d’ici quelques années, 30 % de la surface terrestre à la conservation de la biodiversité dont 10 % de façon stricte et de catégorie Ia de l’UICN.

Conclusion

C’est pour répondre à cette obligation imposée à notre génération suite aux conséquences de notre négligence passée que le CIEL a été créé en 1996 et reconnu organisme à but non lucratif et de bienfaisance (Fondation privée). Le CIEL, ayant établi l’infrastructure administrative et organisationnelle lui permettant de réaliser sa vocation de protection et de conservation intégrale et perpétuelle de la biodiversité, a fait l’acquisition de territoires naturels dans le sud-ouest du Québec, privilégié par des conditions climatiques plus méridionales et plus propice au développement de la biodiversité. L’organisme est géré par un conseil d’administration composé de six personnes et obéit à des règlements généraux accessibles au public sur son site internet. Il est doté de trois comités et d’une équipe de surveillance des territoires. Il est appuyé dans son travail par environ 150 membres recrutés dans le public et bénéficie de donateurs qui alimentent son Fonds d’acquisition de territoires utilisé pour l’agrandissement de son parc de réserves naturelles.

L’organisme a acquis jusqu’à maintenant 145 hectares de territoires naturels situés dans quatre municipalités du sud-ouest incluant deux réserves naturelles reconnues : la Réserve naturelle du Coteau-de-la-Rivière-La Guerre dans les municipalités de Saint-Anicet et de Godmanchester et la Réserve naturelle de la Baie-des-Brises dans la municipalité de Saint-Stanislas-de-Kostka. Les surfaces boisées naturelles se font de plus en plus rares dans le sud-ouest en grande partie occupé par l’agriculture intensive à grande échelle (principalement le maïs et le soya destinés à l’alimentation du bétail) et les coûts d’acquisition sont devenus exorbitants. Malgré tout, l’organisme est toujours à l’affût de nouveaux territoires naturels qui, une fois acquis, sont grevés d’une servitude de conservation à perpétuité pour le bénéfice des générations futures. Là réside l’espoir.

 

* Président du Centre d’intendance écologique Latreille (CIEL).

www.ciel-eco.org

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