Bernard Landry, un patriote des Lumières

Comment évoquer la mémoire d’un géant aux convictions fortes, féru de politique internationale, pétri de culture, friand de musique et boulimique de lecture ? Que retenir du legs inestimable d’un immense patriote, droit comme un pic, tendre et blagueur, à la pensée féconde, à la parole forte et mobilisatrice et à l’action salvatrice et visionnaire ?

Monsieur Landry aimait la vie et les êtres goulûment, passionnément, ardemment d’un amour doux et brûlant. Il était lui-même enveloppé d’amour. Celui de trois femmes exceptionnelles, sa mère Thérèse Granger, ses deux épouses consécutives, Lorraine Laporte et Chantal Renaud et celui de ses enfants, Pascale, Julie et Philippe, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. L’amour du monde est pour ainsi dire une sorte de garde-fou contre la rudesse et la cruauté de la vie politique. Préserver ses yeux de la laideur de façon à pouvoir se perdre dans la beauté du grand fleuve, en toutes circonstances, est pour ainsi dire une nécessité pour quiconque s’engage dans la vie publique. Car nul ne peut prétendre au beau sans en être profondément imprégné.

Certes, Monsieur Landry aurait pu choisir de traverser son temps avec détachement. Sa vie aurait été probablement moins agitée, plus tranquille, moins tumultueuse. Sauf que cette vie-là, plus ou moins, rangée ne l’intéressait guère. Pour un être de cette sensibilité si rare et de cette intelligence si vive, l’ennui prenait la forme de l’immobilisme. Pas question d’y succomber. La vie n’est pas un courant d’air tout de même ! Le monde appartient à ceux qui luttent, disait le grand Hugo, et monsieur Landry était de ceux-là. Un battant.

Oser penser et exister par nous-mêmes

Cet être, profondément enraciné dans notre histoire s’élançait vers le monde avec aisance et légèreté. C’est bien simple. Il planait alors que d’autres peinaient à marcher. Le Québec des années cinquante grouillait d’une volonté insatiable de changements. En ce temps-là, la vie portait en elle la promesse d’une histoire inédite et palpitante. Pour en mesurer la portée, faut-il encore rappeler cette banalité. Nous ne savons jamais par avance ce que la vie sera. C’est là que la touche de l’homme devient essentielle pour toutes réalisations, petites et grandes. De cette possibilité de changement, l’être est porteur par nature, c’est-à-dire par naissance.

Bâtir, créer, innover, agir. Pour cela, il fallait d’abord changer le regard que nous avions sur nous-mêmes, nous les Québécois. Il fallait nous redonner confiance collectivement. Il fallait nous requinquer, nous bousculer, nous convaincre qu’il n’y avait rien de mal à prétendre à l’excellence académique et professionnelle et rien de méprisable à lorgner la richesse. Il fallait nous sortir des bas-fonds de l’aliénation politique, économique, culturelle et linguistique pour nous placer dans Les Lumières, dans l’agir politique comme disait Hannah Arendt. Il fallait oser penser et exister par nous-mêmes. Bref, il fallait nous faire naître différemment, autrement.

Monsieur Landry appartient à une génération exceptionnelle à qui nous devons immensément. Changer le regard que nous avons sur nous-mêmes c’est sans aucun doute la plus grande des révolutions que les humains accomplissent sur eux-mêmes. Leur propre révolution copernicienne. Qui d’autre mieux que lui pour nous faire réfléchir sur notre condition ? D’accord, ce n’est pas l’enfer, ici. Loin de là. Surtout après les accomplissements des années 60 et 70, notre situation s’est améliorée grandement ; elle est loin d’être misérable. Raison de plus. Pourquoi se contenter du moindre lorsqu’on peut aspirer au meilleur ?

Mais imaginez qu’est-ce ça pourrait être si nous cessions de tourner en rond.

N’ayons pas peur des mots. Et si nous devenions libres ? Pas seulement en raison de simples considérations économiques. Quoique, la prospérité, c’est bien. C’est même très bien. Sauf que pour habiter le monde, il faut plus. Faut-il encore avoir une spécificité, un cachet, une posture, une identité.

Une âme au sens de Dostoïevski. Une culture au sens de Braudel.

Notre contribution à l’épopée de l’humanité

Monsieur Landry caressait cette idée d’indépendance comme une exigence incessante et pressante. Une obsession. Une obsession presque maladive.

Peut-on reprocher à un patriote de trop aimer sa patrie, sa nation, son peuple ? D’ailleurs, a-t-on déjà vu, un jour, un patriote mourir d’avoir trop aimé les siens ? Servir sa partie est bien entendu de loin, la responsabilité première de chaque patriote. Cette assignation à résidence dans l’étroitesse d’un statut dont nous restons désespérément tributaires le blessait profondément. Parce qu’il était convaincu de notre formidable potentiel à contribuer pleinement à l’essor de l’humanité.

Comment dire ? En préservant notre culture, nous participons à la préservation du monde. En ce sens, la diversité des cultures et des identités nationales c’est ce qui fonde la richesse de notre patrimoine universel. L’homogénéisation des marchés exige la pluralité des cultures. Je me souviens de façon très précise du moment où il a évoqué ce que je viens d’énoncer, ici, avec, évidemment, plus d’élégance. Il a aussitôt fait le parallèle avec la biodiversité. J’étais éblouie par la puissance de cette pensée profonde. Je venais de percuter, de comprendre, d’allumer. S’il y aura toujours quelque part un endroit dans le monde pour fabriquer des engins, des autos, des avions, des stylos, des tables, des chaises et, que sais-je, il n’y aura nulle part ailleurs dans le monde un espace pour appréhender l’humanité telle que nous le faisons, nous les Québécois. Si notre culture s’étiole, se perd, disparaît, s’efface, c’est une partie de l’humanité qui s’éteint. Autrement dit, notre apport au monde ne peut se résumer à un chiffre. C’est une vision de l’humanité que l’on porte en soi. C’est notre plus grande contribution à l’épopée humaine. Voilà une idée forte, centrale, de la pensée de monsieur Landry.

La nation, notre seul port d’attache politique

Une autre avenue tout aussi puissante qui a structuré son cheminement intellectuel ces dernières années consistait à réfléchir sur les conditions de préservation de notre culture et de notre identité nationale si particulières en Amérique du Nord. Qu’il faille valoriser la diversité et se réjouir de la richesse linguistique et culturelle qui constitue le Québec d’aujourd’hui cela allait de soi pour lui. Il en était immensément fier, lui qui parlait parfaitement bien l’anglais et l’espagnol et qui avait enseigné en Chine et en Égypte. Pour autant, il était réfractaire à l’idée de reconnaître d’autres communautés avec des droits spécifiques. Il y voyait même un grave danger. Une possibilité de fragmentation de notre nation en une multitude de petites communautés qui se tournent le dos les unes aux autres. Le seul espace de convergence de toutes et de tous, de chacune et de chacun qu’il privilégiait était la nation, notre seul port d’attache politique. Monsieur Landry allait encore plus loin dans son raisonnement. Il était convaincu que ce qui donne consistance à une existence ne venait pas du seul registre de nos inscriptions natives. « L’indépendance n’est pas une race, mais une conviction », disait-il. En ce sens, monsieur Landry était un homme des Lumières.

Ce qui importe, ce n’est pas d’où nous venons, mais ce que nous tendons à être, ce que nous voulons être, ce que nous aspirons à accomplir ensemble. Je le revois échanger avec nous lors d’une soirée que j’organisais au Centre humaniste de Montréal le 11 décembre 2015 qui réunissait des immigrants venant d’Afghanistan (Zabi Enayat-Zada), d’Iran (Shiva Firouzi), d’Egypte (René Tinawi), d’Israël et du Maroc (Léon Ouaknine), de Syrie (Nour Sayem), d’Algérie (Karim Akouche), de Tunisie (Nabila Benyoussef) et du Sénégal (Salimata Ndoye Sall). Qui d’autres mieux que lui, avec ses racines acadiennes, pour saisir la fragilité de la condition humaine, la fêlure de l’exil et de la déportation, des retentissements de nos destins fracassés et de nos vies chamboulées ? Pour nous, le Québec était une délivrance. Une renaissance.

Transmettre le goût du pays

La vie d’un patriote n’est pas de tout repos. Car à chaque fois que nous pensons avoir atteint le sommet, ce dernier s’éloigne de nous. Ou nous de lui. Allez savoir. Un peu à l’image de Sisyphe. Et à plusieurs tout devient compliqué. Nous ne marchons pas tous à la même cadence. Il nous arrive même de faire du surplace. De reculer. De subir des défaites. De connaître des échecs. Alors, on frôle le précipice. On peut manquer de discipline, de rigueur, de hauteur. Le chaos nous guette. Monsieur Landry a traversé toutes ces épreuves sans jamais perdre pied. Il a toujours maintenu sa propre flamme allumée en plus de garder celle des autres bien vivantes. C’était un mobilisateur né. Parler, convaincre, transmettre le goût du pays était chez lui un réflexe naturel, une vocation. Si bien que chaque fois que nous avions besoin d’un orateur exceptionnel, un militant prononçait le nom de monsieur Landry. Demandez à Marie-Anne Alepin, à Simon-Pierre Savard Tremblay, à Osvaldo Nunez, à Benoît Roy ou encore à Maxime Laporte et à tant d’autres !

C’est ainsi que j’ai vu monsieur Landry débarquer, un jour, avec son ange gardien et son garde du corps attitré, la merveilleuse Chantal, dans une salle bondée du 15e arrondissement de Paris pour y prononcer le mot d’introduction d’une conférence que j’organisai sur le multiculturalisme. Je revois Chantal lui dire : parle dans le micro, chéri. L’introduction s’est transformée en un développement. Monsieur Landry tenait toujours le micro. Il s’est tourné vers l’animateur, Brice Couturier, chroniqueur à France Culture, pour lui demander s’il avait épuisé son temps. Ce dernier lui répondit un peu gêné, « à peine monsieur le premier ministre ». « Alors, je continue ! poursuivit monsieur Landry ». Mathieu Bock-Côté, le prochain orateur souriait. Monsieur Landry était immensément heureux. Comme chaque fois qu’il venait en France. Car de tous les pays qu’il connaissait, c’est de loin la France qu’il aimait le plus pour sa culture et son histoire. Puis, dans la salle, sa tribu le suivait de près. Parmi ses amis présents entre autres : Louise Beaudoin et François Dorlot, Christian Rioux, journaliste au Devoir, à qui il vouait un grand respect. Nous avons fini la soirée dans un bistro autour du plat national français, le couscous…

Il aimait répéter le fait que Benhabib soit devenu un patronyme québécois. Comme tant d’autres patronymes venus d’ailleurs. Car le Québec, terre d’accueil, n’a cessé de faire de la place aux autres. À chaque fois, je le regardais avec émotion. Pour moi qui suis née en Ukraine, d’un père algérien et d’une mère chypriote grecque, Landry fait partie de mon patrimoine symbolique. Cet héritage si précieux, je le garderai jalousement. Je le porterai, toujours, avec dignité, fierté et reconnaissance.

Merci, monsieur Landry, de m’avoir fait grandir et de m’avoir fait aimer le Québec d’un amour réfléchi, d’un amour charnel et sensuel.

Merci, Chantal, pour ton amitié si chaleureuse et joyeuse.

 

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