Michel Biron et François Dumont. André Major : entretiens

Michel Biron et François Dumont
André Major : entretiens
Montréal, éditions du Boréal, collection Trajectoires, 2021, 256 pages

Moins à l’avant-plan dans l’espace public aujourd’hui, André Major est une figure importante de la vie intellectuelle québécoise après la Révolution tranquille. L’homme a écrit, participé à des revues et animé des émissions radio, en plus de côtoyer régulièrement les intellectuels québécois de son temps. Dans une suite de trois entrevues réalisées avec Michel Biron et François Dumont, l’homme livre son témoignage sur son parcours et sur les diverses réflexions qui l’habitent. Le membre fondateur de Parti pris révèle ses inquiétudes relatives à l’avenir du Québec et de la culture radiophonique.

Dans la première entrevue, Major plonge dans ses souvenirs de jeunesse, durant laquelle il connaîtra la transition entre le Québec des années Duplessis et celui de la Révolution tranquille. Son enfance est marquée par sa découverte de la lecture et sa formation au cours classique. Il avoue avoir été victime d’une agression par un religieux, ce qui le plonge dans la tourmente de se croire en état de péché mortel. Outre cette expérience dramatique, il doit aussi subir son expulsion du collège suite à la rédaction d’articles litigieux dans le journal de l’école. Alors âgé de 18 ans, le jeune André Major doit trouver quelque chose à faire de son existence. Il perce donc peu à peu le monde littéraire en envoyant des publications à diverses revues et en rencontrant des intellectuels de l’époque.

Les combats politiques ne lui sont pas étrangers : indépendantiste, il fréquente les écrivains sympathiques à ses idées et inscrit lui-même sa plume dans le registre de la libération nationale. Ses premiers livres et ses collaborations à Liberté (alors une revue de qualité) et L’Action nationale font foi de cet engagement. Jeune adulte, il voit le FLQ multiplier les attentats à la bombe. Il dit que même si lui et ses comparses de Parti pris « ne critiquaient pas publiquement l’action du FLQ, ils se rendaient compte du dommage qu’il avait causé au mouvement indépendantiste. Son amateurisme avait parfois de quoi nous inquiéter et nous irriter » (p.58).

L’aventure de Parti pris prenant fin après quelques années, il participe au lancement d’autres revues indépendantistes de gauche. Ses premiers romans, journaux, mémoires et recueils de nouvelles obtiennent du succès et bâtissent sa notoriété grandissante. Vivant la crise d’Octobre « à distance », alors qu’il est à Toulouse, il revient au Québec avec l’impression que l’événement « avait éteint la flamme », les Québécois comprenant que « Trudeau ne reculerait devant rien pour maintenir le Canada tel qu’il était » (p. 91).

C’est dans la seconde entrevue que Major aborde sa carrière de réalisateur à la radio de Radio-Canada, aventure qui durera deux décennies. Il collabore au sein de ce qui se nomme alors la chaîne culturelle, abolie en 2004. Beaucoup d’intellectuels québécois participent à l’édification de cette radio qui allie culture et science. Il fait notamment ses premiers pas à la réalisation d’émissions dramatiques, pour ensuite se tourner vers « Book-club », émission littéraire de l’écrivain Gilles Archambault, ce dernier étant remplacé par Major. À cette émission, qui durera une vingtaine d’années, il collabore avec nombre d’écrivains, notamment François Ricard.

C’est dans les années 1990 que la chaîne culturelle subit des réformes de restructuration que Major juge malheureuses : la tabula rasa n’est pas son truc. C’est selon lui le début d’un démantèlement progressif de tout ce qui s’était accompli dans les dernières décennies. Ce qui suivra ne fera pas son bonheur : avouant écouter de temps à autre la radio de Radio-Canada par curiosité, il dit qu’il « ne supporte pas longtemps le babillage des présentateurs qui donnent l’impression d’être des amateurs sans connaissances approfondies à qui on demande de faire du temps à l’antenne » (p. 161). C’est un changement d’époque et de culture qui ne le rejoint nullement : « On pourrait dire qu’on est passé du temps des poètes au temps des farceurs. » (p. 168) Cela dit, André Major ne semble pas voir l’un des facteurs majeurs qui pourraient expliquer le démantèlement de son ancien lieu de parole, à savoir la pensée oblique telle que décrite par Robert Laplante, qui consiste en l’occurrence à parler de chaîne « culturelle » au lieu de chaîne nationale. Qui souhaite à tout prix conserver un lieu « culturel » qui n’assume aucun enracinement, aucune affiliation, sinon au seul régime canadien ? L’arbre déraciné tombe nécessairement à la première bourrasque. La critique du régime brille par son absence tout au long de l’ouvrage.

Quoiqu’il en soit, entre 1976 et 1979, Major est occupé par la création de l’Union des écrivains, à laquelle il participe avec l’aide de Jacques Godbout et de Pierre Morency. À l’UQAM, il devient professeur de création littéraire, où des épisodes malheureux de militantisme gauchiste marquent son passage. Il revient sur son écriture des Histoires de déserteurs, qui ont jalonné son parcours. Il insiste pour défendre le style de la nouvelle, qui pour lui ne doit pas être inutilement rallongée pour la transformer en roman : « Il y a dans la nouvelle quelque chose d’instantané qui se suffit tel qu’il se présente. L’allonger risquerait de lui nuire esthétiquement et autrement. C’est quelque chose d’un peu mystérieux. Et ça doit hanter le lecteur, comme un rêve, si c’est assez dense et que ça l’a bouleversé. » (p. 141) Il termine cet entretien par des réflexions sur la crise d’Oka, qui est pour lui un tournant important dans sa relation avec le mouvement nationaliste. Il croit que les nationalistes qui prônaient une intervention de l’armée ont démontré dans cette affaire une pensée intolérante à l’égard des Mohawks : « Tout ce qu’on voulait, c’était remettre nos ennemis héréditaires à leur place, dans leur réserve. J’ai compris que le nationalisme pouvait transformer un intellectuel soi-disant progressiste en facho ordinaire. » (p. 175) Propos pour le moins surprenant lorsqu’on sait que l’histoire du Québec ne témoigne pas d’une relation « ennemie » avec les Amérindiens, mais bien plus souvent d’une approche de partenariat de nation à nation. Ce soudain ressentiment à l’égard de son propre peuple fait dire à Major des choses encore plus basses, parlant des « soi-disant “nègres blancs d’Amérique” qui considèrent avec si peu de sympathie les véritables colonisés ». Rappelons à l’écrivain que l’expression « nègre blanc » ne vient pas de nulle part et que la crise d’Oka n’a jamais tourné au massacre ou à l’écrasement tyrannique, ce que semble omettre Major.

La troisième et dernière entrevue du livre porte sur le retrait professionnel d’André Major, ce qu’il devient après la fin de la chaîne culturelle. Il s’agit de l’une des meilleures parties du livre, dans laquelle l’écrivain médite sur la condition politique du Québec et sur la littérature. Sans être fataliste, il se dégage de sa pensée des constats sombres sur l’époque. Le propos est riche et façonné par les lectures et l’expérience d’une vie jalonnée de grandes rencontres et de réflexions longuement cogitées. Que le lecteur soit d’accord ou non avec lui, il est obligé de tenir compte du point de vue de Major et d’en méditer la portée. Témoin de l’avènement du Québec postréférendaire, il dénote une morosité générale qui semble accepter la défaite sur tous les plans : « Après 1995, il y a eu un véritable affaissement moral, une profonde fatigue, et pas seulement culturelle. C’est comme si on ne croyait plus à la possibilité d’influer sur le cours de notre histoire » (p. 189). S’il constate une modernisation du Québec sur plusieurs plans, il a l’impression « que sur le plan de la conscience politique on n’a pas beaucoup évolué » (p. 193). On a envie de lui demander s’il n’avait pas lui-même abdiquer tant son dégoût de tout nationalisme qui n’est pas de gauche nous fait penser à l’indépendantisme conditionnel de Québec solidaire.

Au travers de différents propos sur la littérature et la vie, les deux intervieweurs amènent Major à parler des livres qu’il veut relire et sur les nouveaux auteurs. Replongeant dans ses souvenirs, il se remémore de son enfance son désir de désertion, qu’il concrétisa une fois par une fugue à l’école. L’ouvrage se termine sur des commentaires intéressants sur la forme du carnet, style littéraire qu’il privilégie depuis son retrait de la radio.

Cette série d’entretiens d’André Major est réussie et vaut le détour. La vie de l’auteur pourrait se titrer « Expansion et déclin de la radio québécoise » tellement elle nous enseigne sur ce que nous avons perdu comme héritage radiophonique. Michel Biron et François Dumont savent orienter la discussion vers l’essentiel et prendre juste assez d’espace dans l’échange, pour laisser la voix de l’écrivain s’exprimer pleinement. Le lecteur qui connaît peu l’écrivain en ressort avec le goût d’en apprendre davantage sur ses écrits et sur le mouvement culturel qu’il a aidé à édifier. La plume d’André Major possède encore sa pertinence au sein d’un Québec en pleine recomposition. Évidemment, l’homme rate quelques fois la cible dans ses diagnostics et ses visions pour l’avenir. Il manifeste une fatigue pessimiste qui se laisse parfois trop facilement influencée par des indignations injustifiées. Il n’en demeure pas moins que de replonger dans son époque d’effervescence culturelle devrait nous inspirer dans la reconstruction d’une vie intellectuelle pleinement inscrite dans la cité.

Philippe Lorange
Étudiant à la maîtrise en sociologie – UQAM

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