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Un grand compositeur québécois vient de nous quitter

 car maintenant/le vent n’est plus seul/à chanter sur le rivage du temps
– Alain Gagnon (poème non publié)

Le 26 mars dernier, à l’âge de 78 ans, le compositeur Alain Gagnon nous a quittés. Son décès n’a pas fait beaucoup de bruit. Cela n’est guère surprenant, car cet homme discret pratiquait un art qui ne suscite pas l’enthousiasme des foules. Il écrivait des œuvres musicales exigeantes et résolument contemporaines. Des œuvres s’inscrivant dans la grande tradition occidentale allant de Jean-Sébastien Bach à Arnold Schoenberg.

En plus de sa famille et de ses amis, sa mort laisse dans le deuil des gens qui, comme moi, le connaissaient d’abord par le contact avec ses œuvres. Contact, il faut ici le déplorer, qui aurait bien pu n’avoir jamais lieu tant ses conditions d’existence sont précaires et défavorisées par les environnements éducatif, socioculturel et médiatique dans lesquels nous baignons. Cette constatation mérite réflexion.

Tout comme une œuvre littéraire a besoin de lecteurs pour vraiment s’accomplir et prendre tout son sens, il en va de même pour la création musicale ; elle requiert une communauté d’auditeurs. Ces auditeurs ne peuvent être les fruits d’une génération spontanée. Il faut qu’existent des conditions favorisant leur émergence. Et c’est là que le bât blesse.

La question qu’il faut se poser est celle-ci : dans le Québec d’aujourd’hui, une œuvre de qualité et d’une certaine exigence a-t-elle des chances raisonnables d’atteindre un public, de s’imposer et d’être reconnue à sa pleine valeur ? Pour ma part, je serais plutôt tenté de répondre par la négative. Le problème ici n’étant pas la valeur intrinsèque de l’œuvre, mais l’absence quasi totale d’un public étant à la hauteur. À qui la faute ? pouvons-nous nous demander.

La faute, oserais-je répondre, est d’abord éducative, et par la suite – et dans la même logique – socioculturelle et médiatique. Tâchons d’éclairer quelque peu cette affirmation.

La scolarité obligatoire ne se préoccupe pas suffisamment de fournir à tous et à toutes une formation artistique suffisante pour donner accès à des œuvres musicales présentant une certaine exigence. Une grande partie de la société se trouve donc dans l’impossibilité de comprendre et d’apprécier les œuvres de nos compositeurs. De leurs côtés, nos médias, renonçant à jouer un rôle de suppléance et d’éducateur du goût public, construisent leur programmation en se laissant séduire par les sirènes des cotes d’écoute et des dernières tendances sociales à la mode. 

Ainsi, la société québécoise ne réussit pas à échapper à cette tendance lourde qui caractérise toutes les sociétés de consommation et qui consiste à n’évaluer toute chose qu’à l’aune de sa valeur monnayable. Dans ce contexte, seuls les artistes ayant un succès commercial passent pour être dignes d’intérêt. Et des créateurs de toute première importance comme Alain Gagnon n’ont droit qu’à des éloges privés sans aucune résonnance dans la sphère publique. Il y a de quoi se désoler.

Né en 1938 à Trois-Pistoles, Alain Gagnon a fait des études musicales au Québec et en Europe. Pendant plus de trente ans, il a enseigné l’harmonie, le contrepoint, la fugue et la composition à l’Université Laval. La composition de ses œuvres s’échelonne du début des années 1960 jusqu’à sa mort. Son œuvre, variée, comprend des quatuors à corde, des œuvres pour piano, orgue ou guitare, des pièces orchestrales, et de nombreuses œuvres pour la voix (le meilleur de sa production, selon moi). Monsieur Gagnon était également poète et peintre. Plusieurs de ses œuvres vocales ont été écrites sur ses propres textes et ses partitions publiées arborent ses œuvres picturales sur leur page couverture.

Sa musique, d’une facture extrêmement personnelle et indépendante, mais rigoureusement construite, témoigne de ce que la pensée québécoise a de meilleur dans la poursuite de l’authenticité individuelle. S’éloignant de toute folklorisation, mais demeurant indéfectiblement fidèle à une tradition musicale provenant des pays de langue française, l’œuvre d’Alain Gagnon incarne ce que notre culture apporte de neuf et d’original à l’humanisme occidental.

À ce jour, bien qu’elles n’aient connu qu’une diffusion restreinte, ses œuvres ont été interprétées par des artistes de grand talent. Je pense ici en particulier au baryton Pierre Rancourt et au chœur de chambre Cantori de New York (et je sais commettre une injustice en oubliant ici d’autres noms qui mériteraient d’être cités). Mais il n’existe pas à ma connaissance d’enregistrements accessibles au grand public. Cela constitue une grave lacune. 

Espérons de tout cœur que les œuvres d’Alain Gagnon continueront de trouver des interprètes de valeur et que, d’ici peu, elles bénéficieront d’enregistrements de qualité. Espérons que malgré tout elles sauront trouver un public capable de les accueillir et de reconnaître toute la richesse qu’elles apportent à notre compréhension du monde. Cela ne serait que justice.

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