Une Torah québécoise qui se dérobe

[…] le pays était ainsi entré en contact avec quelques vérités précieuses
Simone Weil, parlant de la France éprouvée pendant la Seconde Guerre mondiale (dans Écrits de Londres)

La trame ordinaire de l’histoire

Je me souviens d’un séjour de travail à San José, aux États-Unis, en 2002 et d’y avoir rencontré un ami, professeur d’histoire. Nous évoquions l’attentat des tours jumelles qui avait entaillé la cuirasse de son pays. À mon grand étonnement, il avait fait cette remarque : « J’ai pleuré, car j’avais compris que nous étions dorénavant comme tout le monde. Nous n’étions plus un pays en dehors de la trame ordinaire de l’histoire, nous n’étions plus une exception, nous étions normaux ».

Maintenant, peut-on transposer cette réaction à la situation sanitaire actuelle que connaissent le monde entier et, plus particulièrement, le Québec ? Une économie comateuse, un chômage en brutale ascension, une mortalité – notamment en CHLSD – inhabituellement élevée, des mesures d’isolement et de distanciation sociale draconiennes justifient-ils qu’on pousse un soupir de soulagement à l’idée que notre époque est, en définitive, comme toutes les autres ?

Même si la crise est encore trop fraîche pour que nous puissions faire des bilans définitifs à tête reposée, j’inclinerais à penser qu’elle est porteuse de sens. Qu’on se rassure : il ne s’agit là aucunement d’une Schadenfreude, d’une jouissance morbide et misanthrope face au désolant spectacle d’une société qui, il y a peu, se gargarisait de son progressisme social et économique, d’une assez solide paix sociale, d’une richesse assez enviable et qui, juste salaire d’un pétage de bretelles, recevrait enfin la facture de ses décennies d’insouciance.

Car un chômeur qui ne sait s’il retrouvera son emploi, c’est toute une famille qui tremble. Un petit ou moyen entrepreneur qui doit mettre la clé sous la porte temporairement, au risque de ne pouvoir rouvrir, c’est tout un écosystème qui s’effondre. De même qu’un mort, c’est toujours un mort de trop, et un mourant abandonné, c’est un scandale pour son prochain, a fortiori quand il meurt seul, déshydraté et souillé.

 

Notre histoire

Cela étant dit, et au-delà des multiples tragédies individuelles, que découvre-t-on si on compare notre époque à l’aune ordinaire de l’histoire, faite de brèves accalmies et de labours plus douloureux ? N’avons-nous pas vécu sous une espèce de cloche d’où était exclue la part tragique de l’existence ? Y a-t-il eu beaucoup de sociétés qui ont vécu plus de 70 ans sans connaître la famine, la guerre civile, la guerre tout court, les catastrophes naturelles, les épidémies ou les dépressions économiques majeures ? La question, posée dans le cadre québécois, a une résonance particulière dans la mesure où notre ancienne misère, pour réelle qu’elle ait été, n’en a pas moins été relativement molle, tiède et larvée.

Le Canada français, puis le Québec n’ont pas connu beaucoup de malheurs shakespeariens. Ni beaucoup d’animosités viscérales. Et on peut sans doute voir là une des causes de notre fixation sur deux « ennemis », Ottawa et l’Église catholique, susceptibles d’offrir un repoussoir sur lequel bâtir une identité, repoussoirs d’autant plus gonflés que notre identification demeure paralysée et inachevée. Ainsi, amnésiques de toute culture religieuse et ayant abondamment instruit le procès de l’institution ecclésiale, nous rajoutons une couche pour n’y voir qu’un repaire de pédophiles qui alimenteront la chronique scandaleuse, peu importe la véracité des allégations. Quant au fédéral, pour étouffant et empiétant qu’il soit, ce n’est pas un colonisateur aussi dur que l’ont été les métropoles européennes en Afrique, en Asie ou dans les Amériques. Ici, les Anglais ont été des nurses pour nous, selon le mot du Frère Untel. Cet oppresseur est rusé et fuyant, son opprimé est, lui aussi, rusé et fuyant. Une même mollesse et une même indéfinition de part et d’autre.

Cela dit, notre malheur est davantage dans notre déracinement. Sans tomber dans le mythe trop commode de la Grande Noirceur, plutôt une Grande Grisaille, on peut tout de même affirmer que nous sommes passés d’un monde de pauvreté générale, tant économique que politique et intellectuelle, à une société éduquée, moderne et libérée. Le fruit était certes plus que mûr dans les années d’après-guerre, mais il aura fallu attendre une quinzaine d’années encore pour précipiter et officialiser la transition : le passage en a été d’autant plus brutal. C’est donc davantage à un catapultage qu’on a assisté, et il n’était pas rare que le fringant titulaire d’un doctorat eût un père quasiment analphabète.

Ce clivage s’est très souvent traduit par une ingratitude des enfants modernes envers leurs parents frustes. Ceux qui découvraient l’amour libre, les musées européens et états-uniens, le bouddhisme oriental et l’aisance qu’apporte l’argent ont rarement pardonné à leurs parents de trouver leur plénitude dans le pâté chinois et le ragoût de boulettes, dans la fidélité à une pratique religieuse simple, obtuse, mais néanmoins structurante. Les Ovide Plouffe qui ont finalement pu se rendre en Europe en sont revenus, forts de leurs découvertes de Lautréamont, Jean Genet, Boulez, Bacon, et se sont découvert des tourments grisants, modernes, libérés. Ce fut notre esprit de Weimar, lyrique, de plus en plus chic et branché, très tôt institutionnalisé, puis en grande partie encroûté.

Il est rarement bon de s’enrichir ou de s’ouvrir trop vite : notre société s’est soudain peuplée de nombreux parvenus de l’argent, de la culture, de l’économie, de l’épanouissement sexuel, de l’égalité sous toutes ses formes. Des parvenus authentiquement intelligents et doués, certes, mais enivrés de leur rapide accession à un monde dont une Église étouffante les avait détournés de peur de perdre ses brebis. Et ce n’est pas peu dire qu’elle les a effectivement perdues. N’est restée, la plupart du temps, que la lourde et plate clientèle des Béatitudes, bovinement collée à ses pâtés chinois et à son petit pain. Mais obscurément fidèle.

Les vérités précieuses

La philosophe Simone Weil, dans ses Écrits de Londres, notait que les épreuves qu’un pays connaît à un moment de son histoire étaient l’occasion de renouer avec des vérités premières précieuses. Une histoire, un mythe, une grandeur n’émergent, ne se constituent et ne se trempent que dans le creuset du difficile, du problème, de « la grande querelle » à épouser. Et une cité n’est jamais aussi charpentée de foi que lorsque le dieu qui la personnifie est adoré, mais menacé par celui de la cité voisine.

Vérité du malheur, vérité de la souffrance, vérité des racines.

Quelles sont donc nos vérités précieuses, quel est notre dieu et quel est son coefficient de transcendance ? En jetant le petit pain aux orties, n’avons-nous pas oublié certaines allégeances premières, plus fortes que tous les musées européens, que tous les Kamasutra hindous ? Et n’est-il pas temps, maintenant que nous avons mûri depuis deux générations et que nous nous sommes – pour ainsi dire et indépendance politique mise à part – normalisés à nos yeux, n’est-il pas temps de revisiter ce monde limité qui était le nôtre auparavant, afin d’y dénicher, au-delà de la tiède misère, ce qu’il couvait de beau, d’authentique et de réellement universalisable ? Pouvons-nous marier notre hypercréativité actuelle, nos impressionnantes réalisations modernes et nos pauvres racines, un peu gourdes, mais réelles, d’antan ?

Et, surtout, pourrons-nous rendre caduque – enfin ! – cette affirmation du Frère Untel, qui sonne comme une malédiction : « Le Canada français : drame de l’expression » ?

La crise de la COVID-19, rendue aiguë par le scandale des CHSLD et celui de notre système de santé bouffi et dysfonctionnel, pourrait sonner la fin de la récréation, la fin de ce rêve adolescent où le Québec aura été le champion de l’ouverture, de la tolérance, de l’inclusion, du progressisme, de la solidarité. Elle pourrait bien nous éjecter de nos incantations et de nos slogans grandioses.

Et nous faire retrouver un ton juste, ni grandiose, ni misérabiliste. Et une rigueur entre la mollesse et la rigidité.

Fonction d’une crise

Le mot « crise » a une étymologie tout à fait intéressante et riche pour le propos. On le rapproche d’instinct du mot « critique ». Or, la racine grecque ancienne « krinein » signifie « discernement » et indique plus primitivement le processus de la digestion (les enzymes coupent, séparent, trient les éléments premiers de la nourriture). En remontant encore plus loin, on tombe sur la racine indo-européenne krei d’où sortiront plus tard critère, critique, discrimination ou crible. On passe donc au crible les éléments du passé pour séparer le bon grain de l’ivraie, pour faire du nouveau avec l’ancien qui est encore valable et nourricier. On compose une nouvelle variation sur un thème ancien. Tout change en surface, mais au fond, on découvre que rien ne change, si l’on veut tordre quelque peu le propos de Tancrède, dans Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

La crise est un moment où the time is out of joint (le temps est détraqué, disait Hamlet), à l’image d’un bras qui se serait déboîté. C’est un moment de transition entre deux stabilités, entre deux ères, entre deux discours structurants. Or, une transition, peu importe qu’elle aille vers le mieux ou vers le pire, est porteuse de grande vulnérabilité, car le vieux discours est inopérant et le nouveau, pas encore constitué, encore moins testé. Qui plus est, on ne peut laisser un bras déboîté trop longtemps, de peur de chroniciser ce handicap : il faut le remettre en place.

Cette crise se déploie dans un contexte hyperminoritaire, ce qui n’arrange pas les choses et rend la question encore plus urgente. On peut ici penser au second exil des Hébreux sous Nabuchodonosor, à Babylone, au VIe siècle avant J C. Déracinés une seconde fois et témoins de la splendeur babylonienne sous le regard tutélaire du dieu Mardouk, les prisonniers se disent que Yahvé ne pèse pas grand-chose. Revient alors la question du choix entre une fidélité à l’antique promesse divine et une vie de richesses au prix d’une allégeance à un dieu étranger. On médite les paroles des prophètes Jérémie et Ézéchiel. On approfondit la foi héritée des ancêtres. Puis Cyrus le Grand conquiert Babylone, nous libère et nous offre de retourner en Judée (et, cerise sur le sundae, finance en partie la reconstruction du Temple !). On repart sur de nouvelles bases, pourtant anciennes. Et on met la dernière touche à la Torah qui servira de patrie, non pas territoriale, mais spirituelle, déplaçable pour ainsi dire. L’ADN vital et indispensable pour les millénaires suivants.

Conclusion

Rien ne sera plus comme avant, annoncent les journalistes, experts en alarmes et en utopies en tous genres. Et voilà notre nouvelle tentation, notre nouvelle erreur : refaire place nette et table rase, ultraminoritaires, mais avec une Torah sans cesse fuyante, mal assumée, mal explicitée, indéterminée.

Même si personne n’est capable de prévoir l’avenir et si la « conjecture informée » est souvent notre seul recours ; même si rien ne nous interdit de nous interroger sur ce qui a mal tourné dans le passé et dont la crise aura servi de révélateur, où pourra-t-on puiser en nous-mêmes pour assurer une mémoire qui est à la fois un fil d’Ariane et une rampe de lancement ? Quelle est notre Torah qui saura nous rassurer, donner sens, profondeur, validation et pérennité à nos entreprises ?

La crise sanitaire, on le voit, est polyédrique. Elle débouche sur la réorganisation d’une collectivité. Mais on ne peut pas passer sous silence le substrat qui rend possible ce gigantesque chantier. Nous qui rebondissons avec ferveur et créativité, nous qui sommes dotés d’une plasticité idéologique désarmante, nous avons besoin d’un ancrage non seulement territorial, mais aussi, et surtout, symbolique (spirituel, discursif, religieux, le qualificatif importe peu). Nous avons besoin d’une vérité précieuse.

On peut penser l’événement, penser le manque, penser la souffrance, penser le changement, mais lorsque le niveau où se déploie cette pensée se vide de son vocabulaire et de ses références, on doit plonger dans la profondeur. Car le temps détraqué a avalé ce vocabulaire et ces références.

Cette crise nous oblige, pour douloureux que cela soit, à nous poser les deux seules questions que nous fuyons systématiquement : celle de notre suicide en douce et celle de notre Torah.

Au fond, c’est une seule et même question.

 

* Journaliste, musicien et essayiste polyglotte, Jean-Philippe Trottier est chef d’antenne à radio VM et y anime l’émission quotidienne Questions d’actualité.

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