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Réussir l’indépendance

Pour beaucoup d’entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d’une petite apocalypse politique. Jamais on n’avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d’élection, jamais on n’avait élevé avec tant d’ostentation l’Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer. L’esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n’a offert au peuple d’ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.

Le 1er octobre, pour l’indépendance, rien n’est arrivé. Nous savions depuis longtemps qu’il allait en être ainsi. Faibles consolations : le Parti libéral a été violemment congédié par le Québec français et un parti en apparence sensible à des questions longtemps interdites, mais qui préoccupent néanmoins les gens d’ici, est entré à Québec. Malgré cela, malgré que ce réveil électoral du Québec français soit fondamentalement réjouissant, nous pouvons et nous devons nous demander : est-il cohérent, est-il même possible de se tenir debout pour la nation en ne parlant de l’État que de manière administrative et en rejetant totalement l’idée de sortir du régime canadien auquel nous sommes pourtant soumis ?

Le rejet historique du PQ par l’électorat québécois laisse le parti des « souverainistes d’abord » dans une position fâcheuse. Le navire est à l’abandon. Le personnel administratif sera, faute d’argent, renvoyé. Avant que les Québécois intéressés par la souveraineté – encore fort nombreux – ne se résignent à passer à un autre appel faute de leaders inspirants et d’un véhicule politique bien armé, il devient urgent de tenter une refondation radicale des bases du mouvement indépendantiste. De poser un diagnostic sur la condition québécoise actuelle. D’explorer avec sérieux, à la lumière de ce diagnostic, des voies d’avenir.

Voies d’avenir, je dirais même voies d’espoir, car s’il est une chose qui soit aujourd’hui certaine, c’est que le contexte politique qui s’est déployé au Québec depuis maintenant plus de 20 ans a fini de nous plonger dans d’équivoques interrogations. Le doute n’a plus sa place. Les débris qui jonchaient le champ de ruines dont parlait Jacques Parizeau, cette forme moribonde du projet souverainiste tel que nous le connaissons depuis son avènement dans les années soixante avec ses deux effroyables échecs, font place à un vide. Le vide est parfois troublant, inquiétant, angoissant. Il ouvre toutefois de nouveaux champs de possibles. Un cycle se termine, un nouveau peut donc commencer.

J’estime primordial que nous appréhendions le contexte politique actuel, celui de l’effondrement du Parti québécois et du triomphe de l’administration des choses sur le gouvernement des hommes, avec un regard ambitieux et totalement nouveau. Il faut inscrire notre compréhension de la situation nationale québécoise au sein du Canada, oui, mais aussi plus largement au sein de la civilisation occidentale et des enjeux qui aujourd’hui la bercent. Nous trouverons là un éclairage susceptible de nous guider vers une nouvelle orientation.

Cette analyse, je l’ai développée dans un premier essai qui vient d’être publié aux éditions du Château d’Encre et que j’ai intitulé Anesthésie générale. Dans un premier temps, j’en partagerai avec vous les grandes lignes, puis je proposerai, dans un second temps et à la lumière de ma constatation que nous sommes un peuple endormi, sous l’emprise d’une pharmacopée variée et redoutablement efficace, les lignes directrices de ce qui pourrait être une tentative de faire entrer la conquête de notre indépendance nationale dans le XXIe siècle.

Le libéralisme comme agent anesthésiant, paralysant et amnésiant

Anesthésie générale. Voilà l’état dans lequel nous sommes plongés, québécois. Dans le domaine médical, l’anesthésie est un processus qu’on enclenche chez un patient pour lui éviter des souffrances, pour permettre qu’on joue à l’intérieur de son être biologique afin d’altérer certains organes d’une manière à le guérir d’un mal quelconque. En général, le patient consent aisément à l’anesthésie. S’il l’appréhende avec réticence, on lui administrera divers calmants pour le détendre et le rendre plus réceptif.

La métaphore me semble aller comme un gant au Québec post-1995. La souffrance nationale du Québec est en effet immense, voire insupportable. La plaie est béante. Le 30 octobre 1995, le peuple québécois a échoué à se donner lui-même naissance. Selon les règles communément admises de l’État de droit, le Québec se serait dit « non ». Purement et simplement. La réalité est toutefois plus troublante et plus complexe que cela. Le noyau ethnoculturel du Québec, soit le Québec francophone de tradition culturelle catholique, voulait naître1. Il voulait décider de son destin. Devenir souverain sur son territoire. Son élan émancipateur a toutefois été bloqué, rendu caduc par l’opposition en bloc de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « minorités ».

Le verdict rendu par Bernard Derome lors de la soirée référendaire, et plus encore la phrase si controversée, mais tellement lucide de Jacques Parizeau, ont révélé la terrible maladie du Québec : le peuple majoritaire, le cœur de la nation, le Québec des profondeurs, le Québec des siècles a été humilié, son impuissance a été télédiffusée dans tous les pays. On ne se remet ni facilement ni rapidement d’un tel drame. La détresse politique qui a résulté de cette débandade, de cette énième émancipation ratée du peuple québécois qui aurait dû, si elle n’avait pas avorté, constituer l’aboutissement logique de la Révolution tranquille, a rendu le peuple d’ici particulièrement réceptif à tous les procédés qu’on lui a proposés pour s’engourdir.

Comment engourdir un peuple ? En le plongeant dans l’impolitique au nom de son propre bien-être. En disant aux bonnes gens plongés dans l’amertume : « Voyez, vos passions politiques vous ont menés d’abord au conflit, au bord du déchirement, puis finalement à la souffrance. Votre enthousiasme était en fait un pathos. »

Dès lors qu’on admet cela, il devient urgent d’entamer un processus de dépolitisation de ladite société pour la libérer de son pathos. Car cette société, en l’occurrence ici la société québécoise dont le cœur battant souhaitait ardemment sa venue au monde en se dotant d’un État souverain, dérangeait l’ordre établi. Cet ordre, c’est celui du Canada post-1982, le Canada de Pierre Elliott Trudeau, le Canada de la Charte des droits et libertés. Ce Canada, c’est le paradis du libéralisme. Vouloir rompre avec lui, vouloir le briser, c’est s’inscrire en faux contre le régime politique qu’on chante unanimement comme étant le plus vertueux, le plus moralement élevé que n’aient jamais connu les hommes. C’est rejeter le primat du culte « droitdel’hommiste » sur l’humanité concrète. De la diversité. Du multiculturalisme rose bonbon. C’est vouloir, aux yeux des bien-pensants favorables au statu quo pour le Québec, se refermer sur soi porté par quelque élan cryptofasciste, xénophobe, raciste. Ce serait rêver, à mots couverts, d’une société homogène, ethniquement nettoyée.

En réalité, faire l’indépendance, c’est vouloir ajouter une frontière au monde. C’est croire aux limites en politique. C’est croire qu’un peuple peut légitimement aspirer à contrôler son territoire. C’est croire que le droit collectif existe, qu’un peuple est davantage qu’un simple agrégat d’individus, que le tout d’une nation est plus grand que la somme des parties et que, par conséquent, un cadre de droit collectif existe qui prime – et bien souvent, rend possible – le droit des individus. C’est de croire en la souveraineté populaire comme pouvoir constituant.

Or, ces convictions sont en opposition radicale avec les formes contemporaines du libéralisme. C’est donc par une abondante injection de propagande idéologique libérale qu’on tentera d’endormir et de neutraliser cette suspecte nation québécoise. Le libéralisme d’aujourd’hui, depuis la chute de l’URSS et la fin de la guerre froide, se présente comme l’agent pacifiant par excellence censé purger le monde du conflit, censé libérer les minorités de la tyrannie des majorités. Or, qu’est-ce que le conflit ? C’est une composante essentielle du politique. Que cherche-t-on à cacher derrière la prétendue tyrannie des majorités sur les minorités ? C’est la démocratie, l’acte fondateur de l’État, c’est le pouvoir souverain du demos sur les innombrables caprices individuels.

Le libéralisme craint ce pouvoir souverain du demos – cette souveraineté populaire – comme la peste, car il fait entrave au droit de l’homme par excellence, soit la sacralisation de la liberté des individus. Il faut donc limiter les possibilités pour le peuple de se gouverner, de faire preuve de décisionnisme politique, par toute une série de contre-pouvoirs : juridiques, économiques, technocratiques, médiatiques. Alors que Tocqueville invitait à la prudence devant le risque de la tyrannie en démocratie, le libéralisme moderne, lui, considère que toute majorité en démocratie est par essence vectrice d’une tyrannie qu’elle fait subir à des minorités victimes. La mission des institutions étatiques devient donc de réduire le plus possible le champ d’action politique de la nation, afin de la protéger d’elle-même, d’éviter que s’expriment ses pathologies. Le politique devient impolitique. Les grandes décisions sont prises par des experts. La nation se soumet aux impératifs économiques. Ses désirs doivent recevoir l’assentiment du droit pour être rendus effectifs. Que reste-t-il au peuple, mis à part la honte et la repentance imposées par l’élite médiatique ?

Il reste ce que Simon-Pierre Savard-Tremblay appelle un État-succursale2, une agence qui dispense des services publics à des gens qui sont de moins en moins des citoyens et de plus en plus des clients. Il reste la gestion des affaires courantes. L’ampleur du débat public se rétrécit comme peau de chagrin. On parle de taxe santé, du nombre de grammes de cannabis qu’il sera permis de posséder. On demande aux gens de décider si un repas en CHSLD coûtera 2,37 $ ou 2,93 $. Si les questions de conciergerie sont inévitables, elles représentent ce qu’il y a de plus bas, de moins fédérateur, de moins passionnant en politique.

Dans cette petite description des débats courants de notre temps, c’est la scène politique québécoise des 20 dernières années que l’on décrit en fait. Voilà dans quel genre d’anesthésie nous sommes plongés. Penser la nation est devenu un acte transgressif. Parler de contrôle des frontières, de réduction de l’immigration, de l’importance de l’autorité de l’État sur son territoire risque à tout moment de condamner celui qui aborde ces sujets au lynchage public. Sujets interdits, susceptibles d’éveiller le pathos collectif…

Gauche et droite : deux catégories à oublier

L’anesthésie générale que subit le Québec depuis 1995, c’est donc celle d’un libéralisme hégémonique ennemi de l’enracinement, des limites, des frontières, des nations. En lui communient deux clans réputés ennemis : la gauche et la droite. À gauche, on rêve d’une terre sans frontières, de libre circulation des gens – ou plutôt de touristes bourgeois-bohèmes – d’accueil de tous les opprimés de la terre au nom du Bien universel, de l’amour du Saint-Autre et des incantations jubilatoires, mais autodestructrices du Pape François. À droite, on rêve exactement de la même chose, de cette terre aux frontières les plus poreuses possibles, mais pour différents prétextes. La libre circulation des biens de consommation fait miroiter au grand capital une prospérité sans précédent. L’invasion touristique planétaire présente des occasions d’affaires exceptionnelles en plus d’offrir une cellule de confinement idéale pour les particularismes culturels qui pourront, dans le paradis sans-frontière, devenir des résidus folkloriques sympathiques et non plus des obstacles à l’uniformisation des biens de consommation. L’immigration massive des opprimés de la terre dans les pays occidentaux fournit une main-d’œuvre bon marché susceptible de faire pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires des ouvriers locaux. Les Québécois refusent de travailler pour un salaire de misère dans des emplois peu stimulants ? L’appel des sbires libéraux à ouvrir les frontières pour combler les postes illustre parfaitement bien cet état de fait. Pourquoi améliorer les conditions de travail et augmenter les salaires afin de rendre les emplois à pourvoir plus attrayants lorsqu’on peut faire appel à une immigration qui ne rechignera pas ? Avec une Terre sans frontières, c’est le commerce qui, au bout du compte, triomphera. Avec lui la langue universelle, l’anglais. Ça sera la fin de « l’exclusion », et le début, nous fera croire la gauche libérale, de la plus grande célébration de l’altérité de l’histoire de l’humanité !

Ça sera, en fait, puisque n’importe qui pourra habiter n’importe où, la fin de la citoyenneté. Conséquemment, la fin du politique. Et comme le social a besoin du politique pour se constituer et s’organiser3, c’est une grande atomisation des peuples qui s’opérera. Les collectivités ainsi diluées, les hommes et les femmes du monde perdront le dernier rempart de leur dignité, car la patrie est le dernier habit qui reste à celui à qui on a tout enlevé.

C’est dans ce contexte que le Québec de 2018 se situe. C’est par les incantations des curés libéraux et de leurs ouvriers zélés œuvrant dans les grands médias et les écoles que le Québec s’est vu lentement paralysé, privé de toute possibilité de réfléchir son propre destin et de rêver sans honte à son indépendance. Voilà, tracé à grands traits, le diagnostic que je pose sur la condition québécoise actuelle : l’anesthésie, c’est la déconnection du peuple avec le politique, c’est la consécration de son impuissance par le libéralisme hégémonique et ses promesses de prospérité et d’un monde purgé de tout conflit.

L’obligatoire et urgente refondation

Depuis l’échec de 1995, la démission a été notre mot d’ordre. La souveraineté serait un boulet électoral. Cette approche velléitaire a, de toute évidence, participé au naufrage péquiste. Une erreur fut toutefois faite par de nombreux commentateurs et analystes politiques, qui ont tôt fait d’amalgamer les insuccès du Parti québécois avec l’appui de la population à la question nationale. Deux constats doivent être faits ici. Le premier : les chiffres d’appui à la souveraineté du Québec, alors que la question est maintenant totalement occultée du débat public, ne fléchissent pas significativement, oscillent entre 35 % et 40 %, et sont de ce fait comparables à ceux qui avaient cours au déclenchement du référendum de 1995. Le second : le Parti québécois a fait de la question nationale, depuis 20 ans, une jolie fleur à la boutonnière de son habit programmatique. La souveraineté comme un point de coquetterie, jamais comme une chose sérieuse. Capitulant devant l’histoire qui consacre, nous l’avons vu plus tôt, la domination de l’hégémonie libérale sur les esprits au détriment du droit des peuples, le Parti québécois n’a jamais sérieusement envisagé de réaliser l’indépendance nationale depuis 1995. Difficile de démontrer plus clairement son impuissance politique ! Comment un parti politique espère-t-il convaincre un peuple de l’appuyer alors qu’il démontre si peu de vigueur ? La réponse est simple : il ne convainc plus.

Aujourd’hui, il faut refonder le mouvement. Se recentrer autour de la souveraineté, de l’indépendance, et non sur le Parti québécois. Congédier le PQ n’est d’aucune manière une nécessité. Il faut toutefois garder en tête que notre projet politique, c’est d’abord l’indépendance et ensuite le véhicule, et non l’inverse. C’est par l’essentiel qu’il faut commencer à rebâtir.

L’essentiel : une doctrine politique moderne et claire

Il nous faut impérativement nous doter d’une doctrine politique qui soit claire. D’une série de lignes directrices autour desquelles organiser notre action, sur lesquelles baser nos éventuelles propositions programmatiques. Ce travail qui consiste en nous entendre sur une doctrine politique claire est une affaire interne au mouvement, qui concerne tous ceux pour qui l’indépendance d’abord est le mot d’ordre, tous ceux qui ont horreur du souverainisme conditionnel que prône Québec solidaire, pour qui l’indépendance d’un peuple n’est légitime que si elle se fait par la gauche.

Refonder notre mouvement en procédant à une série de petits amendements à faire aux propositions péquistes traditionnelles, à une opération marketing pour changer l’image du parti ou en proposant diverses micromesures pour plaire davantage à des milléniaux déracinés qui se croient uniques comme des flocons de neige est une approche totalement vaine parce que purement esthétique. La reconstruction doit se faire en profondeur. Ce sont les fondements mêmes de l’indépendantisme qu’il faut repenser aujourd’hui.

L’arrimage de la question nationale avec le gauchisme était une saveur qui, en 1970, avait du sens au regard du contexte politique – décolonisation mondiale, Révolution tranquille. La droite, après la mort de Duplessis, était à toutes fins utiles disparue du paysage politique québécois, et elle était historiquement attachée au Canada. Faire appel à elle pour soutenir le projet indépendantiste en 1968 aurait consisté à faire preuve d’un funeste aveuglement. Les choses changent cependant, et prennent parfois une tournure surprenante. Aujourd’hui, le précipice qu’on croyait infranchissable entre la gauche et la droite se révèle être une illusion. La gauche libertaire, citoyenne du monde, qui se gargarise de toutes les vertus et se réclame du bien pour mâter l’opinion des gens qui la critiquent en les traitant de fascistes, de racistes et d’autres noms d’oiseau et la droite économique néolibérale communient d’un même esprit, devant le Dieu du libéralisme.

Altermondialisme progressiste ou mondialisme néolibéral, peu leur chaut. L’important est la dissolution, à courte ou moyenne échéance, de la nation. Laissons ce fond de cuisson donner sa saveur aux partys de cuisine et autres assemblées constituantes inclusives et paritaires de Québec solidaire qui croit que sans ce gauchisme essentiel, la souveraineté est vaine.

Premier pilier de la refondation : la démocratie illibérale

La doctrine qui doit être la nôtre, aujourd’hui, gens qui croyons pertinent d’ajouter une frontière au monde en 2018, gens qui croyons en l’enracinement, en l’héritage, en la nation, en l’existence des peuples, c’est la doctrine illibérale, car le libéralisme est, à mesure que son hégémonie s’affirme, l’assassin de la nation, du collectif, de la souveraineté du peuple. Ne se méfie-t-il pas ouvertement de ce même peuple, lorsque celui-ci vote Trump, appuie le Bexit, sympathise avec le Front national, le parti Cinq Étoiles en Italie, s’affuble de gilets jaunes ou se bat pour l’indépendance de la Catalogne ?

L’illibéralisme, terme qu’on doit au chercheur Fareed Zakaria, c’est la clé qui permet de renverser la dynamique de l’individualisation et de l’atomisation des nations, qui tempère l’obsession des droits de l’homme desquelles se servent tous ceux qui réussissent à s’élever, aux yeux des médias et des universitaires, en victimes afin d’aller à l’encontre de ce que souhaitent les peuples. L’illibéralisme est démocratique, bien plus que le libéralisme. Il s’agit, pour reprendre la définition donnée par Zakaria dans Foreign Affairs en 1997, « d’une forme de démocratie où la souveraineté populaire et l’élection continuent de jouer un rôle essentiel, mais où l’on n’hésite pas à déroger à certains principes libéraux (normes constitutionnelles, libertés individuelles triomphantes, séparation des pouvoirs) lorsque les circonstances l’exigent4. » Cette démocratie illibérale est adaptable aux besoins spécifiques et aux sensibilités politiques de chaque peuple. Le principe global en reste tout de même de clair : réviser le cadre d’exercice de la démocratie, ne plus considérer ce que le libéralisme a fait des principes de l’État de droit comme des absolus, réaffirmer le politique contre le chartisme et ses avatars.

De cela, plusieurs peuples au monde aujourd’hui ont soif face à l’impuissance dans lesquelles les plonge l’agent anesthésique libéral. Ceux qui craignent et frémissent d’effroi devant l’idée de congédier le libéralisme triomphant de notre doctrine politique doivent impérativement comprendre qu’amalgamer le principe démocratique avec l’idéologie libérale, en faire des synonymes et des concepts indissociables est une erreur d’analyse fondamentale qu’il faut rectifier à tout prix.

La démocratie libérale est le régime qui garantit les droits de l’homme, pas la souveraineté du peuple. L’État de droit, devenu l’horizon indépassable de notre temps, dissout alors le politique sous l’effet corrosif de la multiplication des droits. Comme le dit Marcel Gauchet, « à être évoqués sans cesse, les droits de l’homme finissent par paralyser la démocratie5.

Le Québec aussi a soif de cela. Pas le Québec montréalocentré, vendu au rêve de la « global city6 » cosmopolite et à son fantasme selon lequel, pour être légitimes aux yeux du monde, il faut les mêmes boutiques de vêtements californiens fabriqués au Bangladesh que dans les autres grandes villes, les mêmes édifices conçus par les mêmes « starchitects », la même culture mondialisée, alliant lamentations de barbies autotunées, musique électronique sans aucun instrument acoustique, et éructations de pseudo-gangsters vulgaires imitant le langage des ghettos new-yorkais ou des cités parisiennes.

Non. Le Québec qui a soif de cet illibéralisme, c’est le Québec des profondeurs, celui qui fait frémir les tenants du statu quo libéral s’il s’agite et décide de prendre son avenir en mains au nom de sa souveraineté.

Nos propositions politiques concrètes doivent s’appuyer sur cette doctrine de la démocratie illibérale. Intérêt national d’abord, volonté de gouverner pour le peuple d’ici, pour le Québec, en fonction de la majorité légitime comme point de ralliement et non pas en faveur d’une constellation de diversités sans lien et sans référence commune. Cela doit être la clé de voûte de la reconstruction du mouvement souverainiste d’aujourd’hui, car sans une contre-proposition solide au terrifiant Empire du Bien libéral, tout effort de construction nationale perd son sens et sera voué à l’échec.

L’illibéralisme, c’est faire le pari de la puissance du peuple face à l’impuissance dans laquelle l’élite intellectuelle, médiatique et économique tente de le plonger. Cette doctrine, jamais on ne doit la soumettre à des lubies marxisantes, capitalistes ou socialisantes. Le politique doit être le maître, et l’économique, l’outil du maître, car mettre les considérations économiques au-dessus des considérations politiques, c’est donner raison au dissolvant libéral, pour qui l’ordre du monde passe d’abord par des questions d’argent. Ne nous laissons pas berner par des appels trop dogmatiques au socialisme ou par des leaders qui, d’un côté, donneraient l’impression de se battre pour le peuple et, de l’autre, ne parleraient que de baisser taxes et impôts, de réduire le filet social au strict minimum et d’inféoder le peuple à quelques oligarques nationaux.

Tous ces individus, en réalité, parlent le langage de l’idéologie libérale et orchestrent, sans le savoir parfois, la castration du peuple qu’ils disent vouloir sauver. C’est pourquoi je crois important de nous opposer à toute rigidité en ce qui a trait à l’organisation économique de la société que l’on souhaite construire. Dans certains cas, la nationalisation d’un domaine est pertinente et bonne, dans d’autres non. Pareil pour la fiscalité, pour l’étendue de l’intervention de l’État dans l’économie. Il faut que la seule balise qui scintille dans nos sombres esprits soit celle de l’intérêt national.

Second pilier de la refondation : le populisme

Une fois cela dit, une fois nos esprits éclaircis et nos orientations rendues cohérentes par une doctrine claire, il faut aller parler à ce peuple à qui on souhaite redonner le pouvoir. Le reconnecter au politique. C’est par le biais du populisme qu’il faut le faire. En établissant une critique vigoureuse et incessante des élites, du happy few montréalais qui pontifie du haut de sa prétendue supériorité morale ou intellectuelle. Parler populiste, c’est aussi parler du nous, l’identifier, le définir comme francophone et de tradition culturelle catholique, accepter son importance dans la fondation de l’idée qu’on se fait de la nation et dire clairement que c’est pour lui, pour la défense de ses intérêts que l’on souhaite gouverner.

Cela ne signifie pas que ce nous soit fermé et xénophobe, mais seulement qu’il est le ciment de la nation québécoise. Les nouveaux arrivants souhaitant devenir citoyens doivent accepter de se greffer à ce nous, de l’intégrer. Actuellement, l’intégration est un échec. Un indice très simple nous permet de le constater. Les sondages et études abondent pour souligner les écarts que le résultat électoral d’octobre a consacrés entre le Québec des profondeurs, les minorités de blocage et les citoyens métropolitains dans le giron idéologique de Montreal global city.

Si les préférences du Québec des minorités ne constituent pas un bloc monolithique parfait et qu’existent, au sein de ces « minorités », des individus parfaitement intégrés, elles divergent assez radicalement et fondamentalement de celles du Québec franco-catho pour qu’on en conclue qu’existe un fossé immense séparant la communauté qui constitue le cœur battant du Québec et ceux qui devraient s’y intégrer. Un groupe minoritaire bien intégré ne devrait-il pas partager les aspirations nationales de sa société d’accueil ? S’il s’y oppose en bloc, de manière quasi soviétique et sans possibilité de dialogue, cela ne signifie-t-il pas un refus tout net d’intégrer cette société ? Poser la question, c’est déjà y répondre.

Il faut donc s’opposer avec virulence aux élites métropolitaines qui font leur pain et leur beurre à alimenter la honte québécoise de chercher à être maître chez soi. Il faut penser toujours et sans relâche ce nous, et, conséquemment, accepter qu’existe un eux, c’est-à-dire des Canadians. Recentrer le discours, cesser de valser avec l’identitaire tout en tentant de nous conformer au dogme inclusiviste selon lequel exclure quiconque de quoi que ce soit est un sacrilège passible d’excommunication politique. Accepter que le principe de citoyenneté implique nécessairement une forme d’exclusion, sans quoi il perd son sens. Se définir c’est se poser en s’opposant. Un Québécois n’est pas un Canadian. Il est illusoire de s’imaginer souhaiter devenir l’un et l’autre simultanément. Il y a toujours un choix ultime.

Ne devient pas citoyen qui veut. Des critères sont à respecter. Une intégration doit être visée avant de donner tous les privilèges que confère la citoyenneté à quelqu’un arrivant d’ailleurs. Cela est-il xénophobe ou raciste ? Au contraire, me semble-t-il. Sans une idée claire de ce qui constitue le nous fondateur, aucun autre n’est possible ! Aucune diversité n’est envisageable, il ne reste qu’un amalgame d’individus sans appartenance. Sans ce nous primordial pour les intérêts duquel il faut gouverner, c’est le rouleau compresseur de l’indifférenciation qui s’active et qui uniformise toutes les cultures du monde. Voilà qui inspire non pas la xénophobie, mais plutôt l’amour de la diversité et la protection de celle-ci contre les impératifs du marché.

Troisième pilier de la refondation : l’effectivisme pour réaliser l’indépendance

Il faut, bien entendu, arrimer ce discours populiste, démocratique et illibéral à l’objectif absolu et non négociable que devrait être la conquête de notre indépendance nationale. Il est impératif, par rapport à cet objectif, de cesser de tenter de faire élire des indépendantistes en proposant aux Québécois la possibilité de perdre une troisième fois, d’échouer encore à naître. L’abandon du référendisme est à ce titre indispensable. L’heure est à l’effectivisme. Il faut se présenter au peuple en proposant de faire l’indépendance, avec toute la légitimité que nous conférerait un mandat démocratique majoritaire à Québec, siège du pouvoir politique de notre nation. Il faut suivre les recommandations faites par Robert Laplante en 2004 dans son texte « Revoir le cadre stratégique » et entérinées par Jacques Parizeau peu après : entamer dès l’élection des politiques de rupture draconiennes avec le régime canadien.

Le principe derrière la stratégie est simple : chercher à légitimer notre démarche aux yeux du droit canadien, de la constitution du pays dont on souhaite rompre, c’est l’équivalent de se comporter comme des moutons qui, entrant à l’abattoir, s’imagineraient l’envahir alors que c’est l’égorgement qui les guette. Réaliser l’indépendance par mandat électoral est à ne pas confondre avec la stratégie de l’élection référendaire, qui suppose encore, dans son appel au référendisme, qu’une majorité de ٥٠ ٪ +١ est nécessaire pour entamer le processus de sécession. Il s’agit d’aller un peu plus loin, et de reconnaître que l’élection d’une majorité de députés issus d’un parti indépendantiste à Québec est suffisante pour légitimer l’engagement du processus de la même manière qu’une majorité de sièges pour un parti fédéraliste l’autorise et le légitime à nous inscrire dans le Canada. Une même règle pour tout le monde !

Il serait ainsi possible, pour les Québécois, de décider de leur destin national en se servant du mode de scrutin uninominal à un tour, diminuant les possibilités de blocage des minorités non intégrées largement établies dans quelques circonscriptions montréalaises et profitant de l’idéologie multiculturelle canadienne pour légitimer leur résistance. Il s’agira, dans les faits, de désactiver une des armes dont se sert depuis des décennies le Canada anglais pour empêcher le Québec de prendre en main son destin politique : la noyade démographique.

Il faudra une échine d’acier pour porter une telle stratégie à la face du monde, car les hauts cris et les condamnations de gens importants issus des milieux académiques, juridiques, financiers et médiatiques seront innombrables. Se révélera aussi au grand jour une élite indépendantiste qui apparaîtra comme davantage libérale qu’attachée à la patrie. On dira que la souveraineté est plus que jamais en perdition. À ces hauts cris, il ne faudra accorder aucune importance.

Cette élite qui se délitera montrera que son souverainisme était conditionnel, comme celui de Québec solidaire et comme celui des notables péquistes qui, depuis Boisclair, sont aux commandes du mouvement. Elle consommera alors sa déconnection totale de la population. Si les nouveaux leaders indépendantistes illibéraux sont assez performants pour aviver les passions populaires et pour ne pas fléchir devant les vierges médiatiques effarouchées et même profiter de leurs babillages outragés pour augmenter leur avantage politique, une très résistante porte séparant historiquement le Québec de son indépendance se retrouvera pour la première fois déverrouillée.

Jamais, dans tout ce processus, il ne faudra oublier que la souveraineté est avant tout une affaire d’effectivité, avant d’être affaire de loi. Cette stratégie de l’effectivité, les idéologues libéraux la présenteront au monde comme de condamnables et dangereuses manipulations des institutions de l’État de droit. Pourtant le mode de scrutin qui désigne le gouvernement du Canada restera le même. L’abandon du référendisme ne sera un sacrilège que pour ceux-là qui fétichisent un moyen pour mieux empêcher la fin. La citoyenneté québécoise définie clairement par un gouvernement issu de la majorité légitime n’a rien de xénophobe, elle sera en fait l’acte fondateur du nouveau pays : une prise de position claire sur la nature de la citoyenneté québécoise et sur ce qu’elle signifie.

Quatrième pilier : protectionnisme et environnement

Éluder la question environnementale en 2019, constitue une trahison pure et simple de notre territoire. Comment sérieusement réclamer une prise de territoire, prétendre vouloir la souveraineté, concept profondément territorial et géographique, tout en sacrifiant dans notre discours l’importance de préserver et de protéger ce territoire ? L’approche qui devrait être la nôtre, qui s’arrime parfaitement à notre doctrine illibérale, à notre discours populiste et à notre volontarisme souverainiste, est celle du protectionnisme économique. Produire localement, acheter local, régional, national notre nourriture et, dans la mesure du possible, nos biens de consommation. Sans se couper du monde, le protectionnisme et le nationalisme économique peuvent magnifiquement servir la cause environnementale, bien davantage que le fait de frapper constamment sur la tête du mâle blanc cisgenre de 55 ans conduisant une voiture à essence à coup de taxes et de punitions fiscales. Produire local, c’est d’encourager une main-d’œuvre faite de gens d’ici, payés décemment, œuvrant dans des conditions de travail humaines. C’est faire preuve de considération pour la dignité des citoyens de notre pays. C’est accepter de payer parfois plus cher certains biens de consommation, par le fait même de moins consommer, mais de mieux consommer. Une décroissance sera ainsi induite.

Plus grands et plus mondiaux encore seront les avantages quant à la diminution des très nombreux coûts cachés du libre-échange. Ces externalités sont environnementales (pollution due au transport parfois aberrant des marchandises entre le lieu d’extraction des matières premières, de production de la marchandise et de vente de celle-ci), sociales (fin du commerce de proximité et perte du lien social qui y est attaché), stratégiques (difficulté pour une nation de développer ses industries d’armement, d’aérospatiale, etc.). Le protectionnisme est une manière de redonner un sens et une véritable et concrète valeur aux biens de consommation, de réintroduire du politique dans l’échange.

Voilà qui, en plus de s’inscrire en parfaite cohérence avec la doctrine illibérale précédemment énoncée, permet d’ajouter une profondeur supplémentaire à l’indépendantisme nouveau qu’il faut aujourd’hui bâtir, celle de la protection de l’intégrité de l’immense nature qui constitue la beauté, la poésie, la force et la richesse de notre colossal territoire. Voilà qui touchera des cœurs sans donner dans l’étalage des vœux pieux et des déclarations de principes auxquels nous ont habitués les curés libéraux, tout en évitant l’hystérie autoritaire de la gauche écofacho.

Si le début d’un cycle de fermeture du Québec au libre-échange peut sembler à plusieurs comme une trahison des derniers grands indépendantistes que furent Jacques Parizeau et Bernard Landry pour qui l’ouverture des marchés constituait une clé devant permettre au Québec de prendre sa place dans le monde, il faudra garder la tête froide. Admettre que l’enthousiasme mondialiste des années 1990 a laissé place à une constatation des innombrables et dramatiques désavantages du libre-marché. Se souvenir que le cycle précédent est terminé et que, si la conquête de son indépendance reste, pour le Québec, une absolue nécessité, il est impératif de prendre les moyens nécessaires pour faire advenir le projet dans le contexte d’aujourd’hui sans faire preuve de trop de sensiblerie. Cela n’est d’ailleurs absolument pas incompatible avec la commémoration de la mémoire des grands hommes qui furent nos prédécesseurs et d’extraordinaires pionniers intellectuels. Eux, en leur temps, ont pensé le Québec d’une manière radicalement nouvelle. L’hommage que l’on doit maintenant leur rendre est celui de les imiter dans la façon qu’ils ont eue de réfléchir hors des ornières qui leur étaient proposées, d’éviter les écueils auxquels ils se sont butés, de reprendre leur rêve à bras le corps et d’enfin le réaliser.

 

 


1 Les données du référendum de 1995 compilées et analysées par Pierre Drouilly montrent en effet que 60 % des Québécois francophones, toutes origines confondues, étaient, en ce qui les concerne, prêts à aller de l’avant avec la souveraineté. On peut extrapoler sans peine que ce pourcentage aurait été encore plus élevé si l’on avait considéré les Québécois francophones nés au Québec uniquement.

2 Simon-Pierre Savard-Tremblay, L’État-succursale : la démission politique du Québec, Montréal, 2016, VLB éditeur, 240 pages.

3 Julien Freund, L’essence du politique, Paris, 1986, éditions Dalloz, 870 pages.

4 Alain De Benoist, « La société illibérale et ses ennemis : comment le libéralisme a confisqué la démocratie » dans Éléments, no 174, octobre-novembre 2018, Paris, p. 68.

5 Ibid, p. 70-71.

6 Saskia Sassen, The Global City, Princeton, 2001, Princetown University Press, 480 pages.

* Sc. pol. et géographie, McGill. Essayiste, auteur d’Anesthésie générale, blogueur au davidleroux.ca.

 

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