Henri Bourassa - discours

Gilles Laporte explique l'intérêt des enregistrements d'Henri Bourassa à Qub radio avec Antoine Robitaille. Écoute du ballado.

Tenter de justifier la déportation des Acadiens

Après avoir cédé l’Acadie à l’Angleterre en 1713 lors du traité d’Utrecht, la France déclare la guerre à l’Angleterre en 1744 et tente de reconquérir les principaux établissements anglais en Acadie, surtout Annapolis Royal : attaques vaines en 1744 et 1745. De plus, la France perd la forteresse de Louisbourg en 1745, mais la récupère en 1748 lors du traité d’Aix-la-Chapelle.

Or, un an avant ce traité, un autre affrontement se serait déroulé à Grand-Pré, comme je l’ai appris avec étonnement en août 2019. En effet, à quelques centaines de mètres au sud de l’église commémorative de la déportation des Acadiens (environ 10 000 de 1755 à 1762), j’ai découvert le site de la bataille de Grand-Pré où deux plaques en bronze (une en anglais, l’autre en français) ont été installées sur un socle en béton par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.

Les plaques avaient d’abord été installées sur un site voisin en 1938 pour faire contrepoids à l’inauguration en 1930 de l’église-souvenir de la déportation des Acadiens ; le texte des plaques actuelles, installées en 1968, a été un peu allongé.

LA BATAILLE DE GRAND-PRÉ

En février 1747, le colonel Noble commandait à Grand-Pré une garnison dont les hommes venaient du Massachusetts et qui logeaient chez l’habitant. Dans la nuit du 11, la tempête faisait rage. Coulon de Villiers, à la tête d’un parti de Français et des Indiens, surgit, à 3 h. du matin, en ces quartiers et engagea un combat corps à corps. Le commandant Noble et soixante-dix de ses hommes furent tués. Le jour suivant, les Anglais capitulèrent et obtinrent de rentrer à Port-Royal. Peu après, les Français durent abandonner ce qu’ils avaient gagné. Les Anglais reprirent possession de la partie continentale de la Nouvelle-Écosse conscients de la présence toujours menaçante de ces derniers. [mots soulignés remplacés par uneasy dans la version anglaise]

 

THE ATTACK AT
GRAND-PRÉ

On February 11, Grand-Pré was the scene of a surprise attack [mots soulignés absents dans la version française] on Col. Arthur Noble’s detachment of British troops from Massachusetts who were billeted in the houses of inhabitants. A French and Indian force under Coulon de Villiers broke into the British quarters at 3 A.M. during a blinding snowstorm and in close fighting. Noble and about 70 of his men were killed. On the 12th the British capitulated on the condition that they be allowed to return to Annapolis Royal. The French departed soon after; and the British resumed their uneasy [mot souligné remplacé par « conscients de la présence toujours menaçante de ces derniers ». dans la version française] possession of mainland Nova Scotia.

Mon étonnement a été encore plus grand en consultant, à droite des plaques, un grand panneau d’information intitulé « Le déroulement de la bataille » (How the battle unfolded). Ce panneau en couleur a été installé en 2014 par Le Paysage de Grand-Pré (The Landscape of Grand Pré), une société vouée à la protection de ce site inscrit en 2012 au patrimoine mondial de l’UNESCO, ainsi qu’à la promotion du tourisme. On y ajoute : « et quelques Acadiens » (and some Acadians) après les mots « à la tête d’un parti de Français et des Indiens » mentionnés sur les plaques.

LE DÉROULEMENT
DE LA BATAILLE

La grande majorité des Acadiens, y compris ceux de Grand-Pré, préfèrent rester neutres, en retrait du conflit. […] Les Français […] dépêchent 250 soldats pour attaquer Grand-Pré. Cette troupe, rejointe par environ 60 guerriers wolastoqiyiks et mi’kmaqs et quelques Acadiens [mots soulignés ajoutés], parcourt la distance en raquettes dans un froid extrême. […] La bataille de Grand-Pré compte parmi les facteurs qui inciteront plus tard les autorités coloniales britanniques, en 1755, à procéder à la Déportation des Acadiens.

 

HOW THE BATTLE UNFOLDED

Most Acadians, including those at Grand Pré, wanted to stay out of the conflict and be neutral. […] The French […] sent 250 soldiers to attack Grand Pré. The soldiers, joined by about 60 Wolastoqiyik and Mi’kmaw warriors and some Acadians [mots soulignés ajoutés], travelled on snowshoes in extreme cold and snow. […] The Attack at Grand-Pré was a factor that would influence the subsequent 1755 British colonial authorities’ decision to carry out the Deportation of the Acadians.

Dans un article d’un journal de la Nouvelle-Écosse, on avait même déjà prétendu que l’attaque à Grand-Pré était la raison principale de la déportation : […] such attack became the leading reason for the order given in 1755 for the entire removal of the Acadians and their dispersion among the British colonies (coupure de presse non datée lue à la réunion de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada en mai 1925).

Cet affrontement à Grand-Pré n’est pas mentionné dans mes livres d’histoire du Canada et du Québec. Toutefois, dans le livre Histoire de l’Acadie écrit par Nicolas Landry et Nicole Lang, on mentionne l’attaque d’une garnison anglaise par la milice de la Nouvelle-France aux Mines en ces termes :

Afin de stabiliser la situation dans la colonie, le lieutenant-gouverneur Mascarène décide d’envoyer une garnison aux Mines durant l’hiver ١٧٤٦-١٧٤٧. Cette garnison est attaquée par les troupes de Ramezay en janvier 1747 et, après plusieurs heures de combats acharnés, les soldats anglais doivent se rendre (Septentrion, 2014, p. 91).

À l’époque, le village de Grand-Pré était souvent appelé les Mines et s’étendait sur environ six km, soit de la ville actuelle de Wolfville (à l’ouest) jusqu’à Horton Landing (à l’est). Le combat survenu dans la région des Mines en 1747 a été localisé près du site de commémoration de la déportation des Acadiens pour clairement établir un lien entre les deux évènements. La faible importance de cette expédition (par rapport aux nombreuses attaques antérieures contre Annapolis Royal) a donc été exagérée afin de tenter de justifier la déportation.

Faire un lien entre cet affrontement dans les environs de Grand-Pré en 1747 et la déportation des Acadiens en 1755 est tout simplement inacceptable ; cela s’appelle du révisionnisme historique.

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