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La Francophonie au service de l’Anglosphère

Les dessous du débat sur la nouvelle secrétaire générale de l’OIF

Et si le débat au sujet de la prochaine secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (Michaëlle Jean VS Louise Mushikiwabo) n’avait rien à voir avec la langue française et tout à voir avec le contrôle de l’Afrique ? Tout porte à le croire. Pour y voir clair, il faut toutefois remonter à ses débuts.

C’est à Léopold Sédar Senghor que nous devons l’idée moderne et politique de la Francophonie. Le premier président du Sénégal a choisi de développer cette idée à Québec dans une allocution prononcée à l’Université Laval le 24 septembre 1966. Dans cette allocution, il envisageait une Francophonie qui « ne sera[it] pas, ne sera[it] plus enfermée dans les limites de l’Hexagone», mais qui reposerait sur l’usage du français.

Une bouffée d’oxygène, 1966

Pour lui, comme pour le Québec, que ce soit sous Jean Lesage, récemment défait, ou sous Daniel Johnson, une organisation de la Francophonie serait une bouffée d’oxygène. Cet oxygène viendrait d’une libération de la nouvelle Anglosphère en plein essor depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’alliance des english-speaking people, si chère à Winston Churchill, mais aussi une libération du contrôle français.

Senghor tenait mordicus à cette idée. Mais le Canada, bientôt dirigé par Pierre-Elliott Trudeau, mettra tout son poids pour empêcher qu’elle ne voie le jour. C’est seulement en 1986 après le départ de Trudeau, à l’époque du « beau risque » et de « l’honneur et de l’enthousiasme » sous Mulroney, que ce projet a pu aboutir.

La France et l’OTAN, 1966

Pour comprendre le débat actuel, toutefois, il faut aussi se rappeler un important geste d’un autre grand chef d’État, Charles de Gaulle.

Considérant la solidarité américano-anglaise qui primait sur tout au sein de l’OTAN, le 10 mars 1966, le général de Gaulle annonce le retrait de la France de la structure militaire intégrée de l’OTAN. En même temps, il demande que l’OTAN retire toutes ses bases militaires de la France.

Deux gestes parallèles de deux grands hommes d’État, mais qui allaient dans le même sens : soit la création d’un monde politique multipolaire et pas seulement bipolaire : bloc de l’Ouest dirigé par Washington, bloc de l’Est dirigé par Moscou.

La France gardera à divers degrés cette indépendance – le refus de la France d’envahir l’Irak en 2003 en est l’exemple le plus saisissant – jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy fasse réintégrer la France entièrement dans l’OTAN en 2009. Depuis lors, en politique étrangère, la France est devenue vassale de Washington, tout comme le Royaume-Uni sous Tony Blair, qualifié par beaucoup de « chien de compagnie » de George W. Bush.

C’est sous cet angle qu’il faut situer les débats actuels sur la Francophonie et l’Afrique.

Nouvelle ruée sur l’Afrique

Nous assistons actuellement à une ruée sur l’Afrique, différente de celle de 1885, car non déclarée, mais une ruée tout de même. Les « rueurs » sont d’un côté, les États-Unis et ses alliés, dont la France et le Royaume-Uni, de l’autre, la Chine et la Russie.

Cette ruée, comme la première, ne se fait pas sans guerres meurtrières, comme en témoigne la guerre de l’OTAN en 2011 contre la Libye par djihadistes interposés menant au renversement et à l’assassinat de Mouammar Kadhafi et au chaos que l’on sait. Kadhafi avait comme objectif, depuis le sommet de l’Union africaine de 1999, de créer une Afrique unie et indépendante, sans troupes étrangères sur sol africain, avec les moyens économiques qui lui étaient propres ainsi qu’une justice africaine libérée des instances contrôlées par les pays occidentaux. Une telle politique représentait un rempart contre la nouvelle ruée. Kadhafi devait donc être éliminé.

Une Francophonie au service de l’Anglosphère

Dans la même veine, le débat en cours sur le choix d’une nouvelle secrétaire générale de l’OIF porte sur la meilleure façon d’assurer l’hégémonie de Washington et de ses alliés en Afrique. Si une Francophonie de façade dans cette nouvelle Anglosphère peut aider à l’accomplir, la France de Macron et le Canada de Trudeau répondent « présents », chacun avec sa candidate.

L’actuelle secrétaire générale Michaëlle Jean est une créature d’Ottawa avec peu de racines en Afrique. L’attachement à la Francophonie (genre Senghor) de cette ancienne représentante de la Reine d’Angleterre est un leurre, Ottawa ayant historiquement combattu la Francophonie, tant à l’interne que sur le plan international.

La nouvelle candidate, qui jouit de l’appui d’Emmanuel Macron, est une créature de Paul Kagame, qui, lui est une créature de Washington et de Londres – ses deux principaux conseillers sont Bill Clinton et Tony Blair. Et la Francophonie, Paul Kagame l’a combattue avec acharnement depuis le début de la guerre en 1990 qui l’a porté au pouvoir à Kigali. À titre d’exemple, il a décrété, en 2008, que l’anglais serait dorénavant la langue d’enseignement le Rwanda à la place du français.

Le Rwanda, avec son armée disproportionnée dont les crimes contre l’humanité sont amplement documentés, joue en Afrique le même rôle qu’Israël joue au Moyen-Orient et que la Colombie joue en Amérique latine : celui de chien de garde des intérêts de Washington et ses alliés.

Voilà pourquoi Emmanuel Macron a adoubé la candidate Louise Mushikiwabo. Aussi, il serait surprenant que Justin Trudeau ne fasse pas pareil d’ici le Sommet d’octobre 2018.

* Journaliste, auteur et éditeur (Baraka books)

 

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