À hauteur de géant

Ce texte a été rédigé, non sans émotion, au lendemain des funérailles d’État de M. Bernard Landry. Des funérailles qui étaient, à l’image de l’homme, toutes en éloquence et en grandeur. Et que dire du choix de la Basilique Notre-Dame, dont la beauté est digne des plus belles cathédrales européennes !

Le nombre d’intervenants et de témoignages avait de quoi montrer la diversité d’un héritage de grande ampleur. Il nous indique peut-être surtout la difficulté que nous avons à écrire l’épitaphe de Bernard Landry. Hier, nous pouvions entendre des témoignages sur l’homme de famille, l’indépendantiste, le citoyen du monde (au sens véritable, à mille lieues de l’esthétique branchée bon chic bon genre), l’intellectuel, le professeur, l’ami d’une générosité exemplaire, le patriote acharné, le redoutable adversaire, le bâtisseur de la nouvelle économie du Québec, le compétent ministre des Finances, l’artisan du virage technologique, l’impeccable interlocuteur de la nation crie dans le cadre de la Paix des Braves, et j’en passe.

M. Landry était, de fait, un penseur du Québec dans sa totalité. Il ne s’empêtrait pas dans d’inutiles distinctions entre domaines politique, économique et culturel. Pour lui, le Québec était à penser et à développer dans son ensemble.

On peut bien entendu regretter certains pans de l’héritage de Bernard Landry. Je suis particulièrement peu enthousiaste concernant la manière dont le déficit zéro a été atteint. Je débattais par ailleurs souvent avec lui au sujet de son enthousiasme à l’endroit du libre-échange contemporain. Si je comprenais évidemment les circonstances pour lesquelles le Québec s’y était converti, les circonstances avaient changé. Il lui arrivait par ailleurs de me téléphoner pour me « chicaner », toujours avec humour et amitié, à la suite de certains de mes écrits. Les discussions étaient toujours passionnantes.

Monsieur Landry était assurément un grand humaniste, comme bien des produits des collèges classiques, puis de l’éducation supérieure française. D’aucuns ont mentionné l’immense érudition et la grande classe de l’homme. Fidèle à sa génération, Bernard Landry était l’un des derniers à ne pas voir la politique en termes d’ambition personnelle et de calcul à la petite semaine. On reconnait ainsi la distinction entre les hommes d’État et les politicailleurs.

On se rappelle avec affection son fameux Audi Alteram Partem, « écoute l’autre partie » témoignant d’une culture certaine, mais aussi de la grande humanité de l’homme. L’anecdote révélait aussi autre chose : alors que sa campagne électorale était dans la tourmente, Bernard Landry lésinait à y aller de coups bas et voulait, par souci d’honnêteté, que justice soit rendue et que chacun puisse dûment s’exprimer.

Même ses plus grandes erreurs pouvaient être mises sur le compte de sa grandeur d’âme. En 2005, il a sans doute pris la décision la plus difficile de sa vie, qu’il regretta amèrement, celle de démissionner de son poste de chef du Parti québécois après avoir obtenu un vote de confiance qu’il jugeait décevant. Un autre que lui saurait prendre le relais et réussir ce qu’il n’avait pas su faire, croyait-il, tout dévoué qu’il était à la cause de sa vie, l’indépendance du Québec. Il en allait de l’intérêt national, croyait-il. Une grave erreur, dont le Parti québécois ne s’est toujours pas relevé, mais qui était certainement motivée par la conviction que les grands projets dépassent les individus. « La patrie avant les partis, les partis avant les hommes », aimait-il répéter. Dans son cas, le mantra ne relevait pas de paroles en l’air.

Cela ne l’a par ailleurs jamais empêché de se percevoir comme un militant. Il ne refusait aucune conférence, aucune allocution, aucune invitation à aller faire du porte-à-porte pour soutenir un candidat. Il était de toutes les assemblées, martelant la nécessité de l’indépendance nationale, mots qui avaient depuis longtemps remplacé dans son vocabulaire personnel celui de souveraineté. Pour lui, en plus d’une question d’intérêts fondamentaux pour le Québec, l’indépendance était pour une nation non seulement un enjeu de dignité fondamentale, mais allait tout simplement de soi. C’était aussi naturel que le lever du soleil.

M. Landry était-il le dernier des grands ? Il reste encore quelques survivants de cette époque révolue, celle d’un Québec qui se construisait, s’affirmait et défendait avec intransigeance sa propre conception du bien commun. Un Québec qui ne demanderait plus la permission d’exister. N’était-il pas normal que ce Québec mènerait ce processus à son point d’aboutissement logique ? En 1995, nous apercevions le pays de l’autre côté de la rive. Mais 1995 a aussi brisé ce ressort. La dynamique d’affirmation s’est estompée, laissant place à la fatigue. Ce qui ne se règle pas épuise par définition. D’espérance en désillusion, le souverainisme semble ne pas être en très grande forme.

L’indépendance est-elle morte ? Impossible. Ce qui hier était si puissant dans nos cœurs ne peut tout au plus que s’être temporairement endormi. Bernard Landry y croyait dur comme fer, lui qui avait vu le Québec connaître de si nombreux cycles politiques. Le ciel politique est gris, disait-il, mais au-dessus des nuages il demeurait bleu.

Le cercueil quittant la salle sous le chant de À la claire fontaine officialisait une chose : maintenant, c’est à nous de prendre la relève. Pour paraphraser Pierre Falardeau à la mort de Pierre Bourgault, Bernard Landry n’est pas mort, il est plus vivant que jamais.

Adieu Monsieur Landry.

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