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Misères du bilinguisme au Nouveau-Brunswick

L’idéal politique des francophones du Nouveau-Brunswick fait l’objet d’un remarquable consensus : l’égalité des deux communautés linguistiques.

L’intellectuel acadien le plus important des vingt dernières années, le juriste Michel Doucet, a exprimé cet idéal avec conviction dans son dernier ouvrage, Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick. À la recherche de l’égalité réelle ! (Les Éditions de la francophonie, 2017). Dans ce monde souhaité, les États néo-brunswickois et canadiens seraient rigoureusement bilingues et sur toutes les questions politiques importantes, les francophones et les anglophones auraient une voix égale.

Les Acadiens n’ont pas toujours été unis derrière cet idéal. Dans les années 1970, le Parti acadien proposait la désignation d’un territoire acadien à même le Nouveau-Brunswick., qui pourrait un jour devenir une province distincte, voire une région administrative d’un Québec indépendant (Thériault, 1982). Aujourd’hui, ce rêve politique apparaît totalement saugrenu. L’horizon des possible se limite désormais à l’égalité sur un territoire nécessairement partagé avec la majorité anglophone.

La bataille est difficile. Il y a, aujourd’hui, plus de deux anglophones pour chaque francophone dans la province. En effet, les Néo-Brunswickois ayant l’anglais comme seule langue maternelle représentent 64,2% de la population de la province, alors que ceux ayant le français comme seule langue maternelle constituent 31,4% de cette population. Mais une donnée sociologique est selon moi encore plus structurante dans les rapports entre les deux communautés linguistiques : les francophones sont presque cinq fois plus bilingues que les anglophones. Chez les Néo-Brunswickois ayant l’anglais comme seule langue maternelle, le taux de bilinguisme français-anglais est de 15,4%, alors que ce taux est de 72,1% chez ceux ayant le français comme seule langue maternelle. En tout, ce sont seulement 33,9% des Néo-Brunswickois qui connaissent les deux langues officielles (contre 44,5% au Québec). Autre fait saillant : 42,5% de la population connaît le français, bien qu’une majorité claire de la population, 57,2%, ne parle que l’anglais (Statistiques Canada, 2017).

L’étendu de cet unilinguisme complique naturellement le fonctionnement quotidien d’une vie politique bilingue. Prenons en exemple la récente tempête médiatique suivant la décision de la Société Radio-Canada de ne pas organiser de débat des chefs en français. Rappelons que cette décision reflétait le fait que le chef de l’un des deux principaux partis politiques, Blaine Higgs (le chef du parti progressiste-conservateur), ne parle pas le français. L’unilinguisme de M. Higgs a été décrié à d’innombrables tribunes, mais il n’a au fond rien d’exceptionnel. Si les chefs des deux principaux partis politiques étaient aléatoirement sélectionnés dans la population de la province, les chances qu’au moins un des deux ne parlent pas le français seraient de (1 – 0,4252=) 81,9%. Dans le débat des chefs en anglais organisé par la CBC, quatre chefs étaient invités. S’ils étaient aléatoirement sélectionnés dans la population de la province, les chances qu’au moins un des quatre ne parlent pas le français seraient de (1 – 0,425 4=) 96,7%.

L’asymétrie radicale de bilinguisme entre francophones et anglophones fait également en sorte que tous les postes de la fonction publique où le bilinguisme français-anglais est exigé favorisent (environ cinq fois plus) les francophones. Réduire les exigences de bilinguisme dans la fonction publique, tout comme l’abolition du commissariat aux langues officielles et de la dualité dans le système de santé, figurent ainsi parmi les priorités du People’s Alliance, un parti qui vient de faire son entrée à l’assemblée législative du Nouveau-Brunswick. Né en 2010, en réaction à la volonté du gouvernement néo-brunswickois de vendre Énergie N.-B. à Hydro-Québec, ce parti a toujours été sensible aux sentiments anti-francophones de la province.

Cet agenda anti-bilinguisme risque de se concrétiser prochainement. En effet, bien qu’au moment d’écrire ces lignes, aucun gouvernement n’avait encore été formé à Fredericton, soulignons qu’aux élections du 24 septembre, les progressistes-conservateurs ont obtenu 22 sièges et le People’s Alliance, 3 sièges. Ensemble, ils ont récolté la majorité des 49 sièges de l’assemblée législative du Nouveau-Brunswick. Les antécédents politiques de M. Higgs le prédisposent à une collaboration avec le People’s Alliance. En effet, rappelons que c’est un ancien candidat de la Confederation of Regions Party (CoR), un parti encore plus radical que le People’s Alliance dans son anti-bilinguisme. Né dans les années 1980 en réaction à la perception que le parti progressiste-conservateur était devenu trop conciliant avec les francophones, ce parti a atteint son apogée aux élections de 1991, où il put former l’opposition officielle à Fredericton. La filiation idéologique entre le People’s Alliance et le CoR est évidente pour tous les observateurs.

Les malheurs n’arrivant jamais seuls, parmi ces 25 sièges détenus par les progressistes-conservateurs et People’s Alliance, un seul est détenu par un francophone, le nouveau député de Shippagan-Lamèque-Miscou, Robert Gauvin (qui a d’ailleurs gagné son siège avec une avance de seulement 99 voix sur son rival libéral). Comme l’illustre le Tableau 1, nous assistons à un clivage linguistique considérable au Nouveau-Brunswick, les francophones rejetant massivement les progressistes-conservateurs et les alliancistes.

Tableau 1 : Appui aux différents partis aux élections générales de 2018, selon le pourcentage de francophones des circonscriptions

 

Poids des francophones

Moins de 25%

Plus de 25%

Parti libéral

3

18

Parti progressiste-conservateur

21

1

Parti vert

1

2

Alliance des gens

3

0

Source : Nouveau-Brunswick, Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales et la représentation, Rapport final,
Fredericton, 2013.

Il est trop tôt pour crier au désastre, mais un gouvernement Higgs se maintenant grâce à l’appui du People’s Alliance serait certainement de mauvais augure pour les Acadiens du Nouveau-Brunswick attachés à l’idéal du bilinguisme.

On pourrait s’époumoner à critiquer l’anti-bilinguisme d’un tel gouvernement, mais ce serait perdre de vue l’obstacle le plus fondamental à l’idéal d’un Nouveau-Brunswick bilingue : le faible taux de bilinguisme individuel chez les anglophones de la province. Ce taux est en progression depuis 1971, où il n’était que de 5,1%, mais le progrès est lent et fragile.

Bibliographie

Doucet, Michel. 2017. Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick. À la recherche de l’égalité réelle ! Les Éditions de la francophonie.

Nouveau-Brunswick. 2013. Rapport final. Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales et la représentation. Fredericton.

Thériault, Léon. 1982. La question du pouvoir en Acadie. Éditions d’Acadie.

Statistiques Canada. 2017. Données de recensement de 2016. Ottawa.

 

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