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Estimation raisonnée des appuis à l’indépendance de la Catalogne

Référendum tenu le 1er octobre 2017 sous la gouverne de la Generalitat de Catalunya
Professeur honoraire de science politique à l’Université de Montréal et expert en analyse électorale

NOTE MÉTHODOLOGIQUE.     La lecture de ce texte ne requiert ni une connaissance approfondie de la politique catalane ni la maîtrise d’outils mathématiques autres que les simples opérations d’addition, de soustraction, de multiplication et de division.

INTENTION.     Je cherche à déterminer l’ampleur des appuis donnés à l’indépendance de la Catalogne lors du référendum tenu le 1er octobre 2017 par la Generalitat de Catalunya.

DONNÉES DE BASE.     Je pose tout d’abord, aux tableaux 1a, 1 b et 1c, les données de base, soit la répartition des votes lors de ce référendum du 1er octobre 2017. Ces données originent de la Generalitat de Catalunya, telles qu’elles ont été rapportées par les journaux d’époque. Les résultats de ce vote ont été arrondis à 10 000 personnes près.

Tableau 1. Répartition des votes lors du référendum sur l’indépendance de la Catalogne tenu le 1er octobre 2017

1a. Taux de participation

Nombre de personnes…

   

…inscrites

5 200000

(100 %)

…qui ont voté (participé)

2 200000

(42.3 %)

…qui se sont abstenues

3 000000

(57.7 %)

1 b. Répartition du vote des seuls participants

Participants…

2 200000

(100 %)

…qui ont voté OUI

1 980000

(90.0 %)

…qui ont voté NON

170000

(7.7 %)

…qui ont annulé leur vote

50000

(2.3 %)

1c. Répartition du vote de toutes les personnes

…inscrites

5 200000

(100 %)

…qui ont voté OUI

1 980000

(38.1 %)

…qui ont voté NON

170000

(3.3 %)

…qui ont annulé leur vote

50000

(1.0 %)

…qui se sont abstenues de voter

3 000000

(57.7 %)

Ces données indiquent que le oui a nettement dominé parmi les votants (90,0 % selon le tableau 1 b), mais que le faible taux de participation (42,3 % selon le tableau 1a) a empêché que cette nette victoire puisse être considérée comme convaincante, notamment parce que le OUI n’avait reçu l’appui que de 38,1 % des personnes inscrites sur la liste référendaire (tableau 1c).

Tout cela est vrai, mais fait fi du fait que 57,7 % des inscrits se sont abstenus de voter, faisant des abstentionnistes les vainqueurs absolus de ce référendum. C’est, au fond, cette victoire absolue de l’abstentionnisme qui permettait de jeter le doute sur le caractère convainquant de la nette domination du OUI (90 %) chez les 2 200 000 personnes qui ont effectivement voté lors du référendum. Autrement dit, le OUI a gagné le référendum haut la main, mais cette victoire ne lui a pas été reconnue à cause du niveau très élevé d’abstention (57,7 %).

TROIS TYPES D’ABSTENTION

Ce niveau d’abstention peut s’expliquer de trois façons : (A) les opposants à l’indépendance avaient systématiquement donné la consigne de s’abstenir de voter plutôt que de voter NON ; (B) la Guadia Civil, milice sous le contrôle du Gouvernement espagnol, est intervenu massivement pour empêcher, manu militari, la tenue du scrutin référendaire ; (C) quelle que soit l’importance de l’enjeu, il y a toujours un certain nombre de personnes inscrites sur la liste électorale ou référendaire qui s’abstiennent de participer au scrutin pour de multiples raisons, dont le désintérêt général pour la politique ou le désintérêt ponctuel lié aux circonstances de la vie (maladies, âge, météo, voyages, mariages, séparations, naissances, décès, etc).

J’appelle ces trois types d’abstention l’abstention proNON, l’abstention forcée et l’abstention désintéressée et je cherche à cerner leur importance relative dans l’explication du vote référendaire du 1er octobre 2017, de façon à mieux départager les appuis au OUI et au NON qu’il a suscités.

POSTULAT proNON.     Pour ce faire, je procède selon le raisonnement suivant. Je postule, c’est-à-dire que je prends pour acquis en partant, que toutes les abstentions sont en fait des appuis au NON (i.e. des proNON), sauf dans les cas où cela ne peut logiquement être vrai. Il y a deux tels cas à considérer ici, soit les abstentions forcées, qui incluent inévitablement aussi bien des intentions de voter OUI ou d’annuler que de voter NON, et les abstentions désintéressées, dont il n’y a aucune raison de les attribuer ni au OUI, ni au NON.

PARENTHÈSE.     NOTEZ que ce raisonnement biaise la logique en faveur du NON puisqu’il postule qu’absolument toutes les abstentions, sauf celles dont on peut explicitement démontrer qu’elles ne peuvent logiquement être attribuées exclusivement au NON, expriment en fait des appuis au NON.

ESTIMATION DE L’ABSTENTION DÉSINTÉRESSÉE.
Une fois adopté ce postulat proNON, je cherche maintenant à estimer l’ampleur de l’abstention désintéressée le 1er octobre 2017.

Compte tenu (1) qu’une élection générale a eu lieu en Catalogne le 21 décembre 2017, soit moins de trois mois après le référendum de 1er octobre, (2) que l’enjeu central et de l’élection et du référendum était le même, soit l’indépendance de la Catalogne, (3) que l’élection a été tenue dans un climat dramatique (i.e. mise en tutelle de la Generalitat par le Gouvernement espagnol, emprisonnement ou exil de nombreux et importants candidats à l’élection favorables aux partis indépendantistes), soit un climat propre à pousser à son extrême la participation au scrutin électoral, (4) que, lors de l’élection, les opposants à l’indépendance ont incité leurs partisans à voter et non pas à s’abstenir comme lors du référendum, (5) que la Guardia Civil du gouvernement espagnol n’est pas intervenu pour entraver la tenue du scrutin électoral comme elle l’avait fait lors du scrutin référendaire et (6) que l’élection du 21 décembre a produit le plus faible taux d’abstention jamais constaté en Catalogne, soit 18 %, j’adopte ce taux record d’abstention de 18 % comme estimation du taux d’abstention désintéressée au référendum du 1er octobre.

PARENTHÈSE.     NOTEZ AUSSI qu’en adoptant cet historique plus faible taux d’abstention de 18 % comme estimation de l’abstention désintéressée lors du référendum, je favorise encore le NON puisque moins il y a d’abstentions désintéressées, plus il y aura, en vertu de notre postulat proNON, d’abstentions possibles à verser au camp du NON.

LOGIQUE DU TABLEAU SYNOPTIQUE.     On sait par ailleurs, toujours d’après les journaux de l’époque, que les interventions militaires de la Guardia Civil espagnole ont empêché 770 000 personnes de participer au scrutin référendaire du 1er octobre.

Compte tenu du taux d’abstention désintéressée estimé plus haut à 18 % et de ce nombre réel de 770 000 abstentions forcées, il est possible d’établir un tableau synoptique du comportement des 5 200 000 personnes inscrites au référendum catalan du 1er octobre 2017 quand on postule que toutes les abstentions, sauf celles attribuables à l’intervention militaire (i.e. abstention forcée) ou au désintérêt politique (i.e. abstention désintéressée), seraient en fait, en vertu du postulat proNON, des appuis au NON.

On trouve le cadre logique de cette présentation synoptique dans la nomenclature et la configuration, c’est-à-dire dans la partie non numérique, du tableau 2. On y constate que sa structuration vise à établir les niveaux variables d’appuis au OUI et au NON selon que les personnes inscrites sur la liste référendaire ont participé au vote ou se sont abstenues en mode proNON, en mode forcé ou en mode désintéressé.

Tableau 2. Tableau synoptique des comportements des 5 200 000 personnes inscrites au référendum catalan du 1er octobre 2017, en postulant que toutes les abstentions, sauf celles attribuables à l’intervention militaire (forcées) ou au désintérêt politique (désintéressées), sont en fait des votes pour le NON (postulat proNON) et en estimant que le taux d’abstention désintéressée est de 18 % et que les abstenants forcés auraient voté comme l’ont fait conjointement les 2 200 000 participants au vote et les 1 432 600 abstentionnistes proNON

 

Participation

Abstention…

Inscriptions totales

 

au vote

…proNON

…forcée

…désintéressée

 

Personnes inscrites…

2 200 000

1 432 600

631 400

936 000

5 200 000 (100 %)

…qui ont voté OUI

1 980 000

344 113

2 324 113 (44.7 %)

…qui ont voté NON

170 000

29 676

199 676 (3.8 %)

…qui ont annulé leur vote

50 000

8 840

58 840 (1.1 %)

…qui se sont abstenues en mode proNON

1 432 600

248 772

1 681 372 (32.3 %)

…qui se sont abstenues en mode forcé

…qui se sont abstenues en mode désintéressé

936 000

936 000 (18.0 %)

 

CALCUL DES DONNÉES NUMÉRIQUES DU TABLEAU SYNOPTIQUE.     C’est dans ce cadre logique que j’établis maintenant, étape par étape, les données numériques du tableau 2. Première étape. Je reporte, dans la colonne de la participation au vote, les données du vote qu’on trouve au tableau 1 b de même que, dans la colonne des inscriptions totales, le nombre total des inscriptions indiqué aux tableaux 1a et 1c. Seconde étape. Je calcule ainsi le nombre des abstentions désintéressées : 18 % X 5 200 000 = 936 000 personnes, nombre que je reporte dans la colonne de l’abstention désintéressée et dans celle des inscriptions totales. Troisième étape. J’établis les nombre des abstentions forcées. Comme 18 % des 770 000 personnes militairement forcées de s’abstenir, soit 18 % X 770 000 = 138 600 personnes, se seraient de toute façon abstenues par désintéressement, il reste 631 400 personnes (770 000 - 138 600) qui auraient été réellement forcées de s’abstenir, chiffre que je reporte en haut de la colonne de l’abstention forcée. Quatrième étape. Je calcule le nombre des abstentions proNON en soustrayant, du nombre total des inscriptions, le nombre des abstentions désintéressées, le nombre des abstentions forcées et le nombre des participants au vote, soit 5 200 000 – 936 000 – 631 400 – 2 200 000 = 1 432 600 personnes, nombre que je reporte en haut et au milieu de la colonne de l’abstention proNON. Cinquième étape. J’estime le comportement des 631 400 abstentionnistes forcés être identique à celui qu’ont eu conjointement les 2 200 000 participants au vote et les 1 432 600 abstentionnistes proNON, c’est-à-dire les 3 632 600 personnes qui ont pu faire ce qu’elles voulaient faire, soit voter ou s’abstenir en mode proNON. Avant de calculer le comportement des 631 400 abstentionnistes forcés correspondant au mode d’estimation que je viens d’adopter, il convient d’ouvrir une dernière parenthèse.

PARENTHÈSE.     NOTEZ ENFIN qu’en estimant, comme je le fais, que les abstentionnistes forcés ont voté comme les personnes qui ont pu faire ce qu’elles voulaient faire, je favorise encore une fois le camp du NON puisque ce raisonnement équivaut à supposer que la milice espagnole est intervenu au hasard sur le territoire catalan alors qu’il serait plus logique de supposer que son action de force a dû cibler principalement les bureaux de scrutin où les appuis au OUI étaient les plus attendus. Même s’il m’est impossible d’estimer à quel point la milice espagnole a ciblé les bureaux de scrutin les plus susceptibles d’appuyer le OUI pour y empêcher la tenue du vote, il n’en demeure pas moins que ma façon d’estimer le vote des gens militairement empêchés de voter constitue, en soi, un indéniable biais logique en faveur du NON.

CALCUL DU VOTE ESTIMÉ DES ABSTENTIONS FORCÉES.     Les calculs résultant de notre supposition, selon laquelle les 631 400 personnes militairement empêchées de voter ont voté comme les 3 632 600 personnes qui ont pu voter et qui ont effectivement voté ou se sont abstenues en mode proNON, procèdent comme suit. Je regroupe les données déjà établies de la colonne de participation au vote et de la colonne d’abstention proNON pour obtenir la répartition conjointe suivante des comportements des 3 632 600 personnes concernées :

Personnes inscrites...

3 632 600

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

1 980 000

(54.5 %)

…qui ont voté NON

170 000

(4.7 %)

…qui ont annulé leur vote

50 000

(1.4 %)

…qui se sont abstenues en mode proNON

1 432 600

(39.4 %)

Quand je j’applique le pourcentage de cette répartition aux 631 400 abstentions forcées, j’obtiens la répartition suivante de leurs comportements :

Personnes forcées à l’abstention…

631 400

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

344 113

(54.5 %)

…qui ont voté NON

29 676

(4.7 %)

…qui ont annulé leur vote

8 840

(1.4 %)

…qui se sont abstenues en mode proNON

248 772

(39.4 %)

Je reporte ces chiffres dans la colonne de l’abstention forcée.

CALCUL DES COMPORTEMENTS RÉFÉRENDAIRES DE L’ENSEMBLE DES PERSONNES INSCRITES.

En additionnant horizontalement chacune des lignes appropriées, j’obtiens la répartition suivante des comportements de l’ensemble des 5 200 000 personnes inscrites sur la liste référendaire, répartition que j’inscris dans la colonne des inscriptions totales :

Personnes inscrites…

5 200 000

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

2 324 113

(44.7 %)

…qui ont voté NON

199 676

(3.8 %)

…qui ont annulé leur vote

58 840

(1.1 %)

…qui se sont abstenues en mode proNON

1 681 372

(32.3 %)

…qui se sont abstenues par désintérêt

936 000

(18.0 %)

RÉDUCTION DES DONNÉES TOTALES À LA DICHOTOMIE OUI-NON.     Cette colonne des inscriptions totales constitue un récapitulatif de tous les calculs faits pour établir le tableau synoptique des comportements référendaires des 5 200 000 personnes inscrites au scrutin, quand on pose le postulat proNON et qu’on adopte les deux estimations proposées çi haut. J’effectue, sur les données de ce récapitulatif, trois opérations de concentration qui les réduiront à une simple dichotomie des appuis au OUI ou au NON.

Première concentration. En omettant les abstentions désintéressées, puisqu’elles ne sauraient être logiquement attribuées ni au OUI, ni au NON, j’obtiens la distribution des comportements référendaires suivante :

personnes inscrites…

4 264 000

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

2 324 113

(54.5 %)

…qui ont voté NON

199 676

(4.7 %)

…qui ont annulé leur vote

58 840

(1.4 %)

…qui se sont abstenues en mode proNON

1 681 372

(39.4 %)

Deuxième concentration. Et, en assimilant les abstentions proNON au vote NON en vertu du postulat proNON, j’obtiens :

personnes inscrites…

4 264 000

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

2 324 113

(54.5 %)

…qui ont voté NON

1 881 048

(44.1 %)

…qui ont annulé leur vote

58 840

(1.4 %)

Troisième concentration. Et en omettant les annulations, comme il est coutume de le faire quand on analyse les résultats d’un référendum, j’obtiens enfin :

personnes inscrites ...

4 205 160

(100.0 %)

…qui ont voté OUI

2 324 113

(55.3 %)

…qui ont voté NON

1 881 048

(44.7 %)

CONCLUSION.     Il apparaît donc en définitive que, quand on tient compte de l’abstention désintéressée minimale estimée à 18 % et qu’on estime le vote des abstentionnistes forcés être pareil à celui des inscrits qui ont pu faire ce qu’ils voulaient faire, le OUI l’emporte confortablement sur le NON par la marge de 55,3 % à 44,7 %. Il apparaît de surcroît que ce gain confortable du OUI advient malgré le fait que notre procédure logique favorise systématiquement le NON en ce qui concerne tant le postulat que les deux estimations qui la fondent. De sorte qu’on peut être raisonnablement certain qu’au moins 55,3 % des Catalans se sont prononcés en faveur de l’indépendance de la Catalogne le 1er octobre 2017, soit un niveau d’appui dont la légitimité est très convaincante, quand on considère qu’un vote référendaire de 52 % pour le NON s’est avéré incontestablement suffisant pour mettre en branle le processus de désengagement de la Grande Bretagne à l’égard de l’Europe.

 
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