L’« âgicide » québécois

Les médias rapportent qu’un préposé aux bénéficiaires fraichement débarqué dans un CHSLD en crise aurait placé dans la bouche d’un « résident » le dentier de son cochambreur décédé quelques jours plus tôt.

En 1970, l’armée canadienne envahissait le Québec pour écraser les aspirations de la jeunesse et terroriser les populations. Savamment orchestrés par le cabinet fédéral et ses « colombes », les victimes et leurs descendants ne se sont jamais vengés. Lorsqu’en 2020, l’armée entre porter secours aux naufragés des CHSLD, la capacité insurrectionnelle du peuple québécois s’est complètement dissoute.

Un demi-siècle d’erreurs, de polyvalentes, de CLSC, mais surtout la montée d’un mandarinat affolant comme le personnage de Rénald Paré, le gérant de caisse dans La petite vie. Des bureaucrates, des professionnels pittoresques comme les directeurs de CIUSS et autres gestionnaires à certificats qui se mirent à avoir honte des usagers qu’ils prétendaient servir. Des spécialistes des « besoins du jeune » et de tout ce que la langue de bois québécoise a de niaiseux. Des « intervenants du milieu », du monde qui est « en mode solution » et ne ménage pas les « effectivement ». Partout en région aussi, des titres de pacotilles, des sous-directions, des gens qui « partent à la retraite » dans le réseau et n’ont été exposés à la lumière du jour qu’à l’occasion de scandales ou de cataclysmes : mort d’enfant abandonné par la DPJ ou plus récemment lâchant des vieillards dont on ne sait pas exactement encore s’ils sont morts de la COVID-19 ou de déshydratation. Ils étaient vieux, voilà leur crime. Mais ces vieillards n’existaient même plus, ils n’avaient pas de noms pas plus que les « gentils organisateurs » de ces « milieux de vie ». Quels liens pouvaient-ils avoir avec eux ceux qui les ont laissés mourir de soif dans leur lit ? Ces vieillards étaient là pour mourir. Ceux qui n’avaient pas de visite de leurs proches mouraient encore plus vite. L’âgicide était en marche à la connaissance de chacun des ministres qui traînait son derrière au ministère des Services sociaux. Les visites de courtoisie – il n’y a pas d’inspection sérieuse au Québec, le principe est disparu depuis les écoles de rang – étaient annoncées deux jours d’avance aux directions d’établissements au milieu des sourires complices de Maman Fonfon et les clins d’œil des porte-queues des ministères.

Il faut dire que les colonisés ont tendance à s’automutiler aux extrémités démographiques. Ils n’aiment ni leurs enfants ni les vieillards parce que vivant dans le temps arrêté d’une histoire qui n’a jamais commencé, ils n’ont cure de l’avenir ou du passé. Début de la folklorisation sans folklore du Québec, il n’y eut rien de moins nationaliste que cette grande corvée de défiguration de l’âme du peuple québécois que fut la Révolution tranquille. Elle trouve son point d’aboutissement dans la loi scélérate des « soins de fins de vie » et la fosse commune des CHSLD.

En 2020, l’armée canadienne n’a plus à intimider la colonie de prestataires non plus que leurs enfants ahuris découvrant le sentiment de culpabilité en décrottant les fenêtres les séparant de leurs ascendants1. Concomitance des catastrophes générationnelles : comme au premier jour en garderie, les enfants enlevés par l’État essaient de réconforter leurs vieux parents à leur tour abandonnés. Pour déshumaniser durablement, une administration totalitaire doit reconstruire le monde en s’attaquant au sens commun : à l’amour maternel en faisant préférer le monde du travail et celui de la consommation aux liens charnels entre une mère et son enfant2. En défaisant ensuite le sens des mots : l’homicide administratif devient alors un suicide assisté même si étymologiquement un « sui-cide » (sui-cadere) ne saurait être « assisté » non plus qu’une injection létale ne saurait être élevée au rang de soins médicaux. Ce travail de falsification linguistique se trouve franchement facilité par un système scolaire assurant à l’île de Montréal son lot d’analphabètes fonctionnels3.

L’État québécois est un monstre frette ancré dans sa barbarie nihiliste. De l’insémination à la canule jusqu’à la mort provoquée par injection létale, la carte soleil s’invite désormais dans toutes les transactions existentielles décisives. Solidement installé dans les mœurs et les mentalités, l’homicide administratif s’impose à la manière d’une révélation miraculeuse et d’un consensus prodigieux. Pour les médias, y résister relevait d’ailleurs autant de la cruauté mentale que de l’atteinte à l’autonomie du patient. La pandémie survient immédiatement après ce phénomène d’hystérie collective célébrant le droit de mourir aux mains de l’État « providence ». Cette loi était un appel réitéré à l’âgicide. Les existences surnuméraires sont priées de décider par elles-mêmes, quoiqu’accompagnées par les encouragements subtils de leurs « aidants naturels4 » et de leurs héritiers vigilants. L’incitation étatique au suicide a remplacé la direction spirituelle. À l’instar des naissances par césarienne, la fin de vie, le trépas et le sort des corps déchus finissent synchronisés avec les quarts de travail des préposés de l’État. Pourtant syndiqué depuis les débuts du régime, le lumpenprolétariat en établissement réalise la dernière étape d’une collecte sélective des corps. Il manquait récemment « des bras » et il s’en fallut de peu pour que l’on fasse venir à la place de l’armée des travailleurs agricoles mexicains.

Le CHSLD est notre Balade de Narayama pour les récalcitrants5. Ceux et celles qui y mourront n’avaient d’ailleurs qu’une espérance de vie de deux ans comme le soulignait une grande humaniste de la fédération des médecins qui n’avaient sûrement pas lu l’enfer de Dante. Hormis leurs proches, l’agonie solitaire des personnes âgées en CHSLD n’émeut guère les populations encouragées par l’effet de la loi à inciter leur parent au suicide au nom de la dignité de la personne. Bien avant son adoption, l’esprit de la Loi sur les soins de fin de vie était déjà incarné par le CHSLD. Dispensaire biopolitique, le réputé ministère de la Santé supervisait depuis bien longtemps l’existence de ces cloaques et de ces charniers administratifs : vieillards dénutris, déshydratés, surnageant à l’existence excrémentielle d’administrés. À l’autre extrémité du spectre, la Cadillac rose de Bokassa, le CHUM, ce nouveau stade olympique de l’idéologie sanitaire avec son beau Fabrice venu de France comme le regretté Roger Taillibert. Si la situation n’avait pas de conséquences tragiques, on aimerait pouvoir en rire.

Sans égard pour cette réalité infamante frappant ses « batisseurs », le citoyen québécois se met alors à vénérer son chef François Legault, lui-même ancien ministre de la Santé, la reine du bingo madame McCann, le messie Arruda obscur mandarin au sommet des organigrammes ubuesques des ministères sans oublier la stupéfiante Marguerite Blais tombée en disgrâce au milieu de tant de sommités. Incapable de contenir année après année les vagues d’influenza, le gouvernement du Québec devient alors un interlocuteur valable face au coronavirus. Au début, on roule des mécaniques devant les populations moutonnes. On comprend très tôt aussi que l’épidémie ne fera pas de quartier lorsque Alain Vadeboncoeur et la pharmacienne Lamarre encombrent l’écran tous les jours et que Patrice Roy fixe quotidiennement de sa morgue le facétieux docteur Weiss pour le décompte des morts. L’infantilisation est à son comble. Le microbiologiste exulte, Amir Khadir, petit corbeau, celui qui retourne encore une partie de ses chèques pour résister à l’une des augmentations de salaire des médecins spécialistes y va de son boniment antiaméricain. La doctoresse Quash en habit d’Arlequin remplace Kim Thuy à la cuisine pour décrire ce rouleau de printemps d’un genre nouveau. L’État se change en éducatrice en garderie : « la petite bibitte qui monte qui monte », « Lavez-vous, les nains ! » s’écrie le congestionné Pierre Bruneau. Cindy explique aux enfants que grand-papa est en punition dans sa chambre. Il est parti réfléchir. On veut le sauver comme grand-maman qui a eu moins de chance en CHSLD. L’acronyme contagieux foisonne, les journalistes répètent au milieu des « par contre » le chuintement postillon des CIUSS de la montée du calvaire et des CISSS de la descente aux enfers.

Aucune image n’est retransmise par la société d’État ni LCN de l’intérieur des CHSLD. Alors que le visage des victimes aurait fort bien pu être masqué, aucun film n’est pris par iPhone pour y laisser voir ce qu’on y découvre. On ressasse les indignations apprises et recycle les larmes de crocodile. Tous tenus pour des citoyens sous curatelle publique, aucun témoignage direct des victimes n’est recueilli. Le mot « euthanasie » semble désormais utilisé indistinctement pour les animaux et les êtres humains6. L’épidémie accentue l’isolement générationnel entre segments démographiques observés par les autorités sanitaires. Elle permet de contenir l’explosion des budgets de santé comme pourrait le faire, en établissement de soins de longue durée, le retard d’un mois ou deux d’un vaccin contre la grippe. Les médecins spécialistes étaient d’ailleurs bien inquiets de voir interrompues leurs rentrées d’argent par ce souci inhabituel pour des mouroirs à la dérive7.

Le langage en dit plus long sur l’inconscient collectif que les mea culpa. La catastrophe des CHSLD n’est après tout que « l’angle mort de la crise ». En clair, le modèle québécois était finalement un cercueil modèle. Sous la lumière crue des CHSLD, des polyvalentes, des urgences, la grande noirceur s’est dissipée pour être aussitôt remplacée par l’omerta des syndiqués en institution. Malgré l’existence de la missive du 25 mars8, il n’y aura personne pour répondre de l’ordre d’abandon de vieillards en institution. De nombreux recours collectifs sans doute, mais, à la manière des absolutions dans les anciennes messes à gogo, celles-ci permettent de se dédouaner collectivement en enrichissant les cabinets d’avocats. Que valait d’ailleurs le prolongement de ses vies à l’aulne des dispositions de la Loi sur les soins de fins de vie ? À peine une commission d’enquête présidée par les mêmes éthiciens affidés qui se sont employés à en raffiner l’acceptabilité sociale.

Si François Legault était un véritable chef d’État, il mettrait sur pied un tribunal d’exception composé de trois juges de la chambre criminelle de la Cour du Québec disposant de pouvoirs d’enquête, d’une disposition de dérogation plaçant le tribunal à l’abri des plaideurs et de la révision par les tribunaux fédéraux. Un tribunal permettant la saisie des dossiers et contraignant au témoignage en menant une enquête comme celle racontée par le film Z de Costa Gravas9. En fait, l’exact opposé d’une enquête menée entre beaux-frères par l’UPAC.

L’adoration religieuse des Chartes permet aux membres de l’appareil d’État d’échapper à la justice. Il n’est pourtant pas nécessaire de remonter jusqu’à Mathusalem. L’acte initial se trouvant déjà écrit dans la missive du 25 mars au CHSLD selon laquelle les résidents « doivent demeurer dans leur centre » et n’être conduits à l’hôpital « que de façon exceptionnelle10 ».

Mais François Legault ne fera pas ça. C’est un souverainiste « repenti ». Un vieux péquiste. Un unioniste qui, sans équipe, fait de la vieille politique. Dans le parlementarisme britannique, un ministre n’a pas le loisir d’imputer aux fonctionnaires son incurie. Il est même responsable de ce qu’il ne connaît pas ou de ce qu’on lui a caché. Or, Legault joue une autre game. Il entretient cette connivence perverse avec les Québécois qui savent depuis le début ce qui attend les personnes âgées en institution. N’est-il pas consternant de le voir s’étonner devant ce qu’on lui rapporte des ministères, des CHSLD ? Comme s’il n’avait jamais vécu au Québec ; on dirait Jean-Jacques Bertrand parlant du bill 63.

 

* Professeur de philosophie (UQAM), auteur de plusieurs essais.


1 Fine psychologue, la déesse Kali de Joliette, l’ingénue au cœur d’or, y allait d’une observation lumineuse : « Les proches et la personne mourante vont souvent préférer avoir un contact réel avec une certaine conscience, explique-t-elle ». https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1700013/cri-coeur-veronique-hivon-covid-mourir-seul-dignite

2 Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La dialectique de la Raison, Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 124.

3 Denise Bombardier, « Le Québec analphabète », Journal de Montréal, 12 janvier 2016.

4 Un ami peut au plan fiscal se transformer en « aidant naturel » à prestation.

5 « Selon une tradition japonaise, les vieillards qui atteignent 70 ans doivent partir en pèlerinage sur le mont Narayama pour y mourir ». https://www.google.com/search?q=Balade%20de%20Narayama

6 Thomas Gerbet, « 100 000 cochons risquent l’euthanasie au Québec », Radio-Canada, 30 avril 2020.

7 Éric Yvan Lemay, « COVID-19 : entente payante pour les médecins spécialistes », Journal de Montréal, 15 avril 2020.

8 Nathalie Elgrably-Lévy, « La boîte de Pandore », Journal de Montréal, 17 avril 2020.

9 https://fr.wikipedia.org/wiki/Z_ (film,_1969)

10 Nathalie Elgrably-Lévy, op. cit.

 

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