La guerre en Ukraine: origine et enjeux pour la Russie

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe ne saurait être comprise sans une analyse approfondie des conséquences de l’effondrement du régime soviétique. Un tel exercice exige une rupture avec le sens commun véhiculé dans les médias et, il faut bien le dire, par un certain nombre de spécialistes des relations internationales dont les connaissances à propos de la Russie se révèlent plutôt sommaires. La décision de Poutine – certes insensée – s’expliquerait, nous dit-on, par son rêve de restaurer les frontières de l’ex-URSS, sous-entendant par là qu’il ne s’arrêterait pas à l’Ukraine. D’autres vont plus loin, dans les deux sens du terme, en évoquant la possibilité qu’il s’aventure du côté de l’ancien glacis, soit les pays autrefois membres du Pacte de Varsovie et faisant aujourd’hui partie de l’OTAN. Quelle que soit l’explication, une seule conclusion s’impose : la Russie serait une puissance expansionniste. En général, on remonte à 2014 pour rappeler que la Russie a commencé à s’emparer de l’Ukraine avec le retour de la Crimée et soutient les séparatistes du Donbass dans un but d’expansion territoriale. D’autres évoquent le conflit entre la Russie et la Géorgie au sujet de l’Ossétie du Sud, en 2008, comme autre preuve des prétentions annexionnistes du président russe.

L’effondrement du régime soviétique : un rappel des faits

En 1985, Mikhaïl S. Gorbatchev était nommé au poste de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique pour remédier au déclin affectant sévèrement son pays. Les réformes, de plus en plus audacieuses, impliquaient une révision complète de la politique étrangère soviétique. Il s’agissait d’en réduire les coûts pour mieux assurer le succès des transformations économiques, le fameux programme de perestroïka. La course aux armements, relancée avec force par Ronald Reagan, pesait très lourd sur les ressources de l’État soviétique. C’est pourquoi Gorbatchev a multiplié les initiatives de désarmement, allant jusqu’à démanteler des catégories entières d’armes nucléaires sans exiger de contrepartie. Il a également retiré les troupes soviétiques d’Afghanistan. Sa popularité faisait mouche un peu partout dans le monde, et notamment en Europe centrale et orientale, alors qu’il appelait ses homologues polonais, tchécoslovaque, est-allemand et autres à procéder à des réformes similaires aux siennes. Il n’en fallut pas davantage pour mobiliser les peuples concernés et faire tomber les régimes en place, tout comme le Mur de Berlin, symbole de la division entre Est et Ouest. Désormais, les « pays frères » de l’URSS pouvaient librement choisir leur voie de développement et façonner leurs institutions politiques.

Si Gorbatchev avait fini par accepter formellement l’expansion de l’OTAN au territoire de l’ancienne RDA dans le cadre de l’Allemagne réunifiée, il n’en était pas de même en ce qui a trait aux autres pays de l’ancien « camp socialiste ». Les États-Unis, le Canada et différents spécialistes des relations internationales soutiennent qu’en dépit des prétentions des autorités russes, il n’existerait pas de preuve de promesse de non-élargissement de l’OTAN et qu’à ce titre, la Russie aurait tort de prétendre qu’elle s’est fait rouler. Effectivement, rien dans les archives ne le démontre en caractères gras. Il n’y a que cette fameuse déclaration de James Baker indiquant qu’il n’était pas question que l’OTAN progresse d’un pouce en direction de la Russie, déclaration réfutée plus tard par son patron, George H. Bush. Mais l’histoire ne s’interprète pas qu’à partir des seuls documents d’archives. Il y a aussi les témoignages de l’époque, l’état d’esprit au moment où le Mur de Berlin est tombé, les comptes rendus des ambassadeurs et autres acteurs, etc. À l’époque, Gorbatchev parlait de « l’Europe, notre maison commune », base à partir de laquelle une nouvelle architecture de sécurité pouvait se mettre en place en Europe, en tenant compte des intérêts de tous les pays. Et les dirigeants de nos propres sociétés acquiesçaient aux propos du président de l’URSS dans leurs rencontres privées et publiques.

Puis, les difficultés s’accumulant en URSS, le régime a commencé à perdre le contrôle, affaibli par les divisions de plus en plus profondes dans les cercles dirigeants et par la montée des nationalismes dans plusieurs républiques. Tout cela a abouti à l’effondrement du régime soviétique et à l’éclatement de l’URSS en 15 nouveaux pays. Même les russophones d’Ukraine ont appuyé l’indépendance, à plus de 75 %. C’est dans ce contexte que les États-Unis et leurs alliés ont commencé à se comporter en vainqueurs de la Guerre froide. Ils sont devenus de plus en plus offensifs, notamment dans les pressions faites sur la Russie pour accomplir sa transition au capitalisme au moyen d’une thérapie de choc dévastatrice. Le PIB a reculé de plus de 50 %, l’espérance de vie des hommes a chuté de cinq ans en l’espace de cinq ans, le pays s’est désindustrialisé, l’économie est devenue essentiellement exportatrice de ressources naturelles, plus particulièrement d’hydrocarbures. Bref, la Russie n’est plus que l’ombre de l’URSS et son peuple a été profondément humilié.

La méfiance envers la Russie postsoviétique

Cette conjoncture a incité les membres de l’OTAN à procéder à un élargissement en direction des frontières de la Russie. Une douzaine de pays se sont ajoutés à l’organisation, à commencer par la Pologne, la République tchèque et la Hongrie en 1999. Chaque fois que de nouveaux membres rejoignaient l’OTAN, les dirigeants russes protestaient vivement. Mais la situation économique et sociale dramatique dans laquelle se trouvait le pays rendait l’aide étrangère indispensable. Le président Boris Eltsine ne disposait guère de moyens autres que diplomatiques pour s’opposer à cette expansion. L’armée était en lambeaux. Le budget de l’État, exsangue, équivalait à environ 40 % de celui de la Finlande. En 1999, le bombardement de Belgrade par l’OTAN – sur la base d’informations fausses – et la modification des frontières de ce qui restait de la Yougoslavie au mépris du droit international avaient courroucé les dirigeants russes et l’opinion publique de leur pays. Ce geste servira plus tard de référence à Poutine sur la manière de se comporter sur la scène internationale lorsque les négociations n’aboutissent pas…

Compte tenu de la réaction des États-Unis à l’époque où l’URSS avait commencé à installer des missiles nucléaires à Cuba, comment réagiraient-ils si, aujourd’hui, le Canada ou le Mexique décidait d’adhérer à une alliance militaire dirigée contre eux ? Affirmeraient-ils que leurs voisins ont le droit de choisir l’alliance militaire qui leur convient ? Feraient-ils preuve de retenue ? Devrions-nous en conclure qu’ils ne chercheraient qu’un prétexte pour agrandir leur territoire ? Cette obsession occidentale à faire progresser l’OTAN exige des explications. La volonté des États-Unis de dissocier l’Europe de la Russie et d’empêcher cette dernière de redevenir une superpuissance compte évidemment parmi les explications les plus importantes du point de vue géostratégique. Mais il n’y a pas que cela. Les recherches que j’ai effectuées depuis 30 ans mènent à la conclusion suivante : la méfiance envers le peuple russe demeure bien ancrée dans l’imaginaire de nos dirigeants et de nos sociétés. Cette méfiance s’est traduite par des pressions internationales afin que les successeurs de Gorbatchev adoptent la thérapie de choc comme méthode rapide de transition au capitalisme dans le but de la rendre irréversible1. Les nombreux documents du G7, de l’OCDE, du FMI et des gouvernements occidentaux en témoignent. Il s’agissait de réaliser l’essentiel de la transition avant que la population russe, nullement consultée au sujet de l’avenir du pays, ne se mobilise et conteste le nouvel ordre qu’on cherchait à établir. « Greater speed implies less time for discussion », soutenait Anders Aslund, l’un des principaux conseillers étrangers du président Eltsine. Autrement dit, un changement rapide ne laisse pas le temps d’élaborer une solution alternative.

Par ailleurs, la démocratisation entreprise sous Gorbatchev avait abouti à l’instauration d’un régime accordant de très importants pouvoirs au parlement. Or, la contestation parlementaire des années 1992 et 1993 avait convaincu les dirigeants russes et leurs alliés internationaux – nos propres gouvernements – du danger que des élections pleinement démocratiques n’amènent au pouvoir des forces plutôt critiques de cette transition rapide au capitalisme2. Encore une fois, on se méfie du peuple russe. On craint ses valeurs égalitaristes, son rejet de la privatisation des grandes entreprises, sa haine envers cette oligarchie qui s’est constituée à même le transfert frauduleux de la propriété publique entre quelques mains au moyen de la corruption et des contacts en haut lieu. En 1993, la confrontation entre la branche exécutive et le parlement s’est soldée par la violence et l’imposition d’une constitution qui accorde l’essentiel des pouvoirs au président. Ce geste a été chaudement appuyé par William « Bill » Clinton et ses alliés canadiens et européens. C’est ainsi que l’autoritarisme a fait son retour, quoique sous une forme foncièrement différente de celle de l’époque soviétique. Plus tard, Poutine ne fera qu’accentuer les traits autoritaires du régime.

Le caractère bonapartiste du régime sous Vladimir Poutine

Le président russe a maintes fois démontré la crainte que lui inspirent les mouvements de contestation, chez lui et dans les pays voisins. L’oligarchie et cette classe de possédants enrichis par les privatisations ont d’ailleurs d’excellentes raisons de redouter les soubresauts politiques que faciliterait un régime moins autoritaire. Quelque 6000 Russes possèdent une fortune supérieure à 150 millions de dollars. En 1993, les sondages démontraient que les deux tiers de la population s’opposaient à la propriété privée des grandes entreprises, contre seulement 20 % qui l’appuyaient. Aujourd’hui, les proportions demeurent semblables. En août 2021, le Centre Levada (maison de sondages et d’enquêtes sociologiques indépendante de l’État et considérée par lui comme « agent de l’étranger ») a posé une question sur le « système économique le plus juste ». Ainsi, 62 % des répondants désignent la planification et la distribution par l’État, contre 24 % qui optent pour le système fondé sur la propriété privée et l’économie de marché3. En somme, si la transition au capitalisme a abouti jusqu’à un certain point dans la sphère de l’économie, ce n’est pas le cas dans celle de l’idéologie4.

Le peuple russe a accompli la révolution la plus marquante du XXe siècle. Elle a constitué l’aboutissement de plusieurs années d’agitation. L’imaginaire de nos sociétés en a été bouleversé, que ce soit à travers le cinéma, la littérature, les politiques pour contenir la propagation du « communisme », le discours de l’Église, et bien d’autres choses. La persistance d’une nostalgie bien réelle pour la période soviétique en Russie, sur fond d’échec d’une transition que ne parvient à masquer que temporairement les prix élevés des hydrocarbures, semble faire obstacle à l’instauration de rapports équivalents à ceux que nos gouvernements entretiennent avec des pays plus « sûrs » comme la Pologne ou la République tchèque. En somme, la méfiance envers la Russie est une méfiance envers ce qu’elle pourrait devenir ou redevenir. D’où l’intérêt à rapprocher l’OTAN de ce pays, comme à l’époque du fameux « cordon sanitaire » de l’entre-deux-guerres entre l’URSS et l’Europe occidentale, destiné à contrer le bolchévisme.

L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine comme premier ministre en 1999 puis président en 2000 se produit au moment où la Russie a cessé de s’enfoncer dans la crise et entamé une rapide remontée avec la hausse des prix du pétrole, dont la Russie est le deuxième exportateur mondial. Cette situation a permis d’améliorer le budget de l’État, d’augmenter les salaires, bref, de sortir de la dépression des années 1990. La popularité du président a atteint des sommets. Le pouvoir dispose désormais des ressources suffisantes pour mettre au pas les oligarques, ces personnalités très riches qui influençaient Boris Eltsine, ce dernier dépendant fortement de leur appui pour renflouer le budget de l’État et assurer sa réélection en 1996, alors que le communiste Ziouganov était en voie de remporter la victoire. En plaçant à divers postes stratégiques les siloviki, c’est-à-dire tous ceux qui ont d’abord fait carrière dans l’appareil répressif de l’URSS et de la Russie postsoviétique, Poutine infère au régime un caractère bonapartiste, l’État cessant d’être la marionnette de l’oligarchie. La relation s’inverse. Le nouvel ordre social, plus que n’importe où ailleurs, dépend de l’État. Ce dernier reprend le contrôle ou une partie du contrôle de certaines grandes entreprises privatisées, contrariant parfois les projets de firmes étrangères, en particulier dans le pétrole. Poutine met en place ce qu’il a appelé la « verticale du pouvoir », soumettant à la présidence l’ensemble des institutions. Avec les siloviki, les intérêts géopolitiques deviennent particulièrement prégnants, parfois au détriment des intérêts des milliardaires, comme on le voit bien depuis l’invasion de l’Ukraine. Le caractère bonapartiste du régime russe actuel rend les actions de son président plus imprévisibles.

Poutine profite de la manne pétrolière et gazière des années 2000 pour moderniser l’armée, alors que l’OTAN poursuit sa progression. Par exemple, en 2004, l’Alliance atlantique ajoute la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie et, plus grave encore pour les dirigeants russes, la Lituanie, l’Estonie et la Lettonie, trois anciennes républiques soviétiques dont les deux dernières partagent une frontière commune avec la Russie. Cette dernière s’estime visée – et avec raison – par cette progression du système de défense occidental. Si l’Ukraine en devenait membre, l’OTAN ajouterait 1581 kilomètres supplémentaires de frontière commune avec la Russie. C’est pourquoi, lorsqu’un gouvernement antirusse a pris le pouvoir à Kiev en 2014, dans des circonstances qui demeurent nébuleuses, la Russie s’est emparée de la Crimée afin de ne pas perdre sa base navale stratégique sur la mer Noire. Geste condamnable ? Du point de vue du droit international, sans doute. Comme l’ont été les interventions de l’OTAN en Serbie, et en Libye, ou celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak sur la base d’un mensonge au sujet d’armes de destruction massive. C’est ainsi qu’on voit les choses, du côté de la Russie. Pour la petite histoire, la Crimée était russe jusqu’en 1954 lorsque Khrouchtchev, dans le cadre d’un régime dictatorial, en a fait cadeau à l’Ukraine. Depuis 1992, la population russe de la péninsule, largement majoritaire, voulait joindre la Russie, qui avait toujours refusé.

Une guerre évitable

En dépit de toute l’analyse qui précède, l’invasion de l’Ukraine n’était pas pour autant inévitable. Les principaux pays membres de l’OTAN auraient pu accepter de négocier avec la Russie une nouvelle architecture de sécurité susceptible de satisfaire les intérêts de tout le monde, y compris l’Ukraine. Cet entêtement est difficilement compréhensible. On sait par exemple que Biden éprouve des difficultés dans son propre pays et qu’il ne peut donc pas perdre la face devant ses ennemis républicains. Faire le dur devant Poutine peut lui donner des points, en vue des élections de mi-mandat. Les États-Unis ont connu un désastre en Afghanistan : ils doivent rehausser leur image de superpuissance pour décourager d’éventuels électrons libres comme l’Iran et d’autres pays d’agir contre leurs intérêts.

Il n’en demeure pas moins que nos gouvernements se comportent avec ce pays d’une telle manière que, de jour en jour, il ne peut que resserrer liens de la Russie avec la Chine. Or, une alliance Chine-Russie serait autrement plus redoutable, d’un strict point de vue sécuritaire, que de tenir compte des intérêts de la Russie qui se sent menacée par l’OTAN. C’est pourquoi j’estime que la politique étrangère étatsunienne à l’égard de la Russie, pleinement appuyée par le Canada, risque de renforcer le pays le plus puissant parmi ceux qui sont insatisfaits de l’ordre mondial actuel : la Chine.

L’invasion de l’Ukraine : un geste insensé

Plus incompréhensible est la décision du président russe d’envahir l’Ukraine. Que peut donc gagner la Russie ? Il lui faudrait occuper un territoire peuplé de 44 millions d’habitants dont la plus grande partie lui sera hostile, impliquant des coûts humains et financiers énormes, alors que la Russie est déjà terriblement fragilisée sur le plan économique. L’invasion, destinée à assurer la sécurité que lui refusait l’OTAN, va produire l’effet contraire. L’OTAN deviendra encore plus méfiante, ce qui relancera la course aux armements à des sommets. Un gouvernement fantoche en Ukraine subira la colère populaire. Une occupation permanente par l’armée russe devra affronter guérillas et attentats.

En annexant l’Ukraine, si telle est l’intention de Poutine, la Russie partagerait des milliers de kilomètres supplémentaires de frontières avec des pays membres de l’OTAN (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie), ce qui serait pire que la situation actuelle. Si on ne s’empare que des territoires séparatistes prorusses, les autorités russes vont perdre un instrument de pression sur le gouvernement ukrainien qui pourra alors beaucoup plus facilement devenir membre de l’OTAN, ce que Poutine cherche à éviter à tout prix. Alors qu’il niait l’existence d’une nation ukrainienne, le président russe, en l’attaquant, n’a fait que la renforcer du point de vue identitaire, y compris chez de nombreux russophones.

L’oligarchie, qui a déjà perdu des milliards de dollars avec les sanctions internationales imposées depuis 2014, n’a aucun intérêt à se trouver encore plus isolée de l’économie mondiale. Au cours des deux premières semaines qui ont suivi l’invasion, les quelque 117 premières fortunes du pays auraient perdu entre 80 et 126 milliards de dollars. Une telle situation aura sans doute un impact sur la possibilité d’une expression de plus en plus forte du mécontentement.

La population russe est potentiellement hostile à une guerre contre l’Ukraine. C’est la raison pour laquelle le gouvernement russe interdit d’utiliser les mots « guerre » ou « invasion » dans les médias : il faut utiliser l’euphémisme « opération spéciale ». Si la presse électronique et écrite est sévèrement contrôlée (à de rares exceptions près), la jeunesse a plutôt tendance à se tourner vers les médias sociaux. À cela, on doit ajouter le téléphone : 11 millions de Russes ont de la famille en Ukraine. Le gouvernement ne pourra pas toujours cacher la vérité sur la réalité de cette guerre. C’est pourquoi il a intérêt, depuis le début, à une victoire rapide.

Le choc de l’invasion a été vivement ressenti par la population russe. Poutine était perçu comme un froid calculateur ; c’est maintenant beaucoup moins le cas, avec tout ce qui s’abat sur la Russie. Plus l’armée progresse, plus l’opposition s’affirme. Des pétitions ont circulé. En très peu de temps, l’une d’elles, intitulée « Non à la guerre », a recueilli plus d’un million de signatures. Tous les jours, et en dépit de lois sévères et des arrestations massives, on signale des manifestations contre la guerre, mais aucune en appui à Poutine. Rien à voir, donc, avec l’annexion de la Crimée en 2014, populaire à l’époque et qui avait fortement contribué à rehausser le taux d’approbation du président.

Avec les difficultés économiques, augmente chaque jour le risque d’une déstabilisation du régime. Le rouble s’est effondré, nourrissant une inflation qui gruge le niveau de vie, déjà en baisse de 10 % depuis 2014, avant même que ne commencent les hostilités. Pour combattre la chute du rouble, la banque centrale a procédé à une hausse fulgurante des taux d’intérêt, passés de 9,5 % à 20 %. Les sanctions imposées par les États ont été suivies de mesures douloureuses à l’initiative de firmes multinationales.

La Russie risque de sortir terriblement affaiblie de ce conflit. Le régime Poutine lui-même est menacé. Les soloviki priorisent la puissance militaire, un rôle accru pour la Russie dans le monde, alors que les oligarques songent surtout à la prospérité de leurs affaires. Quant à la population, déjà si éprouvée par la crise des années 1990, la crise financière de 2008-2009 et la stagnation depuis 2014, elle aspire à la stabilité, à l’amélioration de son niveau de vie, à des politiques sociales développées pour garantir sa sécurité économique, et non à ce que la guerre est en train de lui imposer.

Si les siloviki sont divisés – ce qui est difficile à savoir pour l’instant –, j’imagine mal comment Poutine pourra rester longtemps au pouvoir. Il est donc important de porter une grande attention à ce qui se passe en Russie parce que c’est aussi sur ce terrain-là que se joue le destin de l’Ukraine, de cette guerre, et de la reconfiguration ou non de l’ordre international.

 


1 Michel Roche, « The G-7 ans ‘Market Reform’ in Russia: ‘Shock Therapy‘ Against Democracy », in David Mandel (dir.), The Former « State Socialist » World : Views From de Left, Montréal/New York/Londres, Black Rose Books, 1996, p. 122-136.

2 Michel Roche, Thérapie de choc et autoritarisme : la démocratie confisquée, Paris, L’Harmattan, 2000.

3 Center Levada, 10 septembre 2021, disponible en ligne : https://www.levada.ru/2021/09/10/kakoj-dolzhna-byt-rossiya-v-predstavlenii-rossiyan/

4 Voir Michel Roche, « Les fondements sociaux de la dynamique politique en Russie », in Michel Roche (dir.), Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie, St-Joseph-du-lac, M Éditeur, Syllepse, Paris, 2015, p. 13-35.

 

* Professeur, Université du Québec à Chicoutimi.

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