A. Binette, P. Taillon et G. Laforest (dir.). Jean-Charles Bonenfant et l’Esprit des institutions

Amélie Binette, Patrick Taillon et Guy Laforest (dir.). Jean-Charles Bonenfant et l’Esprit des institutions
Québec, PUL, 2018, 462 pages

Une quarantaine d’années après le décès de Jean-Charles Bonenfant, qui a donné son nom à une célèbre fondation, les universitaires Amélie Binette, Patrick Taillon et Guy Laforest ont dirigé un ouvrage visant à faire connaître la vie et l’œuvre de cet homme. Bibliothécaire à l’Assemblée nationale, chroniqueur et enseignant, il aura contribué à réformer les institutions parlementaires du Québec et à développer une vision québécoise du fédéralisme canadien. Ayant informellement dirigé Henri Brun, qui demeure à ce jour un des plus grands sinon le plus grand constitutionnaliste québécois, Bonenfant peut être considéré comme un père fondateur de la doctrine et plus largement de la recherche québécoise en droit constitutionnel.

L’ouvrage débute par une biographie et une description du style de Bonenfant, marqué sur la forme par une volonté de rendre son propos accessible, même s’il est souvent profond notamment grâce à des références historiques, et sur le fond par son caractère équilibré.

S’ensuit une partie I des plus intéressante qui permet à sept auteurs d’aborder Jean-Charles Bonenfant l’intellectuel. Bjarne Melkevik y souligne des éléments de sa biographie alors que Jean Leclair y résume la pensée constitutionnelle de Bonenfant en l’associant à la modération et au pragmatisme. La démonstration est réussie, sauf lorsque l’auteur associe cette pensée à celle de Jocelyn Maclure et à la sienne, marquées par un soutien enthousiaste au gouvernement des juges inversement proportionnel à la grande méfiance qu’exprimait Bonenfant pour ce gouvernement. Sans parler que Leclair se plaint que « l’intellectuel qui, au Québec, tente de penser le politique autrement qu’à travers le prisme nationaliste, risque fort d’être ignoré ». Comme si le libéralisme pluraliste auquel il adhère n’était pas l’idéologie véritablement hégémonique dans la sphère intellectuelle…

Heureusement, Jacques Beauchemin est plus convaincant dans la contribution suivante où il analyse un texte que Bonenfant a co-signé avec Jean-Charles Falardeau sur le nationalisme canadien-français et ses principales figures (Papineau, Mercier, Bourassa). Beauchemin place Bonenfant dans la tradition intellectuelle de ce Bourassa, mais aussi de Laurendeau, Dion et Ryan. D’ailleurs, dans le texte suivant, Valérie Lapointe-Gagnon replace Bonenfant dans le contexte de la commission Laurendeau-Dunton.

Martin Pâquet aborde quant à lui une étude de Bonenfant portant sur la poésie québécoise et se terminant par la question « Pourquoi n’avons-nous pas eu un James Joyce ? ». Tout aussi pertinemment, Sylvio Normand se prononce sur la pensée de Bonenfant relative à l’enseignement du droit romain au Québec, même si celle-ci n’aura pas empêché la disparition de cet enseignement. Enfin, François-Olivier Dorais s’attarde à Bonenfant le chroniqueur, qu’il situe à cet égard dans la lignée des Buies, Chapais et même Lévesque.

La partie II de l’ouvrage, qui porte sur le fédéralisme, est tout aussi riche en contenu que la partie I, mais moins réussie sur la forme. Chaque fois, un contributeur au livre présente et commente un ou plusieurs textes de Bonenfant qui sont par la suite reproduits, ce qui cause de nombreuses répétitions. Ainsi, est citée à au moins une demie douzaine de reprises la phrase de Bonenfant selon laquelle « La plupart des nations ont été formées non pas par des gens qui désiraient intensément vivre ensemble, mais plutôt par des gens qui ne pouvaient vivre séparément ». N’empêche, les textes de Bonenfant sur les origines ou l’évolution du fédéralisme canadien valent le détour. Et il en va de même des textes de présentation de Jean Leclair, Stéphane Bernatchez, Julien Fournier et Patrick Taillon.

La partie III concernant les institutions parlementaires souffre dans une moindre mesure de la même imperfection de forme, ce qui ne l’empêche pas d’être fort instructive. Marc Chevrier y analyse brillamment un texte de Bonenfant sur le statut de l’homme politique canadien-français et évoque plus largement la contribution du bibliothécaire-chroniqueur à la science politique alors naissante. Le texte qui nous en apprend le plus est toutefois celui portant sur la modernisation de notre parlementarisme à laquelle Bonenfant a beaucoup contribué. Avec d’autres, il aura été à l’origine de l’abandon de la toge, du tricorne et des gants blancs du président de l’Assemblée, de la francisation du vocabulaire (« orateur » devenant « président », etc.), de la transformation de l’Assemblée législative en Assemblée nationale, de la démonarchisation (le mot « couronne » étant remplacé par celui d’« État », etc.), de l’autonomisation du pouvoir législatif grâce à la création du Bureau de l’Assemblée nationale et de la refonte du Règlement de cette assemblée.

Alors que les auteurs des autres textes sont des chercheurs universitaires, l’auteure de ce texte est Magali Paquin, agente de recherche à l’Assemblée nationale. Cela révèle à quel point les institutions parlementaires et le droit constitutionnel québécois font l’objet de peu d’attention scientifique dans nos universités.

Enfin, Noura Karazivan aborde la question du Sénat et tente de nuancer la thèse de Bonenfant selon laquelle cette institution a raté sa vocation, soit la représentation des États fédérés et des minorités.

Bref, Amélie Binette, Patrick Taillon et Guy Laforest ont rempli la mission qu’ils s’étaient donnée, soit de rendre accessible la pensée d’un homme qui a laissé sa marque dans notre histoire intellectuelle et institutionnelle.

Guillaume Rousseau
Professeur de droit public

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