Hauris Lalancette (1932-2019). L’homme qui ne parlait que d’une seule voix

Si vous avez mis les pieds récemment dans une salle de cinéma, vous l’avez sans doute remarqué : les films de superhéros ont la cote. Entre les Avengers, Capitaine Marvel et le toujours aussi attendu Superman, on note un appétit pour l’invincibilité, les missions plus grandes que nature, la défense du royaume.

Si les superhéros font rêver, certains d’entre eux ne portent ni la cape ni l’épée et vivent parmi nous. Ceci n’a rien d’une blague, il suffit d’ouvrir les yeux.

C’est le cas d’Hauris Lalancette, cultivateur de Rochebaucourt. Le célèbre colon abitibien a rendu l’âme le 23 avril dernier, mais il avait été convenu qu’il passerait à postérité. L’agriculteur a sacrifié sa vie au profit de l’avenir. Celle-ci ne se conjuguera pas au passé.

Comme tous les superhéros, on l’a d’abord vu dans les films. Au milieu des années 1970, le cinéaste Pierre Perrault cherchait une histoire. En arrivant en Abitibi, il a plutôt rencontré un personnage et, par ricochet, réalisé beaucoup plus qu’un film.

Pour se rappeler la mémoire d’Hauris Lalancette, revisitons cette belle aventure.

Le Retour à la terre (1976)

Natif du secteur de Saint-Hyacinthe, Hauris Lalancette arrive en Abitibi au milieu des années 1930 pour fuir la Grande Dépression. Le jeune garçon a alors quatre ans et ses huit frères et sœurs vivent sans leur mère depuis plus de trois ans. Leur père, un ouvrier déterminé à arracher un peu de répit à la vie, est séduit par le rêve abitibien.

À toutes les familles courageuses qui acceptent de s’entasser dans des wagons de trains chancelants, le gouvernement promet richesse et abondance. Pour la majorité d’entre elles, l’homme de la maison n’est pas un agriculteur, mais un ouvrier depuis bien des générations. L’aventure représente un retour à la terre, un retour marqué par le désenchantement. Hauris Lalancette le raconte avec talent. Aussitôt débarquées, les familles se retrouvent pratiquement sans ressources.

Il y a bien une terre et une pelle qui les attendent, mais il faut la voir, cette terre. Elle est pratiquement aride. Les images des films de Perrault en témoignent, les colons travaillent sur de la roche.

Mais les superhéros ne sont pas des superhéros sans raison.

Si l’abondance n’est pas au rendez-vous, l’espoir, lui, persiste. Lalancette le jure : les gens sourient. Ils sourient parce qu’ils se sacrifient. Leurs enfants grandissent et le rêve leur est transmis, celui d’un royaume. Ils font ce que François Aquin appellera « le pari à faire sur l’avenir1 ». Personne ne s’incline devant la fausse nécessité d’un plaisir immédiat. On construit, on défriche parfois même encore. La richesse n’est pas à la porte, mais le bonheur est à portée de main.

C’est dans Le Retour à la terre que Perrault fait la rencontre d’Hauris Lalancette et le spectateur s’éprend instantanément de lui. Grand parleur, Lalancette, en retour, ne lésine pas sur les moyens. Pendant qu’un grand nombre de colons sombrent dans le tabac et l’alcool, Lalancette retrousse ses manches et bâtit quelque chose de beau avec ses mains.

On pourrait s’y méprendre. C’est un homme qui parle fort, « d’une seule voix », dira-t-il un jour à un agronome venu leur proposer d’abandonner leurs terres. Mais derrière sa colère et sa volonté révolutionnaire, il y a de la vie. Tout simplement. Lalancette est un homme amoureux de sa femme, de son petit garçon et de ses animaux. Autour de lui, on interroge le présent et on espère toujours plus. On donne raison à Anne Hébert : « Dans un pays tranquille, nous avons reçu la passion du monde2 ».

Un royaume vous attend (1976)

Pour un grand nombre de familles, l’expérience abitibienne tourne au désespoir. Le travail est dur et les colons sont laissés à eux-mêmes.

Le film de Perrault débute sur un plan qui déchire le cœur. Une maison est transportée par un mouveur pour libérer un colon de sa mission. Il aurait échoué.

Pour sauver le royaume, Hauris Lalancette se déplace de gauche à droite et essaie de convaincre les colons de rester, de refuser l’offre du gouvernement. Un grand nombre d’entre eux préfèrent prendre la route des chantiers de la Baie-James, où une boîte à lunch les attend.

Pour le superhéros de Perrault, l’idée n’est pas de mentir aux cultivateurs. C’est vrai que la vie ici est difficile, parfois misérable, qu’on se tue même à la tâche, mais selon Lalancette, l’agriculteur qui prend la route de la Baie-James court vers un destin pareil, la propriété en moins.

Pour Hauris Lalancette le battant, les colons ne retrouveront pas la liberté qu’ils ont ici en allant travailler pour les grandes compagnies américaines. Rester ici, bâtir le royaume qu’on nous avait promis, tels sont les fruits de l’espoir.

Pierre Perrault écrira plus tard qu’il avait toujours « eu envie de connaître cet homme qui se crache dans les mains de l’espérance au lieu de cracher sur l’espérance3. » Cet homme, il l’a rencontré en Abitibi.

Ce film, l’un des plus puissants de Perrault, met en lumière le parcellement du Québec. Un grand nombre d’intervenants venus de l’extérieur de la région prennent la parole, convaincus d’emmener avec eux la bonne nouvelle. On en profite pour vendre à une population déchirée et épuisée le rêve du départ vers l’inconnu. Tout cela, au nom « du droit » des colons de disposer d’eux-mêmes.

Hauris Lalancette n’en revient pas. Il ne croit plus aux promesses. Il assiste aux nombreux exposés et s’efforce de faire comprendre à ces fonctionnaires qu’au bout de leur petite baguette qui pointe un territoire représenté vulgairement sur maquette, il y a des gens, des vrais, des histoires, des vraies, encore même des rêves. Des vrais.

« L’Abitibi, on l’a vécue », scande Lalancette.

C’était un Québécois en Bretagne, Madame ! (1977)

Les superhéros se déplacent et voyagent dans l’espace, c’est connu.

C’est pourquoi vers la fin des années 1970, Pierre Perrault invite Hauris Lalancette en Bretagne pour y mettre en scène une rencontre entre des agriculteurs québécois et français. Le résultat est touchant et magnifique.

En Bretagne, Hauris Lalancette a le regret de constater que le Québec a renié une bonne partie de son patrimoine. L’angélus y sonne toujours tandis qu’on ne l’entend plus à la paroisse de Rochebaucourt depuis au moins quinze ans.

En suivant la trace d’un sabotier, Lalancette s’émerveille devant la confection d’un véritable sabot de bois. C’est la première fois de sa vie qu’il assiste à pareil spectacle. Le retour en France est un retour aux racines, mais c’est aussi un voyage marqué par une réflexion plus profonde sur la notion de l’héritage.

En pratiquant la table rase dans le domaine de l’éducation notamment, la Révolution tranquille est venue brasser les cartes. Le Québec entretient depuis une relation marquée par la honte avec son passé. Yvan Lamonde se pose la question dans son ouvrage sur la modernité québécoise : « A-t-on jeté l’ancêtre avec l’armoire de diamants4 ? ». Hauris Lalancette se fait le porte-parole d’un grand nombre de Québécois en s’attristant devant la disparition d’un certain nombre de traditions rejetées au nom d’un avenir prétendument éclairé.

Mais il a l’intelligence de faire la part des choses. Si l’angélus lui manque, il ne transportera pas le régime seigneurial avec lui dans sa valise au retour. En 1977, en France, il existe encore un grand nombre de paysans sans terre à peine capables de s’exprimer et qui habitent des maisons de paille.

C’est avec le cœur gros qu’Hauris Lalancette reprend la route de Rochebaucourt, puisque « l’on n’aime jamais tant son pays qu’éloigné de lui5 ».

Gens d’Abitibi (1980)

Le film nous ramène sept ans plus tôt durant les élections provinciales de 1973. Hauris Lalancette se présente comme candidat du Parti québécois dans la circonscription d’Abitbi-Ouest et mène une campagne ambitieuse.

Lalancette invite ses concitoyens à interroger les retombées de l’agriculture locale. À quoi bon cultiver des patates si ce sont des patates américaines qui se ramassent dans les assiettes ? À la blague, le célèbre colon de Rochebaucourt rappelle la « stupidité de notre situation6 » : les Québécois francophones se hissent parmi les plus grands buveurs de bière au monde, mais aucun d’entre eux n’en brasse.

Terre à terre de nature, le candidat indépendantiste mêle politique et philosophie cette fois. Il remet en question le matérialisme compensatoire des travailleurs québécois. Pour Lalancette, il faut savoir rêver davantage. Nous méritons plus que le baseball, le grille-pain et la bouteille de gin. Avant même l’élection du Parti québécois en 1976, Lalancette le crie sur tous les toits : tout passe par le pays.

La suite est plutôt triste. Lalancette est battu à plate couture par le candidat libéral Jean-Hugues Boutin, ancien directeur de la Chambre de commerce d’Amos. Dans Abitibi-Ouest, on choisit la boîte à lunch.

Il faut revoir Gens d’Abitibi pour avoir une idée de ce que c’est qu’un homme qui se tient debout. Tout juste défait aux élections, Lalancette s’assied avec deux jeunes qui, du haut de leur vingtaine, lui font savoir leur décision : c’est terminé pour eux, ils en ont marre d’espérer.

Hauris Lalancette vient de perdre une bataille, il a deux fois leur âge et c’est lui qui les console. Il leur demande d’être patients. Les beaux jours s’en viennent. Trois ans plus tard, le Parti québécois sera élu et le premier référendum sur la souveraineté suivra en 1980.

Nous nous souviendrons d’un infatigable, d’un obstiné parfois obstineux. Nous nous rappellerons un homme courageux, buté, un homme ferme, amoureux.

Au royaume de l’Abitibi, les gens cultivent le silence, mais nous ne sommes pas près d’oublier la parole de celui qui ne parlait que d’« une seule voix ».

 

 

 

 

1 AQUIN, François. « Pour une politique étrangère du Québec ». Liberté, vol. X, no 2, mars-avril, 1968, p.32.

2 HÉBERT, Anne. Poèmes, Seuil, Paris, 1960, p. 73.

3 BONNEVILLE, Léo. « Entretien avec Pierre Perrault », Séquences, no 111, octobre 1982, p. 10.

4 LAMONDE, Yvan. La modernité au Québec, volume 2. Fides, Montréal, 2016, p.380.

5 GROULX, Lionel. Mes Mémoires, tome 2. Fides, Montréal, 1971, p.194.

6 FERRETTI, Andrée, MIRON, Gaston. Les grands textes indépendantistes. Typo, Montréal, 2004, p. 430.

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