Bras de fer annoncé dans le détroit de Taïwan

L'auteur est un fonctionnaire fédéral retraité

L’administration Biden se prépare à nous servir dans le détroit de Taïwan la même approche qui semble avoir fait recette en Ukraine : pousser un adversaire stratégique à répondre à une provocation déguisée dans ce qu’elle considère comme un périmètre sécuritaire inviolable à ses frontières. Seulement ici, l’adversaire stratégique est d’un autre ordre de grandeur et de loin plus rusé.

Contrairement à l’Ukraine, très peu de pays reconnaissent Taïwan comme pays souverain. Ainsi, ce n’est qu’une douzaine de pays, dont le Vatican, qui reconnaisse la République de Chine (RDC), cet état rescapé de la guerre civile chinoise et réfugié sur l’île de Taïwan. À la question de savoir si Taïwan fait partie de la Chine, les opinions sont partagées et largement partisanes. Pour la Chine, la question a été tranchée en 1971 lorsque l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la résolution 2758 reconnaissant le régime de Beijing comme le gouvernement légitime de la Chine. C’est sur cette base que la République populaire de Chine (RPC) justifie vouloir reprendre le contrôle de Taïwan.

Pour des raisons historiques, mais aussi géopolitiques, les États-Unis soutiennent l’île dans son conflit qui l’oppose à la Chine. Le parti qui forme le gouvernement actuel à Taïwan, le Parti progressiste démocrate (PPD), a pour objectif de promouvoir l’île comme État souverain. L’opposition politique inclut plusieurs partis dont particulièrement le Guomindang (parti nationaliste – GMD) fondé en Chine par le père de la République Sun Yatsen. Le Guomindang est favorable à des négociations avec la Chine. Bien qu’il démente publiquement être favorable à la réunification, il semble être réceptif à l’établissement d’un modus vivendi. Il y a également le Parti du peuple taïwanais (PPT) fondé par Ke Wenzhe, le maire actuel de Taipei. Le parti se présente comme une alternative au PPD et au GMD et semble être marqué par le pragmatisme vis-à-vis de la Chine. Officiellement, les États-Unis appuient un règlement pacifique du conflit entre les deux côtés du détroit, mais rejette toute tentative de changer le statu quo ante par la force. Pour bien comprendre les tenants et aboutissants de la crise actuelle dans cette région du monde, il faut examiner la réalité géopolitique de la région et revoir brièvement l’histoire des dernières années.

Le retour de Taïwan dans le giron de la Chine n’est pas qu’une question de souveraineté, c’est encore plus une question géopolitique. Depuis que la Chine s’est affirmée comme puissance économique et commerciale au niveau mondial, elle sent le besoin de sécuriser ses gains et intérêts. Dans la sphère immédiate de l’Océan Pacifique (ouest), la géographie présente des obstacles majeurs au rayonnement de la puissance chinoise. Ainsi, dans le nord-est, il y a la péninsule coréenne et l’archipel japonais. Au sud-est, il y a l’archipel des Philippines. Toutes ces régions sont parsemées de multiples bases militaires (aériennes et navales) américaines. Le seul moyen de briser cet encerclement maritime serait de reprendre Taïwan, une île qui dans l’esprit des Chinois fait partie de toute façon du territoire national. Ainsi, le blocage du retour de l’île frustre la Chine dans ses ambitions de briser cet encerclement et d’étendre sa sphère d’influence dans la région et de sécuriser les voies maritimes qui passent par le détroit de Malacca au sud vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Le commerce chinois utilise ces voies maritimes pour le transport des matières premières (minerai et pétrole) qui alimentent l’industrie chinoise. C’est donc cette réalité qui mène les États-Unis à soutenir Taïwan dans sa résistance vis-à-vis de la Chine.

La position de Taïwan est vulnérable pour plusieurs raisons. Par exemple, la Chine est son plus grand partenaire commercial (26,3 % en 2020) suivi de loin par les États-Unis (13,2 %). Des milliers de Taïwanais font des affaires ou étudient en Chine. Ainsi, sur le plan économique et commercial, Taïwan pourrait difficilement se passer de la Chine.

Cependant, c’est sur le plan militaire que le bât blesse. L’équilibre militaire penche déjà en faveur de la Chine. Les réformes militaires en Chine qui ont débuté dans les années 1980 ont porté fruit. À l’émission « Across the Taiwan Strait » (海峡两岸) de la télévision chinoise du 10 juillet dernier, le professeur Lai Yueqian (賴岳謙) de la National Defense University à Taiwan rapportait que les satellites de l’armée chinoise étaient en mesure de suivre à la trace tous les mouvements des porte-avions américains rendant risquée la circulation de ces navires dans le détroit de Taïwan dans le contexte d’un conflit. Les exercices militaires chinois récemment tenus autour de Taïwan suite à la visite de Nancy Pelosi ont démontré que la Chine a maintenant les moyens de défier une intervention américaine.

Un examen du rapport de force démontre clairement que dans l’état actuel des choses, l’armée taïwanaise ne pourrait tenir le coup, seule devant la Chine. L’appui militaire américain pourrait peut-être assurer sa survie. Si certains observateurs notent qu’une opération de reprise de l’île serait un défi énorme pour la Chine, il ne le serait pas moins pour les États-Unis d’empêcher un coup de force (comme un blocus) et ils devraient s’appuyer sur leurs alliés régionaux (Japon en tête). Il est de notoriété publique que les pays de la région sont plutôt réticents à l’idée de devoir prendre parti dans ce conflit. Pour nombre de ces pays, la Chine est de loin le partenaire commercial le plus important. De plus, selon certains commentateurs taïwanais, citant une enquête du Wall Street Journal, l’armée taïwanaise est en mauvaise condition et le moral des troupes est bas. L’agence Reuter rapportait l’automne dernier que de hauts officiers retraités de l’armée étaient sous l’influence de l’Armée populaire de libération. Les médias ont rapporté au fil des ans des cas d’infiltration des forces armées taïwanaises par les services de renseignement chinois. Les médias rapportent aussi régulièrement que l’achat de matériel militaire auprès de l’industrie militaire américaine suit souvent une logique commerciale plutôt que de défense militaire, ce qui nuirait à la cohésion d’une défense efficace. Rien donc pour accroître la confiance et la sécurité.

Quant à eux, les États-Unis parlent deux langages dans leurs rapports avec la Chine sur la question de Taïwan. Ainsi, le Département d’État dit soutenir la politique d’une seule Chine et entretient l’ambiguïté stratégique quant à une possible intervention militaire dans l’éventualité d’un conflit. Cependant, dans les faits ils continuent d’entretenir le doute sur leurs véritables intentions, une situation que les porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois notent de plus en plus fréquemment dans leurs déclarations publiques. Le président Biden lui-même a alimenté ces doutes il y a quelques mois en déclarant que les États-Unis interviendraient militairement dans un éventuel conflit, une déclaration que ses diplomates ont tenté de nuancer sans trop de succès. Il a depuis répété ses propos à quelques reprises. Entretemps, les ventes d’équipement militaire à Taïwan ont crû de manière significative sous les administrations Trump et Biden, des gestes qui ne font rien pour stabiliser la situation dans le détroit.

Avec l’aide des médias, le gouvernement américain encourage chez les populations taïwanaise et occidentale une frénésie vis-à-vis d’une possible invasion par l’armée chinoise. Cette campagne médiatique massive vise d’abord à secouer la population taïwanaise qui jusqu’à récemment était plutôt nonchalante. Pourtant, le gouvernement américain sait très bien, comme les experts militaires le soutiennent, que l’armée chinoise n’a pas encore les moyens logistiques d’organiser un débarquement à Taïwan.

De plus, il y a plusieurs indices qui suggèrent que la stratégie chinoise pour la prise de contrôle de Taïwan exclut toute intervention militaire à court ou moyen terme pour les raisons évoquées plus haut, mais aussi parce que la Chine mise sur une autre option beaucoup moins risquée.

Sur la base d’observations de discussions des commentateurs taïwanais et chinois dans les émissions d’actualité diffusées à la télévision d’État chinoise, il appert que la stratégie de la Chine à moyen terme pour la reprise de Taïwan s’appuie sur deux volets.

D’une part, le gouvernement chinois tente de convaincre l’opinion publique taïwanaise que ce sont les autorités taïwanaises qui imposent une hausse des tensions dans le détroit. Ainsi ces réactions suivent généralement une action du gouvernement taïwanais ou américain comme la visite de Nancy Pelosi. Le gouvernement chinois fait usage des moyens de l’Armée populaire de libération (APL) tels les vols de ses avions-chasseurs près de l’île pour créer une atmosphère tendue. C’est d’ailleurs à la suite de l’élection de madame Tsai Ingwen à la présidence en 2016 que les tensions ont augmenté de manière significative. Tsai a rejeté à peu près tous les acquis de la confiance mutuelle des administrations précédentes qui avaient le mérite de maintenir le dialogue entre les deux entités politiques.

D’autre part, le gouvernement chinois semble jeter son dévolu sur une série d’élections qui doivent avoir lieu entre novembre 2022 et l’automne 2024 pour chasser du pouvoir le Parti progressiste démocrate (PPD). En effet, des élections municipales doivent se tenir dans les villes de Taïwan le 26 novembre prochain. Des sondages laissent croire que l’opposition au PPD pourrait faire une percée dans les grandes villes. Ainsi à Taipei, la capitale, la lutte se joue à trois avec le candidat du PPD, Chen Shizhong, en troisième place. Si ces élections devaient porter au pouvoir dans les grandes villes des candidats de l’opposition, elles pourraient donner le ton aux élections législatives et présidentielles prévues pour l’automne 2024. Les partis d’opposition susceptibles de remporter ces élections sont plus ouverts à un compromis ou tout au moins à un modus vivendi avec la Chine.

Malgré ce scénario plausible, il ne faut pas exclure une tentative des États-Unis de torpiller cette stratégie en jetant de l’huile sur le feu. Le président chinois a d’ailleurs prévenu son homologue américain en déclarant que « ceux qui jouent avec le feu finissent par se brûler ». L’édition du 17 septembre dernier du South China Morning Post rapportait les propos incendiaires d’un général américain tenus lors d’une audience devant le Sénat américain. Dans son témoignage, l’officier supérieur suggérait implicitement que l’arsenal nucléaire américain pourrait servir à dissuader une invasion par la Chine, comme quoi la surenchère nucléaire est maintenant de mode.

L’administration Biden tente également de rallier plusieurs pays à sa cause. Ainsi le premier ministre japonais Fumio Kishida a participé à une réunion de l’OTAN en juin dernier – une organisation dont la mission initiale était de protéger l’Europe d’une invasion soviétique. À cette réunion, Kishida a fait un lien direct entre la menace russe sur l’Ukraine et une autre menace dans la mer de Chine (sans nommer la Chine) tel que rapporté sur le site du ministère japonais des Affaires étrangères. Le Japon ne se limite pas à exprimer par des mots sa détermination à résister à toute tentative de changer le statu quo dans la région. Le South China Morning Post rapportait en décembre 2021 que la marine japonaise était à transformer ses navires porte-hélicoptères en porte-avions. Toujours à l’émission « Across the Taiwan Strait », un commentateur chinois rapportait que les États-Unis et le Japon avaient augmenté de manière significative les exercices conjoints entre leurs forces navales passant de 34 en 2019 à 85 en 2021.

Les gestes du gouvernement américain ont un effet de loin plus délétère sur l’attitude du gouvernement taïwanais. En prétendant soutenir Taïwan jusqu’au bout, les États-Unis encouragent le gouvernement taïwanais à rejeter toute initiative qui pourrait mener à une résolution pacifique du différend avec la Chine. Il est inquiétant de noter que la seule leçon apparente que le gouvernement taïwanais semble avoir tirée de la guerre en Ukraine est que seule la résistance est la voie à suivre. Personne ne parle des destructions aux infrastructures, des morts de civils, et des effets sur le reste du monde. Les administrations américaines successives ont soutenu ce changement d’attitude de différentes manières en commençant par l’appel de Tsai pour féliciter la victoire de Trump en 2016, un appel que ce dernier a accepté créant ainsi un dangereux précédent. On peut rajouter les visites de plus en plus fréquentes de fonctionnaires et politiciens américains au nez et à la barbe des autorités chinoises qui n’ont de cesse de dénoncer ces gestes. Devant cet appui apparemment sans limites des administrations américaines, le gouvernement taïwanais se montre plus audacieux et sans égard aux avertissements de la Chine. Des initiatives pour relancer le dialogue comme celle du Guomindang récemment sont dénigrées par les autorités taïwanaises et les médias sympathiques au parti au pouvoir. Un sondage récent et rapporté dans les médias taïwanais indiquait qu’une majorité de Taïwanais s’attendait à plus de communications des deux côtés du détroit. Dans les mois qui viennent, nous pourrions assister à une évolution des tensions dans le détroit de Taïwan qui sera familière à tous ceux qui ont suivi la situation en Ukraine. Même modus operandi visant à provoquer un adversaire (la Chine) qui voit un intérêt stratégique en voie de lui échapper et devant déterminer s’il doit intervenir avant qu’il ne soit trop tard. La Chine mordra-t-elle à l’hameçon ? Si oui, saura-t-elle éviter l’enlisement à la manière russe ?

À la lumière des évènements décrits plus haut, la ligne dure adoptée par les autorités taïwanaises apparait de plus en plus comme une fuite en avant qui, si elle se maintient, pourrait constituer une erreur stratégique fatale. Car la Chine n’est pas la Russie, Taïwan n’est pas Cuba et Xi Jinping n’est pas Nikita Khrouchtchev. L’issue d’une confrontation dans le détroit pourrait donc être bien différente de celle qui a prévalu lors de la Crise des missiles de Cuba en 1962.

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