Éditorial - La belle ouvrage

2018novembredecembre600Après la morgue pédante de Philippe Couillard, la bonhommie de François Legault fait quasiment l’effet d’un baume sur l’épiderme éraflé d’un Québec qui en avait assez de se faire reprocher de ne pas être à la hauteur de la morale canadian. Avant toute autre considération électorale, c’est peut-être de cela qu’il s’est agi dans le résultat du 1er octobre dernier : un ras-le-bol existentiel. Épuisé par la violence symbolique et sociale que n’ont cessé de lui infliger les gouvernements libéraux, l’électorat semble avoir choisi de faire une pause, de reprendre son souffle en tentant de retrouver ses marques. Par-delà le bricolage des promesses et les engagements à gogo, la CAQ a tenté la grande séduction par une offre politique non conflictuelle. Il y aurait moyen de gouverner sans animosité, de gérer dans la seule recherche de solutions simples, appliquées simplement, comme le dicterait le gros bon sens…

À défaut de se délivrer de lui-même, le Québec pourrait au moins se délivrer de l’hostilité autoadministrée. L’aspiration qui a mis la CAQ au pouvoir, c’est la recherche de la politique du reposoir, une politique entièrement ramenée à sa dimension instrumentale. Ce n’est pas tant l’aspiration au réformisme des petits pas qu’à celle d’une politique sans politique que l’invitation a été faite. Le gouvernement Legault se présente comme le combattant de l’adversité managériale, tentant de (se) faire croire que la question du sens, celle du destin national, pouvait ne pas être posée sans cesse, que le Canada pourrait être un havre sinon de paix, du moins d’une torpeur bienfaisante, celle que devrait procurer la confiance d’être bien traité dans un cadre qu’on s’efforcerait de ne pas voir.

Il y a quelque chose d’effarant dans la prégnance de l’aspiration à la régression minoritaire dans la politique provinciale. Non pas que ce gouvernement fasse peur, il est confit de bonne volonté ! Non pas qu’il s’annonce menaçant – on a du mal à imaginer que ce cabinet de braves gens soit malveillant et mal intentionné. Ce qui fait peur dans ce qui s’annonce, c’est la candeur ! C’est ce à quoi elle expose le Québec, la vulnérabilité qu’elle dévoile par l’énergie mise à ne pas voir que notre gouvernement national n’a plus les moyens de ses responsabilités et encore moins ceux de répondre aux attentes légitimes de la nation. Une telle posture ne dessine que l’espace du nationalisme compensatoire, des combats dans de fausses arènes pour se donner des victoires symboliques qui n’auront de rayonnement que dans la province…

Malgré les apparences, le résultat électoral laisse le Québec sur la brèche. La conjoncture politique qu’il dresse n’annonce que de graves dilemmes qui se poseront sans doute beaucoup plus rapidement que ne le laisse à penser ce gouvernement de « la chance au coureur » que même des indépendantistes sont prêts à lui accorder. La bonne volonté ne fait pas de bonne politique. Sans rapport de force avec un Canada qui avance avec la certitude tranquille d’en avoir fini avec sa province à la loyauté douteuse, le gouvernement Legault ne tardera pas à avaler les couleuvres canadian comme l’exige l’attitude de minimisation des pertes inhérentes à la logique de minorisation. De fait, c’est déjà commencé : il ne s’était pas passé quarante-huit heures après le résultat que Justin Trudeau faisait les mises en garde sur la « tolérance », que son ministre de l’Immigration rappelait que c’est Ottawa qui décide. L’encre n’était pas encore sèche sur le nouveau traité de libre-échange qu’Ottawa faisait savoir qu’il y avait désaccord avec le Québec sur le mode de calcul et la hauteur des compensations à verser aux agriculteurs. Quelques semaines à peine écoulées et le monde culturel commence à entrevoir la vie sous Netflix et en dehors de l’exception culturelle. Et puis la Cour suprême qui avalise l’approche sournoisement centralisatrice à propos de la commission des valeurs mobilières. Et la ministre de la Santé qui fait des mises en demeure. Et puis, et puis, la liste ne fait que commencer.

Et comme dans un vieux film maintes fois rejoué et tournant en boucle, le double langage se réaffirme en force. Flattant le fétichisme automobile des banlieusards, Andrew Sheer se présente à Québec pour appuyer le délirant troisième lien sans souffler mot de ce qu’il défend en anglais : la relance du projet de pipeline Énergie Est. Et la bourgade va continuer de s’agiter. Comme elle continuera de s’énerver avec les Chambres de commerce qui mènent la chorale du salut par l’immigration, s’imaginant que les régions qu’abandonnent les natifs vont devenir attrayantes pour les immigrants. Tout pour ne pas voir le mal développement qu’inflige l’incapacité de l’État québécois de déployer une véritable politique de développement régional et d’occupation du territoire.

Les illusions sont tenaces. Les discours sur l’immigration et l’intégration les pousseront à des sommets de candeurs. Une minorité n’intègre pas, sinon que marginalement. Le débat identitaire restera là où il loge : dans les limbes. La francisation, l’enculturation en faveur d’une raison commune, tout cela restera dans le ciel des demi-mesures éphémères, le temps qu’Ottawa et son appareil juridique défassent une à une les timides avancées. Sans l’indépendance, sans le contrôle de notre État, la politique d’immigration ne conduit qu’à une intégration déficiente, toujours prisonnière de la concurrence des modèles et d’un fait aussi lourd qu’évident : les immigrants choisissent le Canada. Nous ne pourrons nous conduire en majorité légitime que lorsque nous en aurons le statut et les moyens. Ce ne sera jamais le cas tant que nous nous agiterons sous la botte d’Ottawa.

La gouvernance du déni est réglée comme du papier à musique. Pendant que des milliers de marcheurs s’époumonent pour s’inviter au Parlement de Québec, les impôts fédéraux servent à les rendre propriétaires du pipeline Trans Mountain et à subventionner l’acquisition de wagons-citernes pour accroître le transit de pétrole sale en direction de l’Atlantique. Le développement économique et le redressement écologique du Québec obéissent à des nécessités qui se trouvent aux antipodes du modèle de développement canadian en tant que pétro-État. Le régime politique et le paradigme extractiviste convergent objectivement pour déconstruire toute voie québécoise qui s’écarterait des choix fondamentaux qui font de Toronto et Calgary des centres de satellisation du potentiel économique québécois. Il faut une singulière dose de résignation pour tenter de se convaincre que le consentement à la minorisation offre une meilleure garantie de prospérité que l’indépendance.

Les lamentations sur Rona, sur Bombardier et autres pertes de moyens de contrôle ne font que commencer : la mentalité de dépendance peut certes servir quelques gérants qui plastronnent en tentant de faire croire qu’ils sont autre chose que des concierges de « classe mondiale », mais elle ne conduira qu’à l’accroissement des inégalités. La marginalisation et la succursalisation de l’économie frapperont d’abord les plus vulnérables. L’asphyxie financière planifiée conduit d’ores et déjà à l’effilochement du filet social et à contraindre de plus en plus brutalement le gouvernement du Québec à faire primer la raison comptable canadian sur la solidarité québécoise. Assurance-emploi contrôlée par Ottawa, assurance-médicaments difficile à financer sans ressources fiscales supplémentaires, déploiement d’une première ligne adaptée aux enjeux du vieillissement qui se présentent ici autrement qu’au Canada, tout cela ne créera qu’autant d’occasions de se contenter de demi-mesures, de prix de consolation, à payer, de surcroît du prix d’une plus grande soumission aux dictats fédéraux.

C’est uniquement en contrôlant notre État, en lui donnant les institutions et un régime qui soutiendront notre volonté de persévérer dans notre voie propre que nous pourrons aligner nos forces et nos talents sur une conception des choses qui pourra s’ordonner en fonction de nos choix de société et non pas des moyens que le Canada nous laisse et de la marge de tolérance qu’il consent à nous accorder pourvu qu’elle ne pèse pour rien dans ses choix et priorités. Le choix de la dépendance, c’est aussi celui de se laisser confisquer ce qui s’est bâti ici depuis des siècles. Le Canada n’est qu’une machine à usurper et détourner nos acquis les plus puissants. Le gouvernement Legault fait semblant de ne pas savoir à quoi il expose le Québec avec ses projets d’intégrer le développement d’Hydro-Québec dans la politique énergétique canadian et dans le partage d’infrastructures avec l’Ontario. Sitôt les projets réalisés, le régime fera voir ce qu’il en est de « l’intérêt général du Canada » et un autre fleuron tombera à la merci d’Ottawa…

Ce gouvernement est d’ores et déjà un gouvernement de transition. C’est celui de l’effort éperdu pour tenter de garder et gérer le Québec dans l’apesanteur historique. Le régime canadian pèse pourtant plus lourd que jamais et sa critique est, à toutes fins utiles, absente des débats publics. Le Parti québécois qui a tout fait pour s’en accommoder, ne prend pas encore la mesure de ce qu’il a légué au fil des tergiversations et du reniement. Québec solidaire fait chaque jour la démonstration que ce Canada réel reste un impensé pour sa manière de se convaincre que le Québec est libre de ses choix. La décision d’aller de l’avant ou non avec le changement de mode de scrutin dictera son alignement sur la question de l’indépendance ou sur une éventuelle lutte à mort avec le PQ pour s’arroger la suprématie rhétorique. Les paris sont ouverts sur sa volonté sincère d’échapper au clientélisme et à la politique politicienne.

Qu’on le veuille ou non, la question de la critique du régime va faire basculer la conjoncture. On le sait, le Parti libéral va tout mettre en œuvre pour la faire dévier, pour l’enliser dans les fausses considérations sur la tolérance et la bonne entente à tout prix et en toute matière. Il ne faut pas se leurrer, il ne mourra pas, il est essentiel au fonctionnement du régime. C’est un parti relais dont le rôle s’est modifié, mais qui reste essentiel. C’était traditionnellement le parti de l’Indirect Rule, de la gestion de la dépendance, distribuant prébendes et récompenses pour contenir le Québec ; il est désormais le parti de la minorité de blocage qui fera de la minorité anglicisée l’avant-poste plus arrogant que jamais de la majorité canadian. Jusqu’ici, fort d’un appui minoritaire important chez les francophones, il se jouait de sa clientèle ethnique pour se tenir bien en selle dans son rôle de garde-chiourme. Le résultat d’octobre a révélé que le rapport s’est désormais inversé : loin de pouvoir tenir pour acquise sa clientèle d’immigrés anglicisés, il en est devenu le prisonnier. Ce sont les barons ethniques qui vont désormais définir la marge de tolérance de son nationalisme de façade pour reconquérir la clientèle francophone qui l’a déserté et sans laquelle il ne peut espérer reconquérir le pouvoir. Rien ne dit qu’à Ottawa, où se trouvent ses véritables dirigeants, on ne contentera pas pour un temps d’en faire une force de déstabilisation.

Le répit sera de courte durée. Une fois passée la joie frileuse des réductions d’impôt provincial, les vraies affaires vont recommencer à s’imposer plus ou moins rapidement. La médiocrité va redevenir plus envahissante. Les choix vont se redéfinir par rapport à elle. Une existence fadasse ou un combat vital, tel seront les termes de l’alternative. Le Canada n’a rien d’autre à nous offrir que le rapetissement et la pensée de succursale. Les Québécois vont se redécouvrir devant le dilemme ontologique que la classe politique velléitaire a refusé d’énoncer et de trancher. Une nation qui a tenté de s’affirmer n’a d’autre choix que de se renier ou de reprendre là où ses hésitations l’ont dévoyée.

Le défi des souverainistes est évidemment celui de la refondation du mouvement. C’est une évidence que la popularité grandissante de l’expression rend trompeuse. Cette refondation, en effet, cache de très nombreux pièges, elle risque de se briser sur des écueils, hélas, trop familiers aux nations dominées. Parmi ceux-là, c’est très certainement celui de l’unité qui dressera les plus graves difficultés. Déjà la polarisation se dessine entre les forces de la table rase et du recommencement et celles de la restauration : se défaire d’un PQ fossilisé et fonder un autre parti ou reconquérir cette ancienne force encore capable d’inspirer mobilisation et dépassement ? Les débats seront âpres et les risques sont grands que les impatients, les frustrés, les esprits simples ne confisquent la réflexion et confondent le véhicule et la trajectoire, l’autorité authentique et la notoriété sanctionnée par les clergés médiatiques. Il faudra conduire la délibération avec une claire vision des forces en présence, de la nature du régime et de l’état de notre société dont la cohésion a été et sera de plus en plus durement mise à mal. Il y a des limites à toujours rater ses rendez-vous : la précipitation ne fera pas accélérer l’Histoire. Il faudra prendre le temps de se donner un cadre stratégique et un arsenal politique beaucoup plus rigoureux que ceux qui nous ont conduits dans l’éparpillement actuel.

Le chemin sera long et ardu, mais il est clairement dessiné. Nous aurons à refaire le paradigme national pour penser notre condition et imaginer l’avenir. Nous n’y arriverons qu’en explicitant une doctrine de l’intérêt national qui devra charpenter l’ensemble des débats publics et inspirer la nécessaire reconfiguration des institutions. Cette doctrine devra fournir la grille de lecture critique du régime canadian de minorisation. Il faut s’arracher aux représentations rabougries qui encadrent notre cheminement dans le dédale de la politique façonnée par Ottawa. Pour sortir de la gestion provinciale et mener le combat national, il faudra se donner des modèles d’action affranchis de la résignation minoritaire, porter les choix nationaux et les encastrer dans tous les lieux de vie et toutes les sphères institutionnelles. Il faudra des efforts considérables pour rehausser le niveau des compétences civiques de nos concitoyens, de moins en moins outillés et au fait des traquenards du partage des compétences et des distorsions des perceptions qu’impose un ordre médiatique parfaitement instrumentalisé par l’ordre régnant.

L’indépendance est une conquête, un combat de tous les instants, à mener partout, à gagner millimètre par millimètre. Sortir le Canada du Québec ne sera pas une mince affaire. Nous y parviendrons en conviant le peuple à se solidariser derrière des projets inspirants, assez mobilisateurs pour déclencher les forces qui feront rompre le carcan. Il ne suffira pas de se payer de mots en évoquant les théories de l’effectivité et en faisant des colloques sur la Catalogne et l’Écosse. L’effectivité n’aura la force et la forme que de nos propres conquêtes, de nos outils et… de notre capacité à ruser avec un ordre délétère.

Nous avons quelque chose à apporter au monde, nous en avons la puissance et les moyens. Il nous en faut la volonté et la discipline et ce goût de la liberté qui ne vient qu’avec l’espérance éperdue de donner à l’avenir la forme qui se dessine dans le goût des possibles. Nous avons les talents, nous avons la créativité, nous pouvons avoir la solidarité si nous savons faire les ponts entre les aspirations qui nous ont portés jusqu’ici et celles qui feront de notre Québec le pays qu’il mérite de devenir. En tout respect pour les héritages, en tout désir d’en faire le matériau d’une pressante invitation à construire quelque chose d’inédit, d’une maison originale dont nous serons fiers.

Nous avons, comme dit Vigneault, « un travail à finir ». L’Action nationale est bien déterminée à faire de la belle ouvrage.

 

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