Disparaître ? Demain à l'échelle de l’histoire

Auteur de Disparaître publié aux éditions Liber, 2019

Après la conquête de 1760, l’objectif fondamental de l’Angleterre est de transformer le Canada, pays de peuplement français, en colonie anglaise semblable aux autres colonies britanniques de l’Amérique du Nord. Mais comme les anciens Canadiens sont trop nombreux pour être déportés comme l’ont été leurs frères d’Acadie et comme cette nation d’habitants-soldats aurait pu faire cause commune avec les révolutionnaires américains, Londres choisit alors l’immigration britannique de masse pour réaliser son projet de subversion démographique en faveur des anglophones. Et cette submersion migratoire a été d’une redoutable efficacité.

En effet, plus on recule dans le passé et plus on constate que l’immigration de masse a toujours joué au Canada un rôle d’ascenseur démographique qui fait grimper la proportion des anglophones et chuter celle des francophones. À l’extérieur du Québec, les flux migratoires ont profité exclusivement à la communauté canadienne-anglaise qui dispose désormais d’une supériorité numérique écrasante alors que la communauté canadienne-française, boudée par les immigrants, vacille, agonise, et se meurt !

Au Québec, et là seulement, s’est maintenue jusqu’à la fin des années 1990 une majorité d’ascendance canadienne-française qui dépasse les 80 %. Malheureusement, au début du présent siècle, s’amorce un recul démographique de la majorité de langue maternelle française qui, selon l’un des principaux scénarios retenus par Statistique Canada, devrait passer de 79 % en 2011 à une fourchette projetée de 69 % à 72 % en 2036. À ce rythme de décroissance d’environ dix points de pourcentage par vingt-cinq ans, la majorité historique francophone va disparaître sous la barre des 50 % avant la fin du siècle, soit demain à l’échelle de l’histoire.

Sur l’île de Montréal, hélas, les Québécois d’ascendance canadienne-française ont déjà commencé leur existence de minoritaires. Et la proportion de Montréalais de langue maternelle française devrait chuter de 48 % en 2011 à environ 40 % en 2036. Dans moins de deux petites décennies, les Québécois francophones représenteront à peine le tiers de la population montréalaise.

La cause de ce suicide collectif : un taux d’immigration parmi les plus élevés au monde, le double de celui des États-Unis. Alors que de 1976 à 1999 le Québec accueillait en moyenne 30 000 immigrants, dès le retour au pouvoir des libéraux, en 2003, les seuils d’immigration ont été augmentés, pour atteindre une moyenne d’environ 50 000 nouveaux arrivants par année. Ce sont donc 500 000 immigrants qui arrivent sur le territoire québécois tous les dix ans. Ce demi-million d’immigrants, c’est plus que la population totale de Laval, la troisième plus grande ville du Québec (437 413 habitants en 2017).

Malgré cette déferlante migratoire, le Québec n’atteint aucun de ses objectifs fondamentaux en matière de gestion de l’immigration et de la diversité. Voici les cibles manquées :

1. Le vieillissement de la population québécoise n’a pas été enrayé ;

2. Les retombées positives anticipées sur les finances publiques, sur les salaires et sur le PIB par habitant ont été négligeables ;

3. L’installation des immigrants en région est demeurée lettre morte ;

4. La francisation des nouveaux arrivants est un fiasco complet ;

5. L’appariement entre les qualifications professionnelles des immigrants et les besoins en main-d’œuvre n’a pas fonctionné.

Non seulement cette politique fondée sur des seuils élevés d’immigration n’a pas eu les succès escomptés, mais elle a entraîné de multiples conséquences négatives qui s’ajoutent à la déstructuration de la majorité historique francophone.

En effet, cette dérive migratoire creuse un fossé démographique entre Montréal et le reste du Québec, fragilise le français comme langue commune, neutralise la hausse naturelle des salaires en inondant le marché du travail d’une main-d’œuvre immigrée contrainte d’accepter des emplois mal payés. Elle mine enfin la sécurité sociétale du Québec, c’est-à-dire qu’elle réduit la capacité du peuple québécois à conserver sa langue, sa culture, ses valeurs, ses institutions et son identité collective.

Des seuils d’immigration trop élevés ont donc poussé la nation québécoise au bord du gouffre. Mais cela n’empêche pas que les responsables de ce naufrage de rabâcher, avec la régularité d’un métronome, la fable des pénuries de main-d’œuvre pour justifier l’augmentation des seuils d’immigration. En fait, la littérature économique indique clairement que le monde fait face non pas à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, mais bien à une pénurie d’emplois de qualité. En effet, selon une étude de la Banque mondiale, l’économie mondiale aura besoin de 600 millions d’emplois de qualité d’ici 2030 ! Le Québec n’échappe pas à cette tendance lourde comme le démontre l’expérience souvent amère des 80 000 à 85 000 jeunes Québécois et Québécoises qui arrivent sur le marché du travail chaque année et qui sont souvent obligés d’accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés. Selon l’Institut de la Statistique du Québec, près du tiers des travailleurs québécois sont surdiplômés pour les emplois qu’ils occupent. Chez les diplômés de niveaux collégial et universitaire, le taux de surdiplômation en emploi atteint 40 %.

L’expression pénurie de main-d’œuvre ne sert qu’à masquer les difficultés de recrutement systématique causées par des salaires trop bas, du temps partiel fréquent ou des horaires atypiques. D’ailleurs, plus de 60 % des pénuries de main-d’œuvre ont comme point commun de payer des salaires inférieurs à 15 $ l’heure. Les trois professions en pénurie au Québec sont : serveurs et serveuses, vendeurs et vendeuses, caissiers et caissières auxquels il faut ajouter pour faire bonne mesure, les manœuvres de tout genre. Ce que ne disent pas les associations patronales comme la Chambre de commerce de Montréal, c’est que le résultat réel de leur insistance à réclamer plus d’immigrants contribue à alimenter le réservoir d’immigrants forcés à accepter les emplois précaires à bas salaires que ne veulent plus les natifs ainsi que les immigrants plus anciens.

Les milieux d’affaires seraient plus convaincants s’ils s’efforçaient de convaincre les employeurs rétrogrades à imiter Costco qui évite la pénurie d’employés en offrant de très bons salaires. Dans un article récent du Journal de Montréal (15 novembre 2019), on apprend que ce géant du commerce au détail, avec ses 85 000 employés québécois, offre à un caissier avec 6 ans d’expérience, un salaire de 28,25 $ de l’heure ; son salaire annuel est donc de 55 087 $.

Ce qui confirme le bien fondé de ma thèse : il n’y a pas au Québec de pénuries de main-d’œuvre, mais uniquement des postes vacants de façon persistante en raison de salaires trop bas et d’autres conditions de travail non compétitives. La solution n’est donc pas PLUS d’immigrants, mais de MEILLEURES conditions de travail, dont un salaire décent pour les quelque 825 000 salariés québécois qui gagnent moins de 15 $ de l’heure.

Quoi faire ?

Le Québec se retrouve donc face à son destin : soit il abaisse son seuil d’immigration sous la barre des 30 000 nouveaux arrivants par année et sauve sa majorité francophone, soit il se ferme les yeux et se laisse entraîner vers l’abîme par ceux qui, par intérêts personnels, font la promotion d’une immigration élevée.

Si l’on choisit d’abaisser notre taux d’immigration à un taux comparable à celui des États-Unis, il faudra réformer en profondeur notre politique d’immigration, notamment en déverrouillant l’Accord Canada-Québec afin d’obtenir le transfert de responsabilité en matière de sélection d’immigrants appartenant à la catégorie du regroupement familial et celle des réfugiés. Le Québec doit s’assurer de pouvoir établir, seul, le nombre d’immigrants qu’il souhaite accueillir sur son territoire chaque année.

De toute évidence, le gouvernement libéral de Justin Trudeau refusera d’ouvrir l’Accord Canada-Québec. Mais comme son gouvernement est minoritaire, et comme le Bloc a un certain poids politique avec ses 32 députés, le gouvernement de la CAQ pourrait exiger, par un amendement de portée constitutionnelle, que la prépondérance en matière d’immigration soit désormais provinciale.

Évidemment, la bataille de l’immigration sera longue et ardue, non seulement en raison de la résistance du gouvernement central, mais aussi à cause aussi des résistances tout aussi vives de la part des catégories sociales qui profitent du système d’immigration actuel.

Mais ce combat peut être gagné, car tôt ou tard, la population québécoise ne sera plus dupe des mythes que l’on rabâche, colporte et martèle sur les prétendus avantages de seuils d’immigration irréalistes ; elle écoutera davantage les appels à la raison si on lui présente sereinement les arguments en faveur d’une approche plus réaliste. D’ailleurs, chez nous comme dans d’autres pays étrangers, la population est de plus en plus sceptique et inquiète face aux flots incessants d’immigrants dont beaucoup illégaux.

Le rapport actuel à soi-même et aux autres est de nos jours piégé par des mécanismes qui, au nom de principes abstraits ou de motifs bassement intéressés, bâillonnent, aliènent et menacent de disparition tout un peuple. Manifestement, la nation québécoise ne doit pas rester impavide devant le risque de son propre naufrage démographique.

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