Pierre Graveline Une histoire de l’éducation et du syndicalisme enseignant au Québec

Pierre Graveline
Une histoire de l’éducation et du syndicalisme enseignant au Québec, Typo-essai, 2003

De Pierre-Joseph-Olivier Chauveau et Charles-Joseph Magnan au XIXe siècle à Andrée Dufour (1997), en passant par Lionel Groulx, André Labarrère-Paulé et Raymond Laliberté, de nombreux auteurs se sont employés à raconter des tranches de l’histoire de l’éducation au Québec ou à explorer des aspects particuliers (les communautés religieuses enseignantes, les instituteurs laïques, les institutrices rurales, les écoles de rangs, les inspecteurs d’écoles, les commissions scolaires, les collèges classiques, les cégeps, les universités, l’évolution d’ensemble du système scolaire, le syndicalisme enseignant, etc.) de cette passionnante histoire.

L’ouvrage de Pierre Graveline a le double mérite de nous présenter une synthèse globale de l’histoire de l’éducation au Québec, des origines à nos jours, en ne négligeant aucun aspect essentiel de cette formidable aventure, et de le présenter dans une écriture élégante, accessible, claire et vivante, le tout en moins de 200 pages.

L’aventure débute avec l’ouverture, en 1635, de la première école française sur les rives du Saint-Laurent, alors que la population totale de la Nouvelle-France, regroupée essentiellement à Québec et sur la côte de Beaupré, n’atteint pas encore 300 personnes (tous âges confondus). Un siècle et quart plus tard, à la veille de la conquête britannique, dans cette colonie française de quelque 60 000 personnes, l’éducation pour les jeunes filles se limite à quelque années d’études primaires et à l’apprentissage des arts ménagers, alors que les garçons ne vont généralement à l’école qu’une année ou deux. Ce bilan pourrait être qualifié de désastreux selon nos critères actuels, mais l’auteur nous informe que nos écoles d’alors, l’enseignement qu’on y donne et le taux d’alphabétisation de la population « se comparent favorablement à ce qu’on trouve dans les autres colonies d’Amérique et dans des pays européens tels la France et l’Angleterre. »

Ces faibles acquis seront emportés dans la tourmente de la Guerre de Sept-Ans et de la conquête britannique. « La seule école secondaire du pays, le Collège de Québec, est transformée en caserne pour loger les troupes britanniques. » Les quelques petites écoles survivantes sont privées de manuels français. Trente ans plus tard, alors que la population française est passée de 60 000 à 150 000, il n’y a toujours qu’à peine 40 petites écoles, moins qu’avant la Conquête ; à peine 4 000 personnes (2,7 %) savent lire et écrire.

Cette situation lamentable ayant été décrite, on est en mesure d’apprécier la portée des législations qui voudront y remédier. En 1801, le gouverneur britannique fait adopter sans difficulté une loi créant sous le nom de Royal Institution, un système d’éducation très centralisé sous la présidence de l’évêque anglican. Étant donné le peu de succès de cette première tentative, la législature du Bas-Canada vote en 1824 une nouvelle loi autorisant la création d’écoles de fabrique, sous le contrôle du clergé catholique. Sans beaucoup plus de succès. C’est alors que, à l’initiative du Parti Patriote de Louis-Joseph Papineau, fut adoptée la loi de 1829 créant les écoles de syndics et instituant notre premier système d’éducation laïque et sous contrôle démocratique.

Les progrès réalisés sous le système scolaire mis en place par les Patriotes ont été fulgurants. « Le taux de fréquentation scolaire, qui n’était que de un enfant sur 15 avant 1829, passe en quelques années à un enfant sur trois. » En 1836, il y a 1372 écoles de syndics (publiques et non-confessionnelles) contre à peine 68 écoles de fabrique (catholiques) et 22 écoles de « la vacillante Royal Institution. » C’est en avril 1836 que le gouverneur britannique, en représailles contre l’Assemblée législative que cherche à contrôler son administration, décide de couper les vivres aux écoles de syndics. Moins de 400 d’entre elles réussiront à survivre péniblement jusqu’à la législation scolaire suivante.

Après la dure répression des troubles de 1837 et 1838, sous le régime d’Union des deux Canada (réalisée en 1840), le docteur Jean-Baptiste Meilleur tentera bien de reconstituer pour le Bas-Canada, un système d’éducation laïque, mais il ne pourra résister longtemps à la puissance confessionnaliste (catholique et protestante) alors en expansion. Les commissions scolaires seront juridiquement confessionnelles à Québec et à Montréal et officieusement confessionnelles dans les campagnes. Elles seront bientôt placées sous le contrôle des comités catholique et protestant du Conseil de l’instruction publique. Par ailleurs, les universités et collèges classiques francophones continueront d’être dominés par le clergé catholique.

Le règne d’airain de l’Église catholique se poursuivra jusqu’à la Révolution tranquille, malgré quelques escarmouches menées par l’Institut canadien et autres rouges minoritaires et malgré quelques initiatives de l’État québécois pour faire prévaloir les exigences du bien commun, dont celle du gouvernement d’Adélard Godbout qui fit voter, en 1943, une loi sur la fréquentation scolaire obligatoire.

Avant d’entreprendre l’histoire inachevée de la Révolution tranquille, Pierre Graveline consacre deux chapitres à la naissance du syndicalisme enseignant sous la forte impulsion de Laure Gaudreault et à ses années ténébreuses (1946 à 1959) où le gouvernement Duplessis a presque réussi à le faire disparaître à force de lois répressives et de décisions arbitraires. L’auteur nous livre un portrait élogieux de ces deux figures de proue que furent Laure Gaudreault et Léo Guindon, mais il est sans complaisance pour les orientations corporatistes et confessionnalistes de la Corporation des instituteurs et institutrices catholiques. Il raconte, par exemple, comment la CIC a farouchement combattu, au début des années soixante la création du ministère de l’Éducation ainsi que les plus timides tentatives de déconfessionnalisation du système scolaire.

Mais c’est dès 1947 (donc sous la présidence de Léo Guindon) que la CIC se dote d’un code d’éthique qui engage le personnel enseignant « à faire de la religion catholique l’objet principal de son enseignement. » C’est à cette époque, aussi que la CIC revendique les pouvoirs d’un véritable ordre professionnel avec adhésion obligatoire et possibilité de recruter elle-même les normaliens et les normaliennes. L’orientation corporatiste et confessionnaliste sera accentuée avec l’arrivée de Léopold Garant à la présidence en 1951. L’élection de Raymond Laliberté en 1965 marquera le retour à des orientations plus syndicales et progressistes. La CIC abandonnera bientôt son caractère confessionnel et changera son nom pour celui de la Corporation des enseignants du Québec (CEQ), puis de Centrale de l’enseignement du Québec.

Entre temps, la Révolution tranquille est en marche depuis les cent jours de Paul Sauvé et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe libérale de Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie et René Lévesque. Dans le domaine de l’éducation, qui intéresse directement notre auteur, celui-ci s’attarde aux réformes entreprises en réponse au Rapport Parent : création d’un ministère de l’Éducation et d’un Conseil supérieur de l’éducation, révision des programmes et des méthodes, développement de l’enseignement secondaire, création des cégeps et de l’Université du Québec, développement de l’éducation des adultes et réorientation de la formation des maîtres (donnée désormais par l’université).

Dans l’histoire du syndicalisme enseignant, Pierre Graveline a raison d’accorder une attention spéciale à la crise du « bill 22 » en 1967, qui se concluera par l’institution de la parité salariale entre les hommes et les femmes, par l’uniformisation des conditions de travail d’une région à l’autre et par la centralisation de la négociation au niveau national québécois. Elle donne surtout à l’État, grand négociateur patronal, l’occasion d’affirmer son pouvoir de légiférer dans le sens de ses positions de négociation. « La bataille du bill 22 », note l’auteur, « porte en germe les affrontements à venir dans le secteur public ».

Une fois absorbé le traumatisme de la Crise d’octobre (1970), les centrales syndicales se politisent et se radicalisent. À la CEQ les manifestes L’école au service de la classe dominante (1972), École et lutte de classes au Québec (1974) et le Manuel du 1er mai (1975) sont représentatifs de cette orientation qui inspirera l’action syndicale et politique de la centrale jusqu’au début des années quatre-vingts. Les fronts communs de 1972 et de 1975-76 ainsi que la montée du mouvement des femmes en seront profondément marqués.

Après avoir salué le premier mandat du Parti Québécois comme s’inscrivant dans le prolongement de la Révolution tranquille, qui s’arrêterait symboliquement, selon lui, avec « l’échec amer du référendum de 1980 », l’auteur fait porter son dernier chapitre sur les défis et les enjeux contemporains. Il note que le Québec est « la première société au monde à se donner une politique d’équité salariale en emploi », qu’il « demeure aussi la nation la plus syndiquée en Amérique du nord et l’une des plus syndiquées au monde » et qu’il « possède aujourd’hui le réseau de services à la petite enfance le plus développé et le plus accessible de toute l’Amérique du Nord ». Après quoi il mentionne certains dangers qui nous guettent, comme la montée de l’idéologie néolibérale et des défis comme celui de la trop faible natalité québécoise, qui doit être compensée par une plus forte immigration, laquelle, à son tour, nécessite une attention particulière aux relations interculturelles.

Dans le domaine de l’éducation, il relève spécialement les grands enjeux de « la démocratisation de la réussite scolaire », de « la revalorisation de l’école publique » et de « la nécessaire laïcisation ». Sur ce dernier point, il faut sans doute se réjouir de ce que les structures scolaires aient enfin été complètement déconfessionnalisées. Pierre Graveline nous invite à compléter la laïcisation de l’école et de l’enseignement en supprimant le privilège (dérogatoire aux chartes), encore maintenu pour les élèves catholiques et protestants, de recevoir à l’école publique l’enseignement religieux de leur confession respective.

Tout en étant d’accord avec la très grande majorité des interprétations historiques proposées par l’auteur, je me permettrai d’indiquer quelques réserves. Je trouve étrange que l’on puisse présenter (voir page 26) la Loi constitutionnelle de 1791 comme « la reconnaissance » alors qu’elle consiste essentiellement à séparer un territoire en deux provinces distinctes et à créer, pour chacune d’elles, des institutions parlementaires représentatives de leur populations respectives sans égard à la langue maternelle de chaque citoyen. Sans doute les parlementaires britanniques qui ont voté la loi font-ils état dans leurs discours du caractère français du Bas-Canada, mais ce caractère français, dans leur esprit, distingue le Bas-Canada tout entier, par comparaison avec le Haut-Canada anglophone. Quant aux communautés linguistiques, la loi n’en fait pas spécifiquement mention, même si, bien sûr, elles peuvent légitimement exister. Par ailleurs, le caractère distinct du Bas-Canada comporte aussi le maintien de la Coutume de Paris (qui sera remplacée en 1866 par le code civil du Bas-Canada) comme loi fondamentale en matière civile. Or, tout comme la Common Law s’applique dans le Haut-Canada à toutes les personnes qui s’y établissent, la Coutume de Paris s’applique en principe à tous les habitants du Bas-Canada sans égard à la communauté linguistique à laquelle ils appartiennent. La Loi constitutionnelle de 1791 ressemble donc davantage à la reconnaissance de deux nations distinctes en formation qu’à celle de deux communautés linguistiques.

Quand l’auteur nous dit (page 34) que le Parti Patriote « assume le leadership de la nation canadienne-française », cela laisse entendre qu’il se considérait essentiellement comme le porte parole de la principale communauté ethnolinguistique du Bas-Canada. Or la raison principale pourquoi le parti de Louis-Joseph Papineau, autrefois désigné comme « le Parti canadien », a choisi, en 1827, le nom de « Parti Patriote », c’est que le terme « canadien », souvent utilisé pour désigner les descendants des habitants de la Nouvelle-France semblait trop exclusif. Plusieurs anglophones étaient partisans de Papineau alors que certains Canadiens-français appuyaient le gouverneur britannique et le parti bureaucrate. « L’étiquette patriote », dit Gérard Filteau (Histoire des Patriotes, 1937), « avait l’avantage d’inclure les Anglais papineauistes et d’exclure les Chouayens » Le parti patriote n’était pas un parti ethnique, mais bel et bien un parti national, dans la mesure où sa nation de référence, c’était le peuple tout entier du Bas-Canada ; un parti national qui avait comme ambition de dégager progressivement son peuple de la tutelle britannique.

À plusieurs reprises, dans le texte, l’auteur oppose le secteur scolaire franco-catholique au secteur anglo-protestant, ce qui suppose qu’on identifie la communauté fondée sur la langue à celle fondée sur la religion. Ce qui n’est pas exact. Le secteur anglo-catholique a existé dès la création des premières commissions scolaires confessionnelles. Le secteur franco-protestant s’est développé depuis la Révolution tranquille. Rappelons, par ailleurs, que les protestants sont depuis longtemps minoritaires au sein de la communauté anglophone québécoise (qui comprend notamment des catholiques, des juifs et des sans-religion) et qu’aujourd’hui à Montréal, les anglophones (définis selon la langue maternelle) sont minoritaires chez les protestants. Il aurait donc été intéressant que les comparaisons faites entre les secteurs franco-catholique et franco-protestant soient prolongées par des données correspondantes sur les secteurs anglo-catholique et franco-protestant.

Malgré ces quelques réserves, je ne saurais trop recommander la lecture de cet ouvrage qui, dans un style alerte et avec le constant souci de la vérité historique, nous offre le récit d’une passionnante aventure, celle du développement de l’éducation dans notre pays, avec ses avancées et ses reculs, ses échecs et ses succès, mais aussi avec les grands débats démocratiques auxquels il a donné lieu.

Henri Laberge, Conseiller CSQ à la retraite

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