Retrouver le Québec réel

Une des découvertes les plus étranges que la pandémie nous a permis de faire, c’est celle de tous ces acronymes, produits du génie technocratique, de tous ces organismes, de toutes ces agences aux titres alambiqués qui ont pour mission de veiller sur la santé de la population. Réunis, ils donnent l’impression de former un vaste labyrinthe, et même, pour reprendre à Borges sa formule du « Jardin aux sentiers qui bifurquent », un « labyrinthe de labyrinthes » conçu précisément pour perdre ceux qui osent s’y aventurer, pour rendre fous les esprits les plus aiguisés. Les CHSLD, les RPA, les RPANC, les CISSS – ex-CSSS – qui incluent les CLSC, les CR et les CPEJ, les CIUSSS qui regroupent les RUIS, les RI, les RTF, les SAPA, la DRHCAJ, la DRMG, et j’en passe, toutes ces instances administratives semblent moins avoir pour fonction de nous donner accès au réel que de le maintenir à distance, dans un espace à part, auquel seuls les initiés et autres grands prêtres de la fonction publique peuvent accéder. À les écouter parler de ces choses, on a l’impression d’entendre une glossolalie, la langue des anges : nous nous trouvons devant des entités abstraites présentées sous une forme mystérieuse, fantômes parmi les fantômes, comme dans un poème de Mallarmé, où les mots ont été libérés de leurs attaches, sont devenus des signifiants sans signifié, des « abolis bibelots d’inanité sonore ».

Cette tendance à user des mots comme de subterfuges, comme pour ruser avec le réel, on la connaît trop bien. Dès qu’il est question de parler de la différence québécoise, de son histoire et de son devenir, on multiplie les euphémismes et les formules atténuées, comme s’il fallait sans cesse manifester dans le langage la nécessité du compromis (au Québec, c’est bien connu, il y a toujours moyen de moyenner), qu’il fallait aménager linguistiquement l’incapacité à réaliser le projet de pays, aussi bien d’ailleurs que l’incapacité à y renoncer, rationaliser l’impuissance à coups d’oxymores et de paradoxes savants. En matière politique, on s’est servi des mots aussi bien pour freiner les élans d’affirmation (mine de rien, nous sommes passés de l’indépendance à la souveraineté, de la souveraineté-association au mandat de négocier) que pour cacher certaines vérités désagréables (tout ce qui était jadis « provincial » est devenu « national » : les parcs, la capitale, les politiques), comme pour se maintenir à cheval sur la clôture, pour garder toutes les portes ouvertes et ne franchir le pas d’aucune, pour compter sur un Québec fort dans un Canada uni. La rhétorique fédérale nous a d’ailleurs enrobés dans la même guimauve, s’employant sans relâche à nier la différence québécoise tout en faisant mine de la célébrer, au prix d’un écart toujours plus grand entre les mots et les choses.

Entre les CHSLD et la souveraineté-association, entre les CIUSSS et les révolutions tranquilles, il y a bien sûr un monde. Ce qui n’empêche pas de remarquer que ces formules et acronymes ont moins pour fonction de donner une forme au réel que de négocier avec lui, comme si le but était de faire jeu égal, sur le principe du donnant-donnant. C’est un peu ce qui s’est passé avec la réforme des commissions scolaires, qu’on a récemment rebaptisées « centres de services », sans qu’on voie bien en quoi le rôle de ces nouvelles entités était appelé à changer. Au début, il était question d’abolir les élections scolaires, ce qui n’allait déjà pas changer grand-chose puisque personne n’exerçait son droit de vote (mis à part les membres de la minorité anglophone, qui allaient finalement conserver ce droit). Il s’agissait aussi, entre autres intentions louables, de valoriser le rôle des écoles et des parents, de faciliter l’accès au ministère, de revaloriser la profession enseignante. Mais on s’est bien rendu compte que pour l’entretien des immeubles, la gestion des ressources humaines, des finances et des communications, c’est-à-dire pour l’essentiel de ce qu’elles accomplissaient déjà, c’était encore sur les bonnes vieilles commissions scolaires qu’il fallait compter. N’est-ce pas d’ailleurs à elles que le ministère ferait appel durant la pandémie, comme à des morts qu’il fallait soudain ramener à la vie ? Les choses allaient si peu changer que la réforme ne viendrait pas même à bout des acronymes : la CSDM pourrait continuer de s’appeler la CSDM, la CSPI la CSPI, la CSMB la CSMB, et ainsi de suite, comme pour mieux confirmer que les « centres de services » ne seraient rien d’autre que des commissions scolaires sans le nom.

On pourrait parler de l’usage particulier qui est fait du langage comme d’une tendance à l’euphémisation du réel. Les acronymes et les formules alambiquées, les oxymores et autres pis-aller (société distincte, souveraineté culturelle, autonomisme, etc.) servent moins à définir le réel, à agir sur lui, qu’à mesurer la distance qui nous en sépare, comme si la relation entre les mots et le réel reposait sur un malentendu jamais dissipé, qu’il fallait se débrouiller avec des pièces mal ajustées, entre lesquelles se glissait une irrémédiable part de jeu, quelque chose comme du « lousse ». Au Québec, nous ne sommes jamais certains d’avoir le mot juste, jamais sûrs d’avoir trouvé la bonne formule, le nom ou l’acronyme adéquat, phénomène qui se vérifie jusque dans la manière dont nous nous désignons nous-mêmes. En quatre petits siècles, nous sommes passés de Français (17e), à Canadiens (18e), à Canadiens français (19e), à Québécois (20e), sans jamais que sonne la fin de la partie. Il est bien possible, d’ailleurs, que de Québécois on passe bientôt à Québécois francophone (une désignation que j’entends de plus en plus souvent dans la conversation) ou alors, qui sait, à Canadian français, formule à laquelle aurait dû logiquement aboutir Alexandre Soublière, auteur de La maison mère, qui m’a semblé faire un détour par le passé canadien-français comme pour mieux se réconcilier avec le Canada nouveau, vertueux et « tendance », from coast to coast to coast.

Ce n’est peut-être pas un hasard si l’élection de la CAQ a coïncidé avec le retour du questionnement identitaire, comme si une nouvelle manche de ce jeu sans fin venait de commencer. L’arrivée de ce parti au pouvoir mettait fin à une alternance PQ-PLQ de presque cinquante ans, le Québec se trouvait brusquement ramené à son statut de province et tout le monde était forcé de remettre le nez dans les affaires courantes. Depuis plusieurs années déjà, les libéraux et les péquistes donnaient l’impression de se battre pour la forme au sujet de l’avenir du Québec, une lutte qui ressemblait de plus en plus à une chorégraphie apprise. À l’évidence, le cœur n’y était plus : le PQ parlait d’indépendance, tout en s’empressant de repousser la tenue d’un référendum à la fin d’un éventuel deuxième mandat, tandis que le PLQ réactivait sans cesse la menace d’un référendum en évitant soigneusement de parler du Canada, auquel il se disait pourtant si attaché. Si bien que nous avions le choix entre une éventualité et une menace, entre deux « peut-être », valse-hésitation qui ne pouvait faire autrement que tourner à l’avantage des champions du statu quo. Le Québec « réel » se trouvait ainsi toujours plus euphémisé, pris entre le pays-à-faire dont le PQ ne parlait presque plus et le pays-à-ne-pas-faire dont le PLQ parlait chaque fois qu’il sentait le pouvoir lui échapper.

La conséquence la plus spectaculaire de la pandémie qui nous a frappés, c’est qu’elle nous a obligés à regarder l’état lamentable dans lequel se trouve le Québec « réel », de prendre la mesure de nos retards et de nos défaillances, qui touchent précisément aux domaines – la santé, l’éducation – sur lesquels nous exerçons déjà notre souveraineté. Ironie cruelle, il aura fallu un virus-acronyme (la COVID-19) pour ébranler une société qui croulait déjà sous les acronymes. Soudain, les mots que nous utilisions pour négocier avec le réel, pour le voiler ou l’atténuer, n’étaient plus d’aucune utilité. Contrairement à tout le reste, en effet, la mort de milliers de Québécois ne pouvait pas être euphémisée. Il n’y avait pas moyen de faire appel à un comité, une table de concertation, une commission, un programme, un organisme public ou parapublic pour nous cacher la vérité ou la noyer dans une mer de mots. Il fallait se rendre à l’évidence : le Québec était, et de loin, la province la plus touchée au Canada, le principal foyer de la pandémie, l’endroit où les services de santé étaient les moins préparés, les moins mobilisés, les moins efficaces. Les CHSLD, les RPA, les CISSS, les CIUSSS, toutes ces formules alambiquées subissaient le choc dévastateur du réel. Nous découvrions soudain que des gens se cachaient derrière ces étranges allégories technocratiques, que des vies étaient en jeu derrière les mots et les formules, des vies que personne n’avait eu jusque-là la décence de remarquer. Si la catastrophe était si grande, c’est que nous avions décidé que c’était là, dans ces structures-paravents déshumanisées, qu’il fallait parquer les aînés comme pour mieux les oublier.

Depuis une vingtaine d’années, les Québécois n’avaient guère eu d’autre projet commun que celui de réduire le temps d’attente dans les urgences et sur les listes de chirurgie, de mourir « dans la dignité », formule qui avait quelque chose de terriblement vulgaire quand on pense à l’état de délabrement avancé des institutions chargées de veiller sur le bien-être des aînés. Comment en effet ne pas vouloir mourir, et même le plus tôt possible, quand on était forcé de vivre dans une telle indignité ? En 2003, nous avions eu droit à la « première priorité, c’est la santé » de Jean Charest, puis en 2014 au gouvernement des médecins de Philippe Couillard, comme pour mieux confirmer que les seules aspirations collectives que nous osions encore entretenir se trouvaient entre les mains de ces « spécialistes ». Hélas, la seule vraie réussite de ces gouvernements en matière de santé serait d’augmenter le salaire des médecins à des niveaux jamais vus, comme pour mieux confirmer leur statut de vrais maîtres chez nous. Alors que toutes les dépenses de l’État subiraient une cure d’austérité (que le premier ministre Couillard appelait pudiquement la « rigueur » : autre manière de voiler le réel), les médecins allaient en effet échapper miraculeusement aux coupures pour devenir parmi les mieux payés au monde (ce n’est pas moi qui le dis, c’est Francis Vailles, de La Presse).

Le drame de la pandémie, c’est que cette crise nouvelle s’ajoutait à une crise ancienne, jamais résolue, que c’était une crise par-dessus une crise. Le réseau de la santé avait déjà un genou au sol avant même que le coronavirus ne frappe. Faute de personnel, les infirmières devaient faire des heures supplémentaires obligatoires, subir les horaires irréguliers et les ratios élevés, les préposés aux bénéficiaires manquaient de tout et tombaient d’épuisement, tandis que les travailleurs sociaux de la DPJ voyaient le nombre de signalements augmenter sans pouvoir compter sur les ressources adéquates. Les réformes successives, celles de messieurs Couillard et Barrette entre autres, avaient dépossédé les individus et les institutions de leur autonomie, les avaient dépouillés du peu d’initiative dont ils jouissaient encore, elles avaient ajouté à la confusion et à la démobilisation. Elles avaient confirmé que les colonnes de chiffres et les organigrammes revampés auraient toujours le dessus sur les hommes et les femmes qui donnaient des soins ou en recevaient.

La crise provoquée par la pandémie a révélé des déficiences aussi graves dans le système d’éducation. À l’échelle de l’Occident, le Québec allait en effet se distinguer comme le seul endroit où l’école – primaire et secondaire – ne serait pas considérée comme un service essentiel. Je répète : le seul endroit en Occident. En France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, aux États-Unis, qui comptent parmi les pays les plus touchés, le ministère de l’Éducation, les directions d’école, les professeurs et leurs syndicats trouveraient, tant bien que mal, les moyens de poursuivre les apprentissages. Même chose en Pologne, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Norvège, en Ontario : tout le monde, partout, allait se remettre au travail, à distance, avec les professeurs placés en première ligne. Au Québec, l’éducation serait… optionnelle. Après avoir prolongé la relâche, Jean-François Roberge lancerait des trousses pédagogiques et des émissions à Télé-Québec, lesquelles devaient, selon ses mots, permettre à l’école publique d’atteindre « sa vitesse de croisière ». Déclaration malheureuse, puisque c’est précisément l’extraordinaire variabilité de la vitesse de réponse du système scolaire que la pandémie contribuerait à révéler. D’un côté, il y avait ceux qui poursuivaient leurs apprentissages, avec un horaire et un plan de match, du soutien et un suivi serré ; et de l’autre, il y avait ceux, hélas très nombreux, qui étaient en croisière et attendaient encore qu’on leur fasse signe. À l’évidence, il n’y avait pas de capitaine à bord.

La gestion du dossier de l’éducation a été catastrophique du début jusqu’à la fin, et pas seulement à cause du ministre : pendant des semaines, les professeurs n’avaient pas le droit d’aller récupérer leurs affaires à l’école (c’était apparemment trop compliqué aux yeux de la Santé publique), les directives n’arrivaient pas, ou alors se contredisaient, les plans changeaient sans arrêt. Les syndicats, quant à eux, répétaient à leurs membres qu’ils n’étaient pas obligés de faire quoi que ce soit, que tout était, le ministre l’avait dit, « optionnel ». Tout se passait comme si on avait choisi la vitesse la plus lente, par commodité, sans doute, mais aussi afin d’éviter de rendre encore plus criantes les inégalités déjà présentes à la grandeur du réseau. Le scandale ne tenait pas seulement dans la piètre réponse offerte par le système d’éducation à la crise, il tenait aussi, et peut-être d’abord, dans le fait que cette histoire ne scandalisait personne, comme si ce qui se passait dans les écoles était de peu de conséquence, qu’on pouvait très bien poursuivre ou faire cesser les apprentissages sans que cela ne change rien. Devant l’inertie invraisemblable dont souffrait le personnel de l’école secondaire fréquentée par ma fille, j’ai pris l’initiative d’écrire au directeur, qui n’a pas répondu, à un premier adjoint, qui n’a pas répondu, puis à un autre adjoint, qui m’a répondu pour me confirmer, dans un sommet du jargon technocratique, qu’il n’avait « malheureusement » aucun pouvoir pour forcer un enseignant à communiquer avec ses élèves, que le mieux qu’il pouvait faire était de « sensibiliser ses enseignant. e. s à emboîter le pas ». Sensibiliser à emboîter le pas… Une telle phrase montrait bien que plus un individu était impuissant, plus il devait apprendre à négocier avec le réel, à manier les mots pour se cacher à lui-même sa propre faiblesse.

Et je me disais qu’une telle observation valait pour une société, pour ce Québec dont nous avions manifestement perdu la trace. Nous étions habitués d’évoluer dans le registre des hypothèses, tant à l’égard du passé que de l’avenir. Que se serait-il passé si ? Qu’arriverait-il si ? Serions-nous toujours là dans cent, deux cents ans ? Parlerait-on encore français ? Bien sûr, il ne fallait pas oublier le passé, encore moins négliger l’avenir. Mais quelque chose me disait que toutes les spéculations au sujet du pays-à-faire et du pays-à-ne-pas-faire, que l’amertume et les regrets que nous éprouvions, les inquiétudes aussi, tout cela était en train de nous affaiblir dangereusement, qu’il fallait de toute urgence retrouver le Québec réel, celui qui était là, caché derrière les mots, et qu’on avait fini par oublier.

 

* Essayiste, auteur de Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Léméac, 2017).

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