Où s’en va le Québec ?

Professeur HEC à la retraite, membre émérite de la Ligue d’action nationale.

Où s’en va le Québec ? Eh bien  ! À la même place que tout le monde  ! Pourquoi y aurait-il un privilège quelconque pour le seul Québec ? Peu probable... D’autant moins probable que la problématique globale a bien changé. Autrefois la question, à laquelle devaient répondre les deux tiers, peut-être les trois quarts, de la planète, était : comment assurer son développement économique d’abord, politique ensuite, culturel enfin... Aujourd’hui l’on inclut la question écologique. À un point inquiétant d’abord, lancinant ensuite, hallucinant enfin  ! De la question : « y en aura-t-il pour tout le monde ? », on est passé, en moins d’une génération, à la question : « y en aura-t-il pour le peu de monde qui restera ? » Un peu plus et la question des dinosaures disparus se poserait à l’humanité1  !

Au Québec, en moins d’une génération – quinze ans de 1980 à 1995 – nous nous sommes posé la question existentielle : celle des pleins pouvoirs. Réponse : « statu quo » ou moins. Comment ça moins ? Du vivant, ça réagit et drôlement  ! Un volontaire s’est proposé qui travaillait la question depuis longtemps, en fait depuis tout le temps  ! Sa solution, nous enlever le peu de pouvoirs qu’on avait ; du reste il nous avait prévenus : « Méfiez-vous du poltron revenu de sa peur  ! » Parlait-il pour lui-même ou pour tous les autres ? Concernés ou consternés ? Curieuse façon de nous « aimer ». Qui aurait cru que les caresses viendraient à bout de notre obstination à accroître notre espace vital ? Punis pour si peu  ! Le « fair play » a foutu le camp, surtout après la deuxième fois  ! Nous avons été traités en récidivistes. « Un peu plus et on l’avait  ! » Surtout ne pas remettre en question quelques tricheries  ! Pas question  ! Mauvais perdants va  ! Ceux qui nous « aimaient » ont fait montre de « mauvaise humeur ». Et leurs laquais en ont remis. Quant à celui qui avait posé la question, la malédiction s’est abattue sur lui  ! Tous les torts... Bon pour l’exil... Bien sûr qu’une analyse fouillée aurait nuancé. Un héros ? Les perdants ne font pas souvent des héros2.

Le plan « B » nous a été imposé comme châtiment  ! La loi sur la clarté C-20 en a été le symbole  ! Dire que le tout était du pur cynisme est un euphémisme.

Où est-ce que ça nous laisse maintenant ? Un peu comme tout le monde, sauf la particularité du sans « statut constitutionnel particulier » une demande quasi séculaire de la part du Québec  ! De guerre lasse – de négociation en négociation –, nous avons revendiqué le tout, c’est-à-dire l’indépendance avec ou sans association... Une expression que René Lévesque trouvait particulièrement exigeante. Pourtant, Paul Gérin­ Lajoie dans les années 60, ministre dans le cabinet Lesage, avait formulé, en termes politiques, la doctrine qui porte son nom, à savoir qu’à l’international, les compétences constitutionnelles s’appliquent. On a eu confirmation de la justesse de son interprétation quand il a fallu compléter les instances fédérales par des négociateurs dépêchés par les instances provinciales  ! Lors des négociations avec l’Europe, c’est ce qui s’est produit  ! Les Wallons en ont fait « le cas belge » par excellence  !

Depuis lors, le « plan B », adopté par le fédéral, nous renvoie à une période antérieure à celle de la doctrine Gérin Lajoie3.

Le climat se gâte : tempêtes de feux en Californie  ! Inondations dévastatrices ici et là  ! Sécheresses ruineuses pour les agriculteurs. La nature se délite. À Paris, en décembre 2015, 200 pays s’engagent à faire ce qu’il faut pour contrer la menace climatique. La banquise fond à vue d’œil, des îles peuplées du Pacifique risquent de disparaître sous la montée des eaux  ! On n’a encore rien vu de la question des réfugiés  ! L’Europe, au cours des découvertes géographiques, essentiellement depuis Christophe Colomb, avait réussi à assurer la domination de l’Occident sur l’Orient c’est-à-dire la Chine, l’Inde  ! Même l’Islam ployait devant la chrétienté. Projetée sur des siècles, la domination occidentale donnait les apparences d’une domination à demeure.

À peine cinq siècles  ! Dès le début du XXe siècle, on crut discerner les signes du déclin. L’industrialisation à marche forcée du Japon laissa croire à la gestation d’une alternative  ! Une fois la Première Guerre mondiale déclenchée par les puissances industrielles, lesquelles se jetèrent les unes contre les autres entraînées qu’elles furent par des réseaux d’alliances antagonistes, le conflit ne pouvait plus s’arrêter. Si bien que certains auteurs n’hésitèrent pas à parler de « suicide » de l’Europe et de l’Occident.

L’entre-deux-guerres se révéla tellement confus que certains se prirent à rêver d’une autorité qui trancherait dans le vif des territoires, des institutions. Si bien qu’on ne peut détacher les deux conflits, l’un de l’autre. En rétrospective, la Première Guerre mondiale mène tout droit à la Deuxième  !

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’équilibre de la terreur nucléaire (Est vs Ouest, U.R.S.S. vs É.-U.) planait sur nos têtes, les deux camps soupesant les appuis de la partie adverse. Le test décisif faillit avoir lieu  ! En 1962, la crise des missiles à Cuba, entre les É.-U. et l’U.R.S.S., Kroutchev et Kennedy, nous expédia presque dans l’autre monde  ! Des correctifs furent apportés, genre « téléphone rouge », procédures inventées pour retarder le conflit s’il éclatait. Surtout le prévenir, via l’ONU, par exemple...

Soudain, ou presque, la question ne se posa plus. Un pôle de l’équilibre de la terreur s’étant évanoui, c’est-à-dire ayant cessé d’exister, l’Union soviétique se démantela, à la surprise générale, sauf pour les observateurs, bien informés, comme la C.I.A. et le KGB  ! Réunification de l’Allemagne, influence américaine jusqu’en Asie centrale via la chaîne des républiques socialistes soviétiques.

Le premier secrétaire du parti communiste d’U.R.S.S., Mikhaïl Gorbatchev entreprenait d’instaurer la perestroïka (trois structures) en s’appuyant sur la glasnost  ! Une sorte de démocratie, quoi  ! Des événements confinant au miracle, à moins que ce qui se passait, en Pologne, nous ait mis la puce à l’oreille. Drôle de coïncidence, le tandem d’un pape polonais, Jean-Paul II, de mèche avec Lech Walesa leader syndical aux chantiers maritimes de Gdansk – l’ancien Dantzig – , mit en échec le Pacte de Varsovie, lequel était intervenu déjà à Budapest en Hongrie (1956), puis à Prague en Tchécoslovaquie (1968), tous deux pays du glacis soviétique, sans parler des guerres de Corée (1950-53) et l’affreuse guerre du Vietnam (1965-76).

On croit rêver  ! Un leader syndical dans un pays communiste fait reculer les forces des millions de soldats du Pacte de Varsovie  ! Un ingrédient, le pape Jean-Paul II, ne dédaigna pas être informé par la C.I.A. (Central Intelligence Agency) sous les ordres du président des É.-U. Ronald Reagan, des manœuvres des forces soviétiques et de ses alliés  ! À croire que Dieu le Père intervient directement dans les affaires humaines...

De quoi nous inciter, lorsque l’on sort dehors, à regarder aux quatre points cardinaux : au nord, au sud, à l’est et à l’ouest... ce qui faisait dire aux journalistes : « Quand le président de la Finlande sort dehors, il regarde toujours par-dessus son épaule... » Le voisinage de l’U.R.S.S. exigeait cette prudence en effet  !

Quant à nous, quel regard jeter... autour ? Au sud d’abord  ! Le Canada est membre de l’Organisation de défense de l’Atlantique Nord (O.T.A.N.) mais aussi membre de NORAD, genre de pool de la production de défenses, avec les États-Unis, bien sûr  ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? L’ALENA, sorte de pacte économique avec les États-Unis et le Mexique ; pacte remis en question par le nouveau président des États-Unis, Donald Trump, lequel força la renégociation de cette entente. La nouvelle version, l’ACEUM permet aux É.-U. d’avoir accès à la précieuse « gestion de l’offre » de notre production agricole (au Québec) moyennant compensation fédérale... Laquelle ? Toujours à venir. Se fait attendre depuis la dernière négociation. Auparavant, nous avions négocié avec l’Europe un AECG. Les Wallons avaient fait durer le suspens de longs mois... Précédés par la négociation Asie-Pacifique.

Reprenons notre orientation. Regarder au sud tient de l’euphémisme tellement nous sommes intégrés à nos voisins  ! Le continent livré à l’exploration, dans l’après-Colomb, exige une digression. La colonie de peuplement, laquelle devient les États-Unis, allait absorber un surplus britannique, dû aux guerres de religion, aux guerres ethniques (les Anglais immigrèrent en Amérique en plus grand nombre que les Irlandais, les Écossais et les Français) quand ce n’est pas des conflits de suprématie en Europe entre l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Hollande, l’Ailemagne, etc4.

L’Empire britannique se dessine comme l’Empire espagnol, découpant le continent américain en imprégnations européennes. Regarder à l’est, c’était attendre, de façon viable, les vaisseaux français dont la colonie – Nouvelle-France – dépendait. Pourvu que les corsaires n’aient pas coulé par le fond un ravitaillement indispensable. En tout, c’est-à-dire non seulement en termes d’alimentation, mais en termes de peuplement. On attendait désespérément des colons, des « Filles du Roy », même des missionnaires, des récollets et/ou des jésuites...

De nos jours, regarder au nord, c’est supputer le moment où le « Passage du Nord » sera libre de glaces, à l’été au moins, raccourcissant de beaucoup la route maritime, entre l’Europe et l’Asie. Peut-être le dernier de nos soucis, pensions-nous. Pourtant les États-Unis ne reconnaissent toujours pas la souveraineté canadienne dans le Grand Nord... « canadien ». La Russie a descendu un drapeau russe à l’exact pôle Nord, au plus profond de l’océan arctique, il y a à peine quelques années  ! Ce pays a beaucoup plus d’expérience que nous des conditions nordiques. Déjà sous les tsars, le nord servait de bagne. Et cela a continué avec les Soviétiques. Les puissances européennes ne passent pas leur tour. Le Danemark, pour sa part, fait valoir l’emplacement du Groenland, les É.-U., l’Alaska  ! La Norvège et la Suède sont des puissances nordiques... n’est-ce pas ? Il parait que les Chinois se sont invités faisant valoir le peuplement du Grand Nord canadien... d’origine chinoise, s.v.p.

Pendant ce temps-là, les glaciers fondent inexorablement. La banquise, déserte jusque là, suscite les convoitises. Le tout se déroule sur fond de montée des rivalités Chine-USA  ! La paix n’est pas pour demain  ! À moins que ce soit la paix des cimetières, la crise écologique s’en occupant ou un conflit nucléaire... À moins de regarder vers le ciel pour choisir sa galaxie préférée  ! Les rumeurs, provenant de la NASA, font état de projets de départ de la Terre dans des « Arches de Noé », à destination d’exoplanètes refuges dont les conditions reproduisent celles sur notre planète. Il faudrait demander à voir les critères de sélection des équipages.

C’est tenir pour acquis que la terre deviendra, à brève échéance, inhabitable  ! Qu’avons-nous fait de notre jardin d’Éden ? Rappelons-nous la très belle chanson de Georges Moustaki : « Il y avait un jardin qu’on appelait la terre ». Querelles, convoitises, épidémies, catastrophes « naturelles » ont réduit la capacité d’interventions bienfaisantes.

L’avertissement par les scientifiques est formel  ! La planète rétablira son équilibre de toute façon  ! Mais nous ? Retour à la terre, agriculture intensive sans pesticides ou insecticides  ! Finie l’agriculture extensive qui détruit les sols  ! Régression dans le temps  ! Non seulement retour à la terre, mais aussi peut-être à la « survivance » ? On connaît... Enfin, nos ancêtres ont connu, pas au sens figuré, mais au sens réel.

Prédire le passé est plus reposant que prédire l’avenir  ! Encore que ça dépend des hypothèses. Toutefois, prédire l’avenir est toujours plus méritoire, parce que plus risqué  !

Au Québec, dans quelle situation sommes-nous maintenant ? La réponse du fédéral à notre désir d’émancipation c’est le plan B5 et la loi C-20  ! Autant d’obstacles dressés par le fédéral et ses complices du « French Power », version Commonwealth de l’Indirect Rule  ! C’est l’astuce de choisir toujours un « national » pour exercer le pouvoir local, stratagème qui constitue le secret de l’expansion de l’Empire britannique  ! N’oublions pas que les conditions de domination créent, à leur insu, des conditions d’accumulation d’énergie pour peu qu’il y ait résistance des dominés  !

Allons voir ailleurs. La domination occidentale sur le monde n’était pas éternelle, contrairement aux apparences qui pouvaient être déduites de l’écrasement de la révolte des Boxers, en 1900 exactement, à Pékin, par l’intervention des puissances militaires occidentales.

1905, le Japon (des samouraïs) ayant réussi son « industrialisation tardive » est en mesure, avec les conseils de l’Allemagne, mais mutatis mutandis, d’infliger à la flotte du tsar un échec retentissant en Extrême-Orient   ! Le Japon sera en mesure d’exiger sa « quote-part » des bienfaits de la victoire alliée après la Première Guerre mondiale.

Les rapports de pouvoir entre les pays ont beaucoup changé depuis la guerre froide. Les camps américains et russes ne sont plus ce qu’ils étaient. La mondialisation, structure économique parfaitement compatible avec les paradis fiscaux, permet aux 1 % des pays occidentaux de mener par le bout du nez les élus des nations-pays, lesquels doivent sauver les dirigeants apatrides lors de crises économiques, type 2008-2009. Les opinions publiques dans les pays démocratiques n’y peuvent rien, pour le moment du moins.

À témoin, la révolte contemporaine des gilets jaunes dans la France d’Emmanuel Macron, lequel est représenté sous la forme d’un MACARON brûlé en effigie. La Révolution française n’avait pas commencé autrement... mutatis mutandis.

La révolte des gagnes-petits, en France, pourrait être le prélude – car une menace imminente plane sur l’Occident repu – à la crise écologique qui prend le nom du réchauffement climatique. Cette crise nous allons la partager avec des populations qui n’y sont pour rien  ! Déjà, l’Europe n’en peut plus des réfugiés qui remontent de l’Afrique, traversent la Méditerranée sur des rafiots de fortune, cognent aux portes de l’Europe, soit de la Grèce ou de l’Italie, etc. Remontent, qui en France, qui en Allemagne, qui en Hongrie, même la Grande-Bretagne et les pays scandinaves sont touchés. Merkel, chancelière de l’Allemagne, pays cossu, touché par un déficit démographique, y a perdu son « trône » démocratique.

L’équilibre social et politique des pays occidentaux est déjà mis à rude épreuve à la suite de ces bouleversements.

On ne peut qu’anticiper et non pas prédire les remous sociopolitiques et leurs conséquences aux États-Unis avec un président qui n’en a rien à cirer et au Canada avec un premier ministre qui adore se prêter aux « selfies ».

Heureusement, ici au Québec, nous avons des ressources insoupçonnées de longue patience et de débrouillardise au temps de la société traditionnelle sous l’égide de l’Église  ! À l’abri, pour ainsi dire, de cette sorte « d’incubateur » culturel, nous avons formé un solide noyau de solidarité de sorte que se sont accumulés des réservoirs de cohésion dont le dynamisme n’attendait que des circonstances propices pour se manifester  ! La période de la Révolution tranquille nous a donné un avant-goût de sa surprenante énergie.

Comment se déroulera cette adaptation tous azimuts ? Déjà, des prophètes qui s’ignorent ont dessiné des esquisses. On n’avait pas vu venir l’agriculture urbaine  ! Le lointain souvenir des jardins suspendus de Babylone nous revient en mémoire : au temps de l’Empire perse dans l’Antiquité  !

La crise écologique, ça presse  ! Toutes les économies d’énergie sont bienvenues  ! Chez soi, au plan on ne peut plus local, comme sur la scène régionale  ! Pas de problèmes de juridictions  ! La Californie a annoncé que « Trump ou pas Trump », elle continue à faire partie de la « bourse du carbone »  ! Allez hop  ! Tout le monde s’y met.

 

 

 


1 Kolbert, Élisabeth, La 6e extinction – Comment l’homme détruit la vie, Guy Saint-Jean Éditeur, 2015 (Prix Pulitzer 2015).

2 Louis-Joseph Papineau en sait quelque chose. Parizeau est désormais en bonne compagnie  ! Lévesque avait vécu l’amertume·de la défaite, un peu plus tôt en 1980-82.

3 Turp, Daniel, La nation bâillonnée. Le plan B ou l’offensive d’Ottawa contre le Québec, VLB Éditeur, 2000.

4 Une autre source de peuplement origine des enclôtures (Enclosure Acts). Celles-ci vont changer le mode de répartition des terres et donner une impulsion irrésistible à l’industrie du textile.

5 Turp, Daniel, op. cit.

* Professeur HEC à la retraite, membre émérite de la Ligue d’action nationale.

L’Action nationale – Mai 2019

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