Pierre Falardeau, anthropologue et cinéaste - Note critique

Pierre Falardeau. Continuons le combat
Monrtréal, Les éditions du mur, 2019, 128 pages

La publication récente du mémoire de maîtrise en anthropologie de Pierre Falardeau sur la lutte à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort est pertinente à plus d’un égard. Elle permet de mieux comprendre l’œuvre du cinéaste, elle apporte un éclairage sur un phénomène peu étudié et elle ajoute un auteur à la trop courte liste des travaux des anthropologues publiés au Québec.

Ainsi, nous avons accès à une dimension trop peu connue du cinéaste dont les prises de positions politiques amplifiées par les médias ont souvent occulté la pensée critique et le travail intellectuel sous-jacents à son œuvre. Soulignons au point de départ l’originalité de la démarche : il a déposé en avril 1975 une bande vidéo Continuons le combat comme complément indispensable à son mémoire La lutte.

La thèse de l’anthropologue

La thèse de Falardeau est la suivante : « la lutte est un rituel qui permet de régler au niveau inconscient les conflits vécus quotidiennement dans la société » (p. 41). Il ajoute que « dans une société colonisée comme celle du Québec, le peuple intègre dans son inconscient collectif les schémas des maîtres » (p. 42).

Dans le premier chapitre, l’auteur précise que « c’est sous l’angle de la parole mythique que nous essaierons de voir la lutte. […] La lutte système de communication. La lutte parole ». (p. 47) Il constate que le langage du mythe comme celui du rêve est un langage émotionnel, non rationnel. « Notre entreprise, dit-il, consistera en grande partie à décoder le message, à traduire le langage symbolique en langage rationnel ». (p. 49). Il prend soin par la suite de préciser que cela s’effectue toujours au sein d’une société donnée. Car, ajoute-t-il, « rituel et société sont inséparables. Ce sont les contradictions mêmes de la réalité sociale qui le façonnent. Les symboles ne deviennent compréhensibles que liés les uns aux autres, et ce, dans une collectivité spécifique » (p. 51).

Ceci étant posé, l’anthropologue essaie de bien cerner les fonctions du rituel. Pour arriver à résoudre les contradictions vécues au quotidien, le rituel met au point un système symbolique d’oppositions. Mais, « c’est en condensant le message et en le répétant qu’il parvient à son but : solutionner au niveau de l’inconscient les contradictions difficiles à résoudre dans le réel » (p. 58). Enfin, en citant le biologiste Julian Huxley, il ajoute que « le rituel poursuit aussi un autre but : offrir des soupapes de sécurité à la société. Ainsi, une des tâches des sociétés industrielles est de fournir à leurs membres des rites d’évasion adéquats » (p. 58).

Par la suite, il montre comment cela se passe concrètement dans l’arène où l’entreprise de clarification est mise au point. Alors que « dans la vie quotidienne, la perception des différentes contradictions est brouillée, dans la lutte, l’ennemi est facilement identifiable grâce à un système symbolique très simple et un savant dosage de moustaches, de barbes de crânes rasés, de balafres, de vêtements » (p. 70). Le rituel réussit ainsi son travail d’éclaircissement. Il se recrée devant le public un monde extraordinaire où s’affrontent le bien et le mal, et où, détail important, l’arbitre est incapable de faire respecter des règlements constamment transgressés par les méchants, ce qui est essentiel au spectacle et à l’exutoire d’un peuple colonisé. « Le couple arbitre-méchant s’oppose au couple bon-foule, l’identification est totale » (p. 81) explique Falardeau.

Une tentative pour dépasser l’analyse fonctionnaliste du rituel

Dans un effort pour dépasser l’analyse fonctionnaliste du rituel, la conclusion du mémoire prend une tournure nettement plus politique. « La lutte, dit-il, c’est le miroir d’un petit peuple écrasé, exploité, vaincu. […] Un petit peuple qui règle les contradictions vécues au niveau de l’inconscient, au moyen d’un système symbolique » (p. 89). Au Québec, les matchs de lutte « insistent sur les oppositions nationales afin qu’un peuple dépossédé garde un minimum de fierté. […] À la lutte, tout le monde est d’accord, mais aux dépens d’un racisme écœurant. L’ennemi, c’est l’Arabe, le nègre, le Chinois, la tapette, le hippie, le Russe, le Cubain. On endigue la rage du peuple, on détourne la violence sur un ennemi fictif » (p. 91).

En introduisant une longue citation de Franz Fanon, l’anthropologue cinéaste s’appuie sur cet auteur pour camper le rituel dans ce qu’il considère comme une situation coloniale au Québec. Fanon dit en substance « que le rituel [dans le monde colonial] est un écran de fumée qui masque les vrais conflits, qui cache les vrais coupables et qui détourne l’attention sur des ennemis de mascarades » (p. 93). Un peu plus loin, Falardeau le résume à sa façon : « C’est bien beau de régler ses problèmes de façon symbolique, cela ne règle rien à la réalité » (p. 93). Ce qui l’amène à conclure que « dans une lutte de libération nationale, le peuple n’a plus besoin de héros de carnaval » (p. 94).

Quelques remarques

Reconnaissons ici le travail de pionnier de l’anthropologue qui analyse un phénomène populaire passé sous le radar des milieux académiques tout en l’illustrant d’une manière vivante et efficace dans une vidéo. Un autre point important, c’est certainement son effort de dépasser l’analyse fonctionnaliste du rituel en sollicitant l’action politique pour essayer de régler dans le réel les contradictions traitées dans le rituel.

En plus de cet effort d’analyse, il est indéniable que l’auteur a un sens du récit formulé dans une langue accessible. Le mémoire demeure intéressant à lire. Avec Pierre Falardeau, on ne s’ennuie pas ! Comme l’a noté Céline Philippe dans la postface, ce mémoire est important également pour comprendre la voie que l’anthropologue empruntera par la suite en tant que cinéaste. Les rituels lui serviront souvent de points d’ancrage pour comprendre ou dénoncer les travers de sa société. Le Temps des bouffons est emblématique à cet égard. Le film établit un parallèle entre les pratiques rituelles filmées par Jean Rouch de la secte religieuse des Haoukas, une secte originaire du Niger telles que pratiquées par des immigrés pauvres d’Accra au Ghana et le banquet de fête du 200e anniversaire du Beaver Club à l’hôtel Reine Élizabeth à Montréal.

Dans le premier cas, elles consistent en une incarnation des figures de la colonisation (le gouverneur, la femme du capitaine, le conducteur de locomotive, etc.) au moyen de transes et de sacrifices d’animaux (poules, chien). Dans l’autre, le banquet illustre le régime colonialiste imposé au peuple québécois par le conquérant anglais. « Au Ghana, dit Falardeau, les pauvres mangent du chien. Ici, les chiens mangent du pauvre. »

Des questions

Cependant, les mythes et les rituels sont d’une extraordinaire complexité. Les travaux de Claude Lévi-Strauss le démontrent amplement. L’auteur le reconnaît lui-même (p. 38). Nous n’avons pas la compétence pour en discuter avec profondeur. Risquons tout de même quelques questions. Ainsi, il dispose en quelques lignes seulement de l’analyse de Roland Barthes sur le catch et le mythe. Elle lui semble plus près de la littérature que des sciences de l’homme (p. 43). C’est un peu court. D’ailleurs cela ne l’empêchera pas de le citer. Il aborde également les différentes explications sur les fonctions des rituels en sciences sociales (Huxley, Lorenz, Erikson, Eliade, Shils, Van Gennep) (p. 58, 59 et 60) tout en annonçant un peu plus loin qu’il aura l’occasion de les opposer les unes aux autres. Cette rencontre n’aura pas lieu. Elle sera plutôt implicite.

De plus, l’analyse structurale des mythes et des rituels en anthropologie – l’auteur cite à quelques reprises Claude Lévi-Strauss – insiste sur l’importance de comparer les variantes. De façon étonnante, Pierre Falardeau résume celles de la lutte par la description d’un combat qu’il a imaginé et qui forme un chapitre à lui seul. Il affirme dans le chapitre suivant « qu’il [ce combat imaginaire] aurait pu se produire […] [car] le rituel est répétitif » (p. 67). Il nous apprend qu’il a assisté régulièrement à une cinquantaine de combats (quels matchs ? où ? qui étaient en présence ?) avant de monter Continuons le combat. Il faut donc se fier à son expérience et à la vidéo. Là aussi, bien que ce soit plausible, c’est un peu court comme démonstration.

Il parle aussi du peuple québécois comme d’un peuple colonisé. Il cite à de nombreuses reprises Franz Fanon et Albert Memmi, mais il ne précise pas ce qu’il entend par ce concept politique appliqué au Québec. Dans le résumé que fait l’auteur au début de son travail, il est question d’un « peuple exploité qui intègre dans son inconscient collectif les schémas des maîtres » (p. 36). Ils ne seront pas définis ultérieurement dans le mémoire. Enfin, le ton adopté pour un mémoire académique est parfois inusité. Ainsi, il explique qu’il a écarté des articles et des revues (lesquels ?), car « on y retrouve les mêmes énormités, les mêmes grossièretés, les mêmes insipidités ». Le polémiste ici n’est pas très loin.

Un phénomène peu étudié au Québec

Le phénomène de la lutte a été peu étudié au Québec bien que, durant les années 1950 à 1980, il ait connu une grande popularité grâce à la diffusion des combats à la télévision. C’est ainsi qu’à son apogée en 1957-1958, plus de 1 000 000 de spectateurs suivaient à chaque semaine les matchs de lutte.

Étonnamment, c’est par la cinématographie que la lutte sera d’abord analysée et montrée au Québec avant l’étude de Pierre Falardeau. En plus de sa vidéo réalisée en 1971, il y a le film La lutte, réalisé par Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier et Claude Jutras en 1961 et celui d’Hubert Aquin, Le sport et les hommes, réalisé en 1959. Ce dernier entreprend une réflexion sur le sport et sur la signification qu’il a pour l’homme moderne en s’inspirant des théories du sémiologue Roland Barthes. Il faudra attendre en 2006 pour voir la lutte à nouveau abordée dans une série télévisée au canal Historia Les saltimbanques du ring : la lutte professionnelle au Québec du réalisateur Patrice Saucier. En 2019, Thomas Rinfret réalise un film Les derniers vilains sur le parcours de deux lutteurs Maurice et Paul Vachon.

En ce qui a trait à une analyse plus académique, la récolte à notre connaissance est plutôt mince et tardive. Notons le dépôt de deux mémoires de maîtrise en 2006 et 2012. Dans le premier cas, c’est un étudiant en études littéraires Stéphane Pageau qui présente Les modalités de la représentation et les valeurs qui sous-tendent la représentation dans les récits de la lutte professionnelle. Il fait une description minutieuse d’une vingtaine de combats dans l’univers de la lutte dominé par la World Wrestling Entertainment (WWE) qui rejoint 15 millions de téléspectateurs par semaine aux États-Unis. Pour l’analyse, Pageau s’inspire surtout des travaux de Barthes sur le mythe. Il conclut qu’on assiste à une ritualisation de plus en plus sophistiquée du spectacle.

Il y a ensuite celui de l’historien Éric Goudreau avec Entre quatre câbles : la mise en scène du spectacle de lutte professionnelle au Québec, des années 1950 aux années 1970. Cette recherche historique plus poussée que celle de l’anthropologue améliore notre connaissance de la lutte au Québec. En ce qui a trait à l’analyse, l’auteur se réfère à Roland Barthes, à Pierre Falardeau et à d’autres auteurs plus récents (Sharon Mazer, Bruce Lincoln, Christophe Lamoureux, Heather Levi). De façon surprenante, l’historien décrit d’abord Pierre Falardeau comme le détenteur d’un baccalauréat en philosophie, puis comme un sociologue ! Dans la bibliographie, le mémoire de maîtrise n’est pas cité, mais l’existence de la vidéo Continuons le combat est signalée.

Anthropologie québécoise : des percées intéressantes

Au sujet des anthropologues québécois, la publication tardive du mémoire de Pierre Falardeau indique bien que leurs travaux sont encore confinés au milieu académique ou n’obtiennent pas l’attention du public qu’ils mériteraient lorsqu’ils sont publiés. Évoquons tout de même quelques percées intéressantes.

Le travail du cinéaste-anthropologue Bernard Émond montre bien que cette discipline peut introduire un regard original et pénétrant sur la société québécoise. Certains anthropologues devenus des personnages médiatiques comme Serge Bouchard et Bernard Arcand avant son décès diffusent la connaissance anthropologique et font notamment un travail essentiel de rapprochement de la population avec les sociétés autochtones qui vivent sur le territoire depuis des millénaires. Il y a également l’anthropologue Rémi Savard dont les travaux sur les mythes amérindiens et les revendications des autochtones ont connu une bonne diffusion et ont certainement favorisé une meilleure compréhension de ces populations notamment les Innus.

D’autres travaux comme ceux de Roland Viau sur les sociétés iroquoïennes ou de Michel Verdon sur la colonisation au Lac-St-Jean auraient mérité d’être davantage débattus et commentés. Des anthropologues moins connus ont aussi joué un rôle très important dans la société civile comme André Bouvette auprès des expropriés de Ste-Scholastique et dont le mémoire de maîtrise a été rédigé à partir de son expérience sur le terrain. Signalons enfin le travail irremplaçable de Recherches amérindiennes du Québec, une revue de grande qualité publiée depuis 1971.

Un bon travail d’édition

En terminant, nous ferons deux remarques sur le travail de la jeune maison Les Éditions du Mur. Nous insisterons sur son souci de donner au lecteur des clés pour comprendre le travail de Pierre Falardeau ainsi que sur la bonne facture de son travail d’édition.

Le mémoire La lutte est donc précédé d’un mot de l’éditeur qui explique pourquoi il a trouvé pertinent de publier un travail qui date de 1975. Il fait un parallèle entre l’analyse du rituel de la lutte et ceux plus actuels comme Occupation double (p. 8-10). Ensuite, on retrouve un extrait du livre d’entretiens que Pierre Falardeau avait accordés à Mireille La France où il situe son mémoire dans sa démarche de cinéaste et d’intellectuel. Dans la préface, son directeur de mémoire Yvan Simonis rend un hommage bien senti à l’auteur « qui se méfiait des apparences […] et aimait dire la vérité aussi tranchante fut-elle […] et en attendait une liberté créatrice » (p. 32).

Une postface signée Céline Philippe, doctorante en études littéraires et auteure d’un mémoire de maîtrise sur Elvis Gratton, vient compléter la présentation de livre. Cette dernière indique la filiation entre son mémoire et le travail que le cinéaste et écrivain poursuivra toute sa vie : « […] analyser la condition nationale québécoise et ce qu’il voyait comme de nombreux mécanismes de son aliénation collective ». (p. 115). Falardeau a décrit, dit-elle, la lutte comme un spectacle, comme « un calmant de premier ordre ». Pour Céline Philippe, « toute la suite de son œuvre s’est attardée à montrer que des calmants il y en a d’autres » (p. 116). Elle fait les liens avec des œuvres comme Pea Soup, À mort, Le Party, et Le Temps de Bouffons. Au point où, selon la doctorante, « Pierre Falardeau et Julien Poulin connaissaient si bien le fonctionnement du mythe qu’ils pourraient avoir créé (contre leur gré) le mythe du Québec post-référendaire avec ce personnage [Elvis Gratton] » (p. 121).

Le livre lui-même est bien monté avec une page couverture attrayante dans un format de poche qui aurait certainement plu à l’auteur pour qui l’accessibilité au savoir a été un souci constant.

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