Pour une nouvelle dynamique Québec-Acadie

Même si on a souvent l’impression que les peuples québécois et acadien sont des peuples ennemis, l’analyse permet de conclure que l’on est plus amis. Mais il est vrai que le peuple québécois souffre d’ignorance et d’indifférence face au peuple acadien. En contrepartie, le peuple acadien souffre de ressentiment allant jusqu’au « Québec bashing ». Les deux peuples doivent s’amender en conséquence en corrigeant leur tir. Tout en récapitulant certains faits qui nous ont caractérisés, ce texte vise surtout à visualiser de futurs rapports plus conviviaux et plus solidaires.

C’est dans cet esprit que j’ai senti le besoin d’écrire un livre intitulé « Québec-Acadie : fini le niaisage ! », aux Éditions de la francophonie. Le dernier sondage Léger Marketing est venu valider mon analyse en ce sens que le Québec aime majoritairement l’Acadie, mais il ne la connaît pas.

Les relations Québec-Acadie n’ont pas toujours été au beau fixe, surtout dans les années 70-80. La plupart du temps, les gouvernements canadien et québécois ont utilisé l’Acadie comme « chair à canon constitutionnelle », surtout le gouvernement fédéral. On a souvent utilisé l’Acadie afin d’amenuiser des revendications québécoises. On a qu’à penser au concept de société distincte.

Mais là où ce fut le plus flagrant, c’est probablement sur la scène internationale. Quand le Québec voulait un siège comme gouvernement participant à l’ACCT (Agence de coopération culturelle et technique, actuelle OIF soit l’Organisation internationale de la francophonie), le gouvernement fédéral y apposait une fin de non-recevoir. Finalement, autour de l’année 1980, le Canada céda aux demandes répétées du Québec en acceptant qu’il fasse partie de l’ACCT comme gouvernement participant et en offrant derechef le même statut au gouvernement du Nouveau-Brunswick.

Même si l’Acadie a été utilisée comme matière marchande dans cette opération, il est difficile de reprocher à l’Acadie d’avoir profité de cette occasion pour rentrer dans la cour des grands de la francophonie mondiale. Mais le ressentiment québécois face à cette situation s’est vite estompé, le gouvernement du Québec ayant été le maitre d’œuvre pour que le Sommet de la francophonie de 1999 se tienne à Moncton. On peut facilement en déduire que le Québec et le Nouveau-Brunswick (donc l’Acadie) sont maintenant des alliés au sein de l’OIF. On ne doit plus carburer aux ressentiments entre nos deux peuples.

Notre histoire parallèle a été à la fois parsemée de grands moments comme d’embûches. Mais dès 1881, le peuple acadien a su exprimer son unicité à l’intérieur de la francophonie canadienne. À une proposition de faire du 24 juin la fête nationale de tout le Canada français réuni sous un même toit organisationnel, l’Acadie a plutôt choisi le 15 août comme fête nationale, choisissant de s’assumer comme peuple à part entière afin d’intégrer la grande famille franco-nord-américaine et canadienne. Par la suite, l’Acadie s’est dotée d’autres symboles comme un drapeau, un hymne national, une organisation comme la Société nationale de l’Acadie (SNA) qui sont venus consolider et valider cette chère identité qui lui est propre.

La meilleure contribution du Québec à l’Acadie a été l’arrivée du Père Camille Lefebvre en 1864, quand il est venu fonder le Collège Saint-Joseph à Memramcook. D’ailleurs, on parle de renaissance acadienne à partir de cette année-là.

Pour ce qui est des relations Québec-Acadie au cours de la première moitié du siècle dernier soit jusqu’en 1960, elles se sont principalement réduites au niveau des sociétés civiles. La plus importante instance de collaboration a été à l’intérieur de la société secrète de l’Ordre de Jacques-Cartier, communément appelé la Patente. Sans celle-ci, nous n’aurions probablement pas eu le déclenchement de chacune de nos révolutions tranquilles de 60, avec l’élection du gouvernement Lesage au Québec et celle de Louis Robichaud au Nouveau-Brunswick.

Grâce en grande partie à la Patente justement, différentes organisations rassembleuses ont éclos durant cette période. On n’a qu’à penser à l’ACFAS (Association canadienne francophone pour l’avancement des sciences), au Conseil de la vie française, à l’ACELF (Association canadienne pour l’éducation en langue française), et autres. Par ailleurs, Le Devoir et la Société Saint-Jean-Baptiste ont lancé sporadiquement des campagnes de financement d’organismes acadiens, dont le quotidien L’Évangéline, mais c’était trop peu. Cependant, plusieurs de nos représentants de l’élite acadienne ont pu bénéficier de l’enseignement progressiste du Père Georges-Henri Lévesque de l’Université Laval. Le gouvernement du Québec s’est par ailleurs doté d’un premier modeste secrétariat à la francophonie canadienne dès 1963.

Ensemble, nos deux peuples ont traversé des turbulences identitaires autour des États généraux du Canada français de 1967-68. De canadienne-française, la population du Québec choisissait de devenir québécoise. Il faut relater que la délégation acadienne aux États généraux avait voté en majorité pour le droit du Québec à l’autodétermination. C’est pourquoi il est difficile d’accepter qu’un ressac anti-québécois soit ressorti de cet événement. Mais on doit en grande partie à Pierre-Elliot Trudeau la responsabilité d’avoir nourri les ressentiments anti-québécois même chez les Acadiens et les Canadiens français.

Après la tenue de la commission Laurendeau-Dunton et l’adoption de la Loi sur les langues officielles (1969), le gouvernement fédéral se positionnait comme pourvoyeur et bailleur de fonds en chef pour l’épanouissement des communautés francophones et acadiennes hors Québec, mais aussi pour la communauté anglophone en situation minoritaire au Québec. Donner des fonds n’est pas neutre. Ça commandait un certain comportement, la plupart du temps opposé aux intérêts québécois autonomistes.

Mais, le Québec n’était pas sans taches dans tout ce brouhaha. Par exemple, le Parti québécois considérait les Acadiens et les Canadiens français strictement comme des individus en voie d’assimilation, leur avenir étant de déménager au Québec pour survivre en français. On n’a commencé à nous considérer comme des communautés aux visées collectives légitimes qu’à partir de 1985, avec Pierre-Marc Johnson. Il a fallu attendre les années 1990 avant que le Québec considère l’Acadie comme peuple.

Cette politique a permis par exemple la création de l’école de médecine de Moncton avec l’Université de Sherbrooke ou encore la tenue aux deux ans de grands rendez-vous économiques Québec-Acadie qui viennent célébrer les 7 milliards $ en échanges économiques entre le Québec et le Nouveau-Brunswick seulement. C’est l’équivalent réuni de ce que le Québec a comme échanges économiques avec la France (3 milliards $) et avec la Grande-Bretagne (4 milliards $). Sachons mettre les faits en perspectives.

La première réelle politique québécoise sur la francophonie canadienne ne date que de 1995 sous Louise Beaudoin. Pour la première fois, on parlait de partenaires égaux. On a délié un peu les cordons de la bourse. De grands rassemblements du Canada français ont été convoqués par Québec sur de grands sujets allant de la promotion du français à l’éducation ou la santé. Malheureusement, il n’y a pas eu de tels rassemblements depuis 2012 et c’est pourquoi l’annonce d’un tel rassemblement pour juin 2020 est hautement appréciée et prometteuse. On doit faire plein de projets réformateurs qui sauront raviver la dynamique Québec-Acadie, s’y adjoignant le Canada français.

Premièrement, le Québec doit organiser de façon pérenne aux 2 ou 3 ans ces grands rassemblements de la francophonie canadienne. Tout combattant de la langue française, qu’il soit fédéraliste, indépendantiste, communautariste, francophile devrait y trouver son compte. En fait, le seul choix politique commun que l’on peut faire ensemble, c’est l’épanouissement du fait français, tout en prenant les moyens pour assurer la pérennité de nos deux peuples et celles des communautés canadiennes-françaises. À chacun ses choix politiques, mais ces grands rassemblements doivent transcender les velléités idéologiques de chacun.

En dehors du secteur de pêches où la camaraderie entre pêcheurs gaspésiens et acadiens est des plus belle et exemplaire, il y a le secteur des municipalités où, au plan organisationnel, ça va bien. L’Union des municipalités du Québec et l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick ont des liens soutenus et conviviaux. Mais là où le bât blesse, c’est qu’il n’y a aucun jumelage entre municipalités d’Acadie et du Québec : pour moi, c’est scandaleux et incompréhensible. Pendant ce temps-là, plusieurs municipalités acadiennes sont jumelées avec des municipalités de France et de Louisiane.

L’importance des jumelages intermunicipaux, c’est que ça rapproche les populations locales, donc les sociétés civiles. On pourrait se servir de ces jumelages afin de relancer avec envergure les échanges interscolaires qui ont pourtant déjà existé. On doit commencer par la jeunesse afin de favoriser entre nos deux peuples une meilleure connaissance et une appréciation mutuelle.

Il serait envisageable de s’assurer que les livres d’histoire du Québec abordent l’histoire acadienne. Du côté acadien, on aborde déjà l’histoire du Québec dans le cadre des cours d’histoire du Canada français.

Les Rendez-vous économiques Québec-Acadie, qui se tiennent aux deux ans en alternance entre le Nouveau-Brunswick et le Québec, doivent être maintenus et même intensifiés. Le chiffre d’affaires entre nos deux provinces est de 7 milliards $ de dollars annuellement, comme on le disait plus haut, et il monterait jusqu’à 15 milliards $ si on incluait les trois autres provinces de l’Atlantique. Ce sont des ligues majeures, mais il reste du travail à faire pour sensibiliser les milieux d’affaires québécois afin de s’assurer qu’ils font affaire en français en Acadie. Le grand défi en ce domaine, c’est de convaincre les grands médias à couvrir ces assises.

Cette campagne de sensibilisation doit se faire sur le territoire québécois. Et même si des gens d’affaires québécois ne font pas directement des affaires en Acadie, ils pourraient jouer un rôle indirect. Par exemple, dans les commerces d’autos, il faudrait que les franchisés québécois des grandes marques sensibilisent leurs collègues en Atlantique pour qu’ils s’assurent qu’il y ait de la documentation en français lors d’une transaction. Si on peut vendre des voitures en français au Québec, ça devrait être possible ailleurs au Canada. Il n’est pas normal qu’en Acadie l’on doive attendre quelques jours avant d’avoir de la documentation en français. Cette pratique devrait être étendue à toutes les autres sortes de commerce. Ce faisant, les milieux d’affaires québécois en Acadie deviendraient ainsi des alliés de notre épanouissement en français, et non pas des complices de notre assimilation.

On doit se réjouir de la signature d’un contrat entre Hydro-Québec et Énergie Nouveau-Brunswick qui permettra au Nouveau-Brunswick de se nourrir à l’énergie propre québécoise. Il faudra envisager à l’avenir, sur de nouvelles bases, une autre offre d’Hydro-Québec pour acheter à moyen terme Énergie Nouveau-Brunswick. Une telle offre devrait cette fois-ci comporter un temps limite. On peut toujours se demander si cette offre n’aurait pas été acceptée si c’est Hydro One qui l’avait faite il y a quelques années.

Ce dont l’Acadie a besoin, c’est d’être aimée et connue au Québec dans son ensemble. Le milieu artistique acadien occupe de façon exponentielle sa place à l’intérieur de la faune artistique québécoise. Il est reconnu que la culture est toujours à l’avant-garde des sociétés. Il faut que l’Acadie moderne, vivace et vivante, soit mieux comprise au Québec à l’image de ce que la population québécoise apprécie de nos artistes. Il faut que le Québec comprenne par exemple que la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick est dotée d’un véritable pouvoir politique, puisqu’elle représente près de 32 % de la population. Ce pourcentage est suffisant pour faire et défaire des gouvernements.

Pour mieux faire connaître l’Acadie au Québec, il faut multiplier les moments de rencontres. Comme on dit, « l’occasion crée le larron ». Outre les grands rassemblements ci-haut mentionnés, il pourrait être intéressant que les grands partis politiques invitent tous les quatre ans, lors de leurs assises annuelles, la présidence de la Société nationale de l’Acadie afin qu’elle puisse faire à la fois l’état de la nation acadienne et énoncer des projets de collaboration souhaitables entre nos deux peuples. Il est louable de constater que tous les partis politiques québécois fassent consensus sur la réalité acadienne.

Il serait aussi intéressant que le premier ministre du Québec fasse le tour officiel de chacune des capitales en Atlantique tous les quatre ans pour à la fois rencontrer les instances gouvernementales et les sociétés civiles acadiennes. Ce faisant, les gouvernements provinciaux seraient obligés de faire un bilan de leur façon de traiter leur communauté acadienne. Pour ce qui est des sociétés civiles, le simple fait de rencontrer le premier ministre de la seule province francophone au Canada serait à la fois un honneur et un encouragement à persévérer dans notre langue. Lors de ces pérégrinations, le premier ministre québécois devrait avoir dans sa besace l’accord de réciprocité quant au traitement des communautés en situation minoritaire, comme René Lévesque l’avait proposé à plusieurs occasions.

Sur le plan fédéral, il devrait y avoir un caucus mixte Québec– Acadie-Canada français des députés et sénateurs fédéraux afin de traiter explicitement des dossiers linguistiques. Contrairement à la Patente, ces discussions pourraient se tenir à ciel couvert. Il pourrait aussi y avoir un caucus des députés provinciaux.

Le Québec ne doit pas laisser le fédéral occuper presque tout le terrain du subventionnement des initiatives d’épanouissement des communautés francophones et acadiennes. Le Québec s’est doté d’un budget de plus d’un million de dollars annuels pour de telles opérations. Ce n’est pas assez. Actuellement, l’Acadie de l’Atlantique est en train de développer le concept d’Assemblée nationale acadienne, ou on élirait au suffrage universel nos dirigeants et dirigeantes. Qui a-t-il de menaçant à doter l’Acadie de plus de pouvoirs démocratiques pour mieux gérer ses propres affaires ? L’Acadie a actuellement la maturité politique et la volonté de s’assumer démocratiquement à part entière.

Il serait pertinent que dans un avenir rapproché un Congrès mondial acadien se tienne au Québec, soit en Gaspésie ou en Nouvelle-Acadie, du côté de la Montérégie. Il y aurait lieu de multiplier des lieux communs de recherches scientifiques, tant en sciences sociales qu’en sciences appliquées.Face aux défis en immigration que nous avons en Acadie, il serait important que nos instances d’immigration collaborent plus.

J’aime bien les peuples acadien et québécois, et c’est pourquoi je me suis permis de les bien châtier dans mon livre. On doit se débarrasser des niaisages entre nous, comme lorsque Denise Bombardier prédit notre disparition pure et simple, afin de se comporter en peuples adultes. Il en est de même des « deaducks » de René Lévesque ou des « cadavres encore chauds » d’Yves Beauchemin. Le seul avantage au dénigrement, c’est que ça suscite un réveil en Acadie et au Canada français. Mais l’Acadie n’a pas le monopole de l’assimilation rampante. Le Québec est aussi menacé. Trouvons donc une praxis de collaborations solidaires qui permettront que l’on grandisse en autonomie de part et d’autre. q

* Essayiste et patriote acadien.

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