Dénatalité, pénuries de main-d’œuvre et immigration massive

À l’époque de notre légendaire « revanche des berceaux », les enfants que le Québec comptait en surnombre lui cachaient l’importance de l’immigration, un pouvoir partagé qu’il a abandonné au Gouvernement fédéral pendant un siècle (1867-1968). De nos jours, c’est l’inverse qui se produit. Croyant désormais que tout dépend de l’immigration internationale, le Québec se montre, depuis bientôt 50 ans, indifférent au cumul des naissances manquantes qui auraient été nécessaires pour assurer à long terme le remplacement des générations.

Dans Seuils d’immigration au Québec : analyse des incidences démographiques et économiques publié en mai 20191, l’Institut du Québec (IDQ)2 répond par la négative à la question suivante : « le Québec peut-il accroître [sa] natalité ? ». Ne recherchant qu’à « aider la province à régler ses problèmes démographiques actuels », l’IDQ écarte toute politique familiale3 qui prendrait « plusieurs décennies avant [que l’on note] l’impact des naissances sur la population active4 ».

Conséquemment, dans les 4 scénarios que cet institut a construits, l’indice synthétique de fécondité (ISF) est fixé partout à 1,54 enfant. Seule l’immigration internationale varie, partant d’une immigration nulle, pour aller jusqu’à « 23 % de l’immigration canadienne », en passant par 12 % et 16 %5.

Foin donc d’un éventuel retour à 1,73 enfant comme ce fut le cas en 2008 et 2009 après la période creuse de 1998-2002 (ISF inférieur à 1,5 enfant), suivie d’une progression entre 2003 et 20096. Si la France, la Suède et l’Irlande atteignaient 1,9 enfant en 2017, il semblerait (implicitement) que ce soit tout à fait inimaginable pour le Québec au sein de l’IDQ.

Une pyramide des âges déformée

Notre pyramide des âges, qui inclut pourtant les immigrants, leurs enfants et leurs petits-enfants, est inversée en deçà de 50 ans. En effet, en dépit de quelques soubresauts7, les effectifs diminuent globalement à la base de la pyramide8. Le Tableau 1 permet de calculer, à l’aide de grands groupes d’âge9, les déficits suivants :

· comparés aux 45-59 ans, les 30-44 ans montrent un déficit de 10 % ;

· entre 15-29 ans et 30-44 ans, la perte est de 9,8 % ;

· les 0-14 ans, comparativement aux 15-29 ans accusent un déficit de 11,8 %.

Réalise-t-on pleinement que le vieillissement et les pénuries de main-d’œuvre dont on parle tant viennent essentiellement de là ?

Tableau 1 – Population de moins de 60 ans selon quatre grands groupes d’âge, Québec, 2016

Groupe d’âge

Nombre

Déficit*

45-59 ans

1 804 000

 

30-44 ans

1 624 200

-10,0 %

15-29 ans

1 465 300

-9,8 %

0-14 ans

1 292 000

-11,8 %

* Calculé d’après les effectifs du groupe d’âge précédent.

Et la tendance lourde se poursuit, voire s’aggrave. Dans le scénario « 12 % de l’immigration canadienne », l’IDQ prévoit une augmentation de la population de 7,7 % entre 2018 et 2040. Mais ce que ce scénario ne montre pas se trouve dans son jumeau parmi les projections de l’Institut de la statistique du Québec10 où l’on prévoit un recul de 3,1 % de la population entre 2041 et 2061.

Mais il n’y a pas que la dimension économique à considérer. De cela, l’IDQ en est conscient, car il conclut « que les défis restent considérables et qu’[…] il serait bien périlleux de s’arrêter là ». D’où la proposition de « mettre les bouchées doubles » en différents domaines dont « la francisation » des immigrants11, laquelle est d’autant plus importante que le « scénario 23 % » en ferait entrer 100 000 en 2036, voire encore plus par la suite, du jamais vu dans notre histoire !

Le syndrome Teitelbaum-Winter

Or, accueillir un grand nombre d’immigrants sur fond de fécondité anémique nous ramène tout droit au « syndrome Teitelbaum-Winter12 ». Exprimé en 1985 par Michael Teitelbaum et Jay Winter13 dans un ouvrage retentissant, ce syndrome s’énonce ainsi14 :

[Lorsque] l’immigration devient substantielle dans un contexte de faible croissance démographique, a fortiori de recul, des changements rapides dans la composition ethnique, raciale, linguistique ou sociale de la population du pays hôte peuvent en résulter15.

C’est exactement ce que vivent, depuis quelques décennies, plusieurs pays développés, dont le Canada. Dans le cas particulier du Québec, sa position géographique au nord-est de l’Amérique du Nord, vaste zone16 quasi ignorée par l’immigration internationale, fait que l’immigration est toujours fortement concentrée dans la région de Montréal, voire dans l’île de Montréal et ses environs immédiats (Laval, Longueuil, Brossard).

Au tournant des années 1990, nous avions observé qu’il y avait désormais « [p]lus d’immigrants que de naissances dans l’île de Montréal17 ». Passons outre sur le fait qu’au sein de la population montréalaise d’accueil, on compte une forte population immigrée dont les cohortes les plus récentes ne sont pas encore tout à fait intégrées18.

Force est cependant de rappeler que l’immigration internationale, lorsque concentrée dans les grands centres urbains, a un « effet domino19 » sur la population d’accueil. Démontré par le sociologue fransaskois Raymond Breton, professeur émérite de l’Université de Toronto20, cet « effet domino » est particulièrement plus marqué chez les Montréalais de langue française21.

Dès lors, faut-il s’étonner que « la tendance à la baisse du nombre de résidants de langue française » – que Marc V. Levine a fort justement appelée la « défrancophonisation » – soit perçue comme « un signe avant-coureur de la “défrancisation” de l’île et de la région22 » ?

 

 


1 Kareem El-Assal, Daniel Fields, Mia Homsy, Simon Savard et Sonny Scarfone, Seuils d’immigration au Québec …, IDQ, 2019, 41 p.

2 L’Institut du Québec résulte « d’un partenariat entre le Conference Board du Canada et HEC Montréal ».

3 Certains frémissent devant l’idée même d’une politique familiale, qu’ils préfèrent appeler « politique nataliste ». Pour tuer l’idée dans l’œuf, ils parleront d’un retour à des familles nombreuses de 4 ou 5 enfants, du retour des femmes au foyer, de surpopulation, etc. Il ne s’agit pourtant que d’adapter la société afin que les couples qui désirent des enfants satisfassent leurs rêves.

4 IDQ, op. cit, p. 19.

5 Le Québec fixe ses objectifs d’immigration en chiffres absolus plutôt que selon une proportion des objectifs du gouvernement fédéral pour l’ensemble du Canada.

6 Institut de la statistique du Québec, « Taux de fécondité selon le groupe d’âge de la mère, indice synthétique de fécondité et âge moyen à la maternité, Québec, 1951-2017 », en ligne le 7 juin 2019 : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/naissance-fecondite/402.htm

7 C’est le cas des enfants de 5-9 ans, plus nombreux que les 10-14 ans et les 15-19ans. De même pour les 35-39 ans, plus nombreux que les 40-44 ans et les 45-49 ans.

8 Institut de la statistique du Québec, Population, Pyramide des âges animée, 1961-2060. En ligne le 6 juin 2019 : http://www.stat.gouv.qc.ca/jeunesse/statistiques/population/pyramide_ages.htm

9 Contrairement aux regroupements quinquennaux montrant une évolution fluctuante, les groupes d’âge de 15 ans font voir la tendance générale d’une pyramide des âges qui s’amincit à sa base.

10 ISQ, Perspectives démographiques du Québec et des régions, 2011-2061, Édition 2014, scénario D : ISF : 1,55 enfant ; immigration internationale : 40 000 par année (p. 12).

11 Ibid., p. 31.

12 Michel Paillé, « 9 millions de Québécois en 2050 : possible, mais… », HuffPost Québec, 7 mai 2013, en ligne le 7 juin 2019 : https://quebec.huffingtonpost.ca/michel-paille/croissance-population-quebec-immigration_b_3529447.html?_guc_consent_skip=1559913708

13 Respectivement de l’Alfred P. Sloan Fondation (NY) et du Pembroke College (Cambridge).

14 Michael Teitelbaum et Jay Winter, The Fear of Population Decline, San Diego, Academic Press/Harcourt Brace Jovanovich, 1985, p. 111.

15 Fort de ce succès, ces auteurs ont récidivé avec A Question of Numbers : High Migration, Low Fertility, and the Politics of National Identity, New York, Hill and Wang, 1998, ix-290 p.

16 Cette zone comprend les 4 provinces canadiennes de l’Atlantique, le Maine, le New-Hampshire, le Vermont, le Nord de l’État de New-York et tout le Québec à l’Est du Richelieu (Michel Paillé, « Le revers de la médaille : une immigration à la fois de plus en plus bilingue et de plus en plus unilingue anglaise », Mémoire, Assemblée nationale du Québec, août 2007).

17 Bulletin du Conseil de la langue française, 6-3, été 1989, p. 6-7.

18 Nombreux sont ceux qui voient la population d’accueil (Nous) et la population immigrée (Eux) comme deux entités distinctes. Au contraire, elles s’interpénètrent mutuellement avec le temps, notamment via l’exogamie (Michel Paillé, « Mariages inter-linguistiques : les Anglo-Québécois dominent, les francophones sont prisés », HuffPost Québec, 4 juillet 2012).

19 Michel Paillé, « Faire connaitre la démographie dans les médias. L’exemple de la démolinguistique », Cahiers québécois de démographie, 45-1, printemps 2016, p. 63-65.

20 « L’appartenance progressive à une société : perspectives sur l’intégration socioculturelle des immigrants », Gouvernement du Québec, Actes du Séminaire sur les indicateurs d’intégration des immigrants, Montréal, 1994, p. 239-257.

21 Michel Paillé, Migrations interrégionales des groupes linguistiques au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1999, p. 63-69.

22 Marc V. Levine, La reconquête de Montréal, 1997, p. 357.

 

* Démographe, Québec. Jadis du Conseil et de l’Office québécois de la langue française (1980-2004).

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