La stratégie référendaire, un cul‑de‑sac

René Boulanger, écrivain et historien, conseiller général, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
Maxime Laporte, président général, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal

Le 3 octobre dernier, en pleine campagne électorale fédérale, un rassemblement militant du Bloc québécois avait lieu à l’Astral sur la rue Sainte-Catherine. Des discours puissants et convaincants portés par toutes les couleurs du mouvement indépendantiste donnaient à croire en une réelle renaissance, cristallisée autour du Bloc. L’apparente ferveur des nouveaux leaders indépendantistes masquait toutefois un déconcertant manque de réflexion stratégique.

Sans surprise, on a entendu Sol Zanetti, chef d’Option nationale, poser ses conditions à une éventuelle alliance électorale des partis indépendantistes, à savoir l’engagement de tenir un référendum lors d’un premier mandat d’un gouvernement indépendantiste. Le même genre d’automatisme de la pensée s’était installé quelques mois plus tôt lors de la course à la chefferie du Parti québécois où la majorité des candidats ont naturellement appuyé cette démarche devenue « classique », sans trop songer aux victoires relativement faciles qu’elle a procurées au camp du NON en 1980 et 1995.

À l’occasion de ces deux consultations populaires sur la souveraineté, l’État fédéral est intervenu pour appuyer le camp du NON sans jamais que l’État québécois ne s’interpose. Reprendre aujourd’hui le même exercice sans obtenir la garantie que l’État québécois contrôlera entièrement le processus démocratique est d’avance condamné à l’échec. Surtout que, comme démontré par le chercheur Patrick Sabourin dans la revue L’Action nationale, le changement brutal qui s’est effectué dans la démographie québécoise depuis 1995 rend extrêmement difficile la possibilité d’obtenir des résultats aussi prometteurs que ceux de 1995 où l’option du OUI a recueilli 49,6 % des voix exprimées.

Une réalité persistante depuis le début du réveil national des années 60 jusqu’à ce jour, révèle que les Québécois de langue française, et plus particulièrement ceux qui descendent des colons français et de tous les métissages de la Nouvelle-France et du Bas-Canada, ont été nettement les plus enclins à voter pour des gouvernements ou des projets prônant l’émancipation nationale du Québec. Il faut dire que ces Québécois vivent une condition commune qui a fait d’eux, historiquement, la matrice politique et culturelle du peuple québécois. Il serait absurde de nier qu’ils sont encore les principaux porteurs du projet indépendantiste, aux côtés cela dit d’un nombre grandissant de nouveaux venus portant fièrement le flambeau de la liberté.

Minoritaires dans l’ensemble canadien, les francophones forment bien sûr la majorité de la population du Québec, mais cette majorité s’érode progressivement. Ayant passé de 82 % en 1995 à 79 % aujourd’hui, celle-ci représentera moins de 74 % de la population du Québec en 2056, à en croire les projections démo-linguistiques du chercheur Marc Termote. Cela, notamment grâce aux politiques de minorisation passive déployées pendant plus d’une décennie par le gouvernement Charest, combinées au nation building canadien. Donc, pour remporter un référendum, les indépendantistes devront chercher ailleurs les points de pourcentage du vote francophone acquis en 1995, mais disparus depuis. Il faut croire que Jean Charest et consorts ont parfaitement compris comment créer les « conditions gagnantes » en faveur du fédéralisme. Or, pendant que les Canadiens français reculaient d’environ 3 % en 20 ans en termes de poids démographique, les anglophones se maintenaient, même qu’ils remontaient légèrement.

Malgré tout, il restera encore possible pour un parti souverainiste de prendre le pouvoir à Québec pendant les prochaines décennies. Rappelons cependant que c’est uniquement grâce au mode de scrutin uninominal à un tour que tel parti peut encore espérer se hisser au pouvoir, puisque dans ce système le vote non francophone, très concentré dans les circonscriptions de l’ouest de l’ile de Montréal, se trouve clairement défavorisé. Lorsque 90 % ou 95 % des électeurs d’un même comté appuient le candidat du PLQ, le poids de leur vote, pourtant massif, ne compte simplement pas lors d’une élection. Un siège reste un siège, peu importe la majorité obtenue par celui qui l’occupe.

En revanche, c’est lors d’un référendum que le vote non francophone acquiert toute sa masse. Avant même que la campagne ait commencé ou que le premier débat ait eu lieu, les comtés anglophones et multiethniques anglicisés procurent automatiquement au camp du NON une avance de 20 %. Les indépendantistes ne peuvent alors rivaliser qu’en se donnant des majorités de 60 % et plus chez les électeurs francophones comme cela s’est vu en 1995. Or même si cet objectif a été atteint lors du dernier référendum, cela n’a pas été suffisant pour assurer une victoire qui ne tenait pourtant qu’à un mince écart de 0,4 point de pourcentage.

Si on rejouait la partie de la même façon aujourd’hui, en empruntant la stratégie du référendisme « quitte ou double », le risque serait grand d’aboutir à une nouvelle défaite qui serait probablement catastrophique.

Bref, on ne peut plus faire reposer entièrement la stratégie d’accession à l’indépendance sur la simple joute électorale. Comme dans la plupart des exemples connus de lutte de libération nationale à travers le monde, il faudrait que le référendum ne soit convoqué qu’au point culminant du processus d’émancipation politique, non au tout début.

Pour sortir du cul-de-sac étapiste et référendaire, héritage empoisonné de Claude Morin exacerbé par les interventions fédérales et la loi sur la clarté, il faut revenir à un autre débat qui refait surface épisodiquement au sein de l’intelligentsia indépendantiste, à savoir le rôle de l’État québécois dans la marche vers la pleine émancipation.

Une des premières formulations de cette idée en avait été faite par Jacques Parizeau au tournant des années 2003. Monsieur Parizeau songeait surtout à confier à des chercheurs des mandats de production d’études et d’analyses, mais ses détracteurs ont présenté cette idée comme une activité de promotion de l’indépendance, financée avec l’argent du gouvernement pour publiciser l’option du groupe parlementaire au pouvoir. C’était comme proposer d’injecter des deniers publics pour soutenir le camp du OUI, donc contrevenir à la loi électorale. Par souci de préserver l’image démocratique du mouvement indépendantiste, Bernard Landry, alors au pouvoir, avait rejeté cette idée qui, il faut le dire, cantonnait encore le mouvement indépendantiste dans la simple lutte électorale. Or, le rôle d’un État québécois ce n’est pas de convaincre une opinion publique. Libéré de ses entraves, ce rôle de l’État sera avant tout de procurer de la puissance et de la sécurité au peuple québécois qui sont les premières conditions d’un sain exercice de la démocratie.

Une deuxième mouture de ce projet de mobilisation de l’état a été mise de l’avant par le gouvernement de Pauline Marois par le concept de gouvernance souverainiste qui aurait dû, semble-t-il, restaurer l’autorité et l’intégrité de l’État québécois face aux incursions de l’état fédéral dans la vie nationale québécoise. Sur papier, cette direction que prenait le Parti québécois semblait une bonne façon de sortir du bourbier référendaire. Mais ce qui aurait dû être une deuxième révolution tranquille n’a jamais abouti à quoi que ce soit. Aucune stratégie d’État digne de ce nom n’a jamais été mise en place, probablement parce que jamais discutée ni même probablement imaginée. Et pourtant la mobilisation de l’État québécois est bien la seule façon correcte et sûre de nous assurer de l’indépendance.

La vérité, la réalité, bref l’expérience historique nous montre que de toutes les époques et dans toutes les sociétés, l’État est au cœur du processus d’émancipation nationale. Depuis la conquête des Gaules par Jules César jusqu’à aujourd’hui, on peut conclure que les peuples qui ne se donnent pas d’État finissent soit par disparaître soit par être domestiqués ou inféodés à différents degrés selon le bon vouloir de la nation dominante.

Quand une volonté nationale émerge, les peuples sans État doivent s’en forger un rapidement, la plupart du temps à la faveur d’une prise d’armes où c’est l’armée de libération qui crée de toutes pièces une nouvelle autorité génératrice d’un nouveau droit et qui installe sur le territoire libéré une administration et une juridiction redevables de cette nouvelle autorité. Rendu à ce stade, la reconnaissance de l’indépendance et par conséquent du nouvel État par la puissance occupante ne devient plus qu’une question de formalité. Mais pour tant de ces peuples parvenus à se libérer, Polonais, Irlandais, Vietnamiens, Grecs…, que de souffrances, que de sang versé pour en arriver là, que d’énergies investies à résister !

Le peuple québécois n’échappe pas à cette loi de l’histoire. C’est à travers une longue résistance et un long processus de réappropriation qu’il s’est doté d’institutions vitales et d’outils collectifs. Le territoire du Canada-Est (Bas-Canada) est devenu la Province de Québec en 1867, mais ce n’est qu’après une centaine d’années que cette administration territoriale de l’Empire britannique est devenue un véritable État. Depuis la conquête de la Nouvelle-France en 1760, il aura fallu 255 ans aux Québécois pour acquérir l’instrument suprême de la liberté des nations. Après plus de 50 ans d’existence du mouvement indépendantiste, les Québécois n’auraient qu’un minime effort à accomplir pour faire aboutir le processus historique. Pourquoi cela n’arrive-t-il pas ?

On peut risquer l’explication suivante : il existe au Québec une classe dirigeante parasitaire qui s’est emparée des leviers de l’État québécois et qui le paralysent. Très soudée au néocolonialisme canadien, notamment pétrolier et guerrier, elle s’est même servie de l’État québécois pour combattre le mouvement indépendantiste en voulant retarder l’inévitable par une politique d’anglicisation forcée, par une instrumentalisation politique de l’immigration et une stérilisation de l’enseignement de l’histoire nationale. La spoliation de l’État québécois au profit de cette caste apatride, mais combien solidaire entre ses membres, telle est la récompense qu’elle s’octroie pour avoir bien servi les intérêts de Bay Street et de Power Corporation.

La stratégie indépendantiste actuelle, à supposer qu’elle existe vraiment, se révèle complètement stérile face à une telle mainmise des néocolonialistes sur la politique québécoise. La preuve c’est qu’il aura suffi à Philippe Couillard de prononcer le mot « référendum » lors de la dernière campagne électorale québécoise pour faire plonger toute la nation, au premier chef le Parti québécois, dans un délire collectif d’autoflagellation.

On ne répond pas à un semblable défi par un simple débat médiatique ou une campagne de persuasion politique. Il s’agit pour les Québécois de donner à leur État le pouvoir de les défendre et pour cela il faut lui donner les moyens de se défendre. Il s’agit d’insuffler à notre État une volonté d’État. Et pour cela, les indépendantistes, héritiers de tous les nationalismes qui l’ont précédé et qui ont fondé et construit l’appareil politique québécois, doivent prendre le pouvoir une bonne fois pour toutes et conférer à notre État, « le plus grand parmi nous » disait René Lévesque, les moyens de la puissance. Les parasites néocoloniaux ne pourront pas s’accrocher longtemps devant la volonté étatique des Québécois qui est l’expression ultime de la volonté populaire.

Alors, un référendum ? Oui, mais pas avant la mise sur pied d’une nouvelle commission Keable qui analysera toutes les politiques de déstabilisation de la nation québécoise mises en œuvre par l’État canadien et leurs valets du Parti libéral du Québec. Pas avant d’avoir chiffré les préjudices économiques que nous a causés Ottawa. Pas avant non plus la formation d’une agence de renseignement et de sécurité qui visera à déjouer toutes les politiques hostiles d’immixtions et d’intrusions étrangères dans notre vie nationale.

Alors, un référendum ? Oui, mais pas avant que le Québec, qui s’est reconnu État et Peuple en l’an 2000 par la loi 99, affirme par la voix de son Assemblée nationale qu’en vertu de la souveraineté québécoise promulguée par cette loi, le Peuple et l’État du Québec constituent l’autorité suprême sur le territoire du Québec, nonobstant les droits conférés aux Premières Nations.

Un référendum ? Oui, mais pas avant que conformément à ce nouvel ordre constitutionnel québécois, nous réglions enfin le cas de l’abolition de la monarchie en nous dotant d’institutions conformes à notre statut souverain et à notre réalité démocratique, c’est-à-dire en devenant une république.

Un référendum ? Certes, mais pas avant la mise sur pied d’une cour de haute justice qui se saisira des questions constitutionnelles et relèvera uniquement de l’État québécois et non d’Ottawa. La Cour suprême du Canada deviendrait alors totalement étrangère au droit québécois et ne pourrait plus intervenir dans cette période de transition qu’il faut espérer très courte.

Un référendum ? Bien sûr, mais pas avant la restauration intégrale de la Charte de la langue française et la promulgation d’une constitution provisoire devant remplacer la constitution canadienne, devenue caduque depuis 1982.

Un référendum ? À n’en point douter, mais pas avant que l’Assemblée nationale n’adopte une loi de désaveu de la Constitution canadienne de 1982 et valide à la pièce les lois canadiennes continuant à s’appliquer dans la période transitoire de permutation des juridictions.

Un référendum ? Forcément, mais pas avant l’instauration d’une citoyenneté québécoise devant nous assurer que seuls les Québécois auront le droit de vote lors de cette historique convocation aux urnes.

Cette démarche, qui suppose bien sûr la prise du pouvoir par le camp indépendantiste, ne saurait aboutir sans une formidable mobilisation du peuple québécois à travers ses associations politiques, sociales et syndicales. Le procès du fédéralisme, sa dénonciation nécessaire ne devront jamais céder leur place dans le débat national. Les arguments pour l’indépendance de même que le discours patriotique plus que jamais seront au cœur de la campagne médiatique pour l’indépendance. Et tout ce que nous avons déjà fait et que nous referons portera ses fruits, parce que désormais le mouvement indépendantiste se sera donné un peu plus qu’une simple stratégie électorale, il se sera doté d’une stratégie d’État.

À la veille du prochain référendum, il est probable que le camp des dépendantistes sera si décontenancé qu’il n’aura plus d’autre carte à jouer qu’une refonte complète du fédéralisme basée cette fois sur une fédération d’États souverains. Pour la simple raison que sans avoir définitivement opté pour l’indépendance, le Québec sera davantage souverain, et cela à un tel degré que le régime fédéral canadien ne sera plus viable.

Mais cela, c’est le problème du Canada et de ses avocats. Notre problème à nous, indépendantistes, ne devra être que de vaincre une bonne fois pour toutes.

 

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