Le modèle québécois en terrain inconnu avec l’arrivée de la CAQ

Dans l’article que j’ai publié en septembre dernier dans L’Action nationale, essentiellement, j’ai défendu deux thèses. D’une part, j’ai argumenté que le modèle québécois de développement avait connu des reculs significatifs au cours des 15 dernières années, sous les gouvernements PLQ de Charest et de Couillard. D’autre part, j’ai contesté une représentation véhiculée par une partie de la gauche1 selon lequel le modèle québécois avait aussi reculé, sous les gouvernements PQ de Bouchard et de Landry, de 1996 à 2003, et que cette période en avait été une de grande noirceur néolibérale en raison de l’obsession du déficit zéro qui aurait gangrené l’ensemble des politiques publiques.

Considérant que je pourrais avoir réussi à convaincre les lecteurs davantage au sujet de ma première thèse que de la deuxième, je compte dans ce nouvel article revenir sur mon argumentaire concernant la période Parizeau-Bouchard-Landry de 1994-2003. À mes yeux, cette période s’est avérée féconde pour le développement d’une flopée de politiques publiques sociales-démocrates innovantes2 qui ont enrichi le modèle québécois de politiques sociales, lequel avait connu une première phase de développement au cours des années 1960 et 1970. En somme, je reviens ici sur ce que j’ai appelé le devoir de mémoire touchant les années 1990 en considérant que les avancées du modèle québécois au cours de ces années, tout autant que les reculs des années 2003-2018, peuvent nous fournir des points de référence utiles pour traiter des enjeux qui nous préoccupent depuis l’arrivée du gouvernement de la CAQ.

Le référendum de 1995 a favorisé l’émergence d’une flopée de politiques progressistes

Depuis la défaite du OUI au référendum de 1995, la thèse qui s’est imposée dans les débats et écrits publics, c’est que cette défaite serrée et douloureuse avait cassé politiquement les reins de la nation et de l’État québécois. Cette thèse a du sens, du moins en partie, si on s’en tient au rapport de force politique entre le Québec et l’État fédéral au sein de la fédération canadienne. En effet, il est vrai que le Québec, depuis novembre 1995, s’est retrouvé politiquement sur la défensive pour faire avancer ses revendications en matière de partage des pouvoirs et faire reconnaître sa spécificité face au gouvernement fédéral et au reste du Canada.

Paradoxalement, sur le plan de la capacité de développer des politiques sociales et, plus largement, des politiques de développement local et régional que l’on peut qualifier de progressistes et innovantes, il est inapproprié de laisser entendre que l’élan du Québec aurait été cassé à la suite de la victoire du NON au référendum de 1995. J’ose le dire, pour les politiques sociales, le référendum de 1995 n’a pas été perdu. Le modèle québécois de développement social et économique en a retiré des avantages avec de nouvelles avancées sociales-démocrates qui sont apparues dans les années 1995-2003 et ont fait preuve d’une certaine résilience dans les années libérales des gouvernements Charest et Couillard qui ont suivi.

Grâce à des choix stratégiques effectués sous le gouvernement Parizeau (1994-1995), maintenus, approfondis et amplifiés sous les gouvernements Bouchard (1996-2000) et Landry (2001-2003), une alliance a été développée à partir de l’automne 1994 entre les partis politiques favorables à l’indépendance (le PQ, mais aussi l’ADQ jusqu’à la tenue du référendum) et, dans la société civile, les forces vives du mouvement social et du mouvement national qui étaient majoritairement progressistes et nationalistes3.

La démarche des Partenaires pour la souveraineté, enclenchée avant le référendum, a donné des fruits en matière de politiques publiques progressistes et démocratiques qui se sont prolongés dans les années qui ont suivi le référendum. En ayant pris l’habitude de travailler ensemble avant le référendum, les partenaires politiques et sociaux se sont trouvés, après comme avant le référendum, à préparer des projets novateurs de réforme socioéconomiques qui misaient sur une coopération forte et innovante entre l’État national québécois mis en valeur et les acteurs de la société civile et du marché du travail, qui ont joué des rôles de coconcepteurs et coopérateurs de nouvelles politiques sociales-démocrates.

C’est ce qui s’est passé, même si le PQ était un parti politique de coalition qui comprenait non seulement une aile centre gauche, mais aussi une aile centre droit. Cela ressort, même si les députés du caucus, de même que les ministres du gouvernement du PQ, à commencer par le premier ministre Lucien Bouchard, pouvaient être autant de centre droit que de centre gauche. En somme, le rapprochement et l’alliance entre les forces politiques et les forces sociales du camp du OUI ont favorisé à l’époque la conception et l’impulsion de mesures sociales de type centre gauche comme on l’a vu en matière de logement social, d’équité salariale, de reconnaissance de l’action communautaire et de l’économie sociale, de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, de politique familiale concernant les tout-petits, etc.

C’est ce qui me fait dire que le référendum de 1995 a constitué un incubateur de politiques publiques novatrices et progressistes4. Je ne prétends pas que l’approche néolibérale n’a pas imprégné l’action gouvernementale dans certains dossiers. Je dis plutôt qu’il est erroné de laisser entendre que l’ensemble des politiques gouvernementales à l’époque a été marqué à l’aune du néolibéralisme et que le modèle québécois de développement social a commencé à reculer dès ce moment-là.

D’où l’appel que j’ai lancé pour que les nationalistes progressistes d’aujourd’hui accomplissent un devoir de mémoire en assumant publiquement le fait que le modèle québécois a connu de belles avancées au cours des années 1994-2003 et que ces accomplissements constituent des points d’appui dont nous n’avons pas à nous priver pour remettre le modèle québécois sur les rails après les errements des 15 dernières années de régime du PLQ.

Comment évoluera le modèle québécois avec un gouvernement de la CAQ ?

Pour répondre à cette question, je me sens en territoire inconnu et peu enclin à faire de la futurologie. Néanmoins, je puis partager trois brèves remarques.

Premièrement, je dois le reconnaître, pendant les 60 premiers jours du gouvernement Legault, il y a eu plus de « changement » positif que ce à quoi je m’attendais. J’ai été surpris par le ton des premiers discours de François Legault, comme si les habits de premier ministre l’avaient amené à faire ressortir certains côtés attachants de sa personnalité. Ce fut le cas pour son intervention, lors des funérailles d’État de Bernard Landry. J’ai été agréablement surpris d’entendre le nouveau premier ministre parler de façon sincère et humble, de ce qu’il avait appris et apprécié en côtoyant Landry pendant 20 ans. J’ai été surpris également d’entendre le nouveau premier ministre admettre sans détour que son parti politique n’était pas préparé pour faire face aux enjeux liés à l’environnement. Si bien que j’ai commencé à me demander s’il ne se pourrait pas que le « changement » annoncé dans la campagne de la CAQ puisse s’avérer dans certains dossiers plus intéressant que ce que j’avais anticipé.

Deuxièmement, pour l’évolution du modèle québécois de développement, il est difficile de ne pas s’attendre à de nouveaux reculs si on réfléchit à ce qui pourrait arriver avec la mise en œuvre de plusieurs grands thèmes du plan de match de la CAQ vendus pendant et avant la campagne électorale. Je pense entre autres à ce vif attrait pour la construction de nouveaux barrages hydroélectriques ; à la promesse réitérée d’éliminer 15 000 postes de fonctionnaires sans affecter l’offre de services collectifs dans les domaines de l’éducation, des services sociosanitaires, des politiques familiales, en logement social, etc. ; à l’engagement de réaliser la maternelle 4 ans à l’intérieur d’un premier mandat sans avoir les locaux nécessaires et sans faire dérailler la poursuite de la politique des services de garde à la petite enfance qui mise sur le rôle clé des CPE depuis 20 ans ; à cette obsession de remettre de l’argent dans les poches des familles en ajoutant qu’elles feront prévaloir le libre choix de se procurer des biens et services collectifs soit du côté public, soit du côté du privé marchand, soit du côté de l’économie sociale et solidaire dans les domaines des services de garde à l’enfance, de l’habitation, des services à domicile, de l’hébergement des aînés, des services de santé et d’éducation, etc.

Troisièmement, je me demande si nous ne pourrions pas assister à une réactivation de la fibre nationaliste québécoise dans l’espace public lors des prochaines manifestations de la velléité fédérale de traiter le Québec à la manière d’une province comme les autres. À cet égard, est-ce que le gouvernement de la CAQ ne pourrait pas être amené à nous surprendre en se démarquant du PLQ des dernières années sur des terrains où on ne l’attendait pas ? Par exemple, n’est-ce pas ce que nous avons vu lorsque le nouveau gouvernement a procédé rapidement et correctement à la reconnaissance officielle des deux petits partis d’opposition que sont le PQ et QS même si le pourcentage de vote obtenu et le nombre de députés élus ne répondaient pas dans les deux cas aux règles d’admission au statut de parti officiel ?

Sur cette erre d’aller, il sera intéressant de surveiller si le nouveau gouvernement sera capable de donner suite à sa promesse de procéder à la réforme du mode de scrutin. En outre, en étant talonné sur le terrain législatif par une opposition à la fois diversifiée, robuste et imaginative, on peut se demander si le gouvernement de la CAQ ne pourrait pas être amené à démontrer plus de fermeté et combativité que le gouvernement du PLQ pour tenir tête au fédéral dans la défense de la nation québécoise et de son État national dans ses champs de juridiction exclusifs comme la santé ou partagés comme l’immigration. Ne pourrait-il pas avoir l’opportunité de procéder à l’adoption au cours de l’année 2019 d’une proposition « Bouchard-Taylor plus » sur la laïcité, tout en trouvant une façon d’éviter la contradiction que signifierait le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale ?

En terminant, j’avance l’hypothèse que la question nationale québécoise risque de devenir à nouveau importante dans les délibérations de l’Assemblée nationale. Pour réfléchir dans cette direction, je m’en remets à certains résultats d’une enquête de l’Institut Angus Reid rendus publics le 4 octobre dernier. Ces résultats concernent la position des électeurs québécois en rapport avec la promotion de l’indépendance. Au total, 35% des électeurs sont favorables à la poursuite de cet objectif. En outre, si on fait la ventilation en surveillant le choix des électeurs des quatre principaux partis qui se répartissent les sièges de l’Assemblée nationale, on constate que la position favorable à l’indépendance est retenue par les électeurs des quatre partis avec des pourcentages qui varient. Elle est retenue par 35% des électeurs de la CAQ, 9% des électeurs du PLQ, 84% des électeurs du PQ et 47% des électeurs de QS (Angus Reid Institute, 2018).

Cela veut dire qu’une tendance au sein du gouvernement sera sensible à la question nationale et que cette sensibilité sera titillée par deux des trois partis d’opposition, soit le PQ et QS, de même que par les mouvances nationalistes et indépendantistes au sein de la société civile.

 

 

* Politologue, professeur émérite à l’École de travail social de l’UQAM

 

 

Bibliographie

Angus Reid Institute (2018). Quebec Election Analysis, 4 octobre.

Dubuc, Pierre (30 octobre 2018). « Autopsie d’une défaite annoncée », Le Devoir, 30 octobre 2018, A 7.


1 Cette gauche est présente non seulement à QS, mais aussi au PQ, par exemple dans la mouvance SPQ libre (Dubuc, 2018).

2 Innovantes, dans la mesure où les politiques de l’époque valorisent les apports d’une économie mixte ou plurielle dans laquelle les principes d’une économie sociale, communautaire et solidaire occupent une place privilégiée aux côtés des principes de l’économie publique et privée marchande. Comme c’est le cas par exemple dans la politique des services de garde à la petite enfance qui confère un rôle clé aux CPE, des acteurs de l’ESS (économie sociale et solidaire).

3 Lors du référendum de 1995, l’alliance entre la gauche sociale et les indépendantistes était plus nette que lors du référendum de 1980 lorsqu’une partie importante de la gauche n’était pas dans le camp du OUI en préconisant l’abstention ou l’annulation.

4 Je ne veux pas commencer à me citer à nouveau, ce qui est toujours désagréable. Mais, au cours des vingt dernières années, seul ou avec d’autres, j’ai produit des dizaines de textes théoriques et empiriques qui fondent l’argumentaire que je résume ici. Si on cherche la trace de ces textes, on pourra partir de certains textes disponibles sur le site internet du CRISES (https://crises.uqam.ca).

 

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