Mesures de guerre et survie de Pierre Laporte

Journaliste. Auteur de Les Québécois violents. La violence politique 1962-1972, Boréal, 1990, 352 p. Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l’occasion du 50e anniversaire de l’imposition des mesures de guerre.

On m’a demandé de parler des conséquences de l’application de la Loi des mesures de guerre. J’en traiterai du point de vue de la survie de Pierre Laporte, de l’amplitude de la rafle policière, de la rumeur de gouvernement parallèle et enfin de l’effet de la lourde riposte gouvernementale sur le Parti québécois.

J’ai été amené à faire des recherches en préparation du balado « Pour l’avoir vécu » sur la crise d’Octobre, que je présente sur le site OhDio de Radio-Canada avec Anne-Marie Dussault. Ces recherches m’ont amené à formuler un constat qui était loin d’être aussi clair pour moi dans les décennies antérieures.

Ce constat est le suivant : la mise en vigueur de la Loi des mesures de guerre était la pire des stratégies si, « pour des raisons humanitaires » (selon la formule des autorités de l’époque), l’on avait voulu sauver la vie de Pierre Laporte1.

Exprimant le sentiment de la famille, Jean Laporte, le fils du ministre exécuté, disait en entrevue le 12 octobre 2020, et cela pour la première fois, que les gouvernements avaient laissé tomber Pierre Laporte et s’étaient empressés, devant une situation de crise, de la régler au plus vite au nom de la raison d’État, d’organiser des funérailles nationales deux jours après et de lui dédier rapidement un pont (le 6 novembre suivant).

Contrairement au désir exprimé du groupe des « amis de Pierre Laporte », représentés par Luc Beauregard, qui avaient demandé, par respect pour la mémoire du défunt, qu’aucune photo ne soit prise du ministre dans la tombe, la Gazette en publia une où l’on voyait Robert Bourassa regardant Pierre Laporte dans son cercueil. Beaucoup d’instrumentalisation dans tout cela.

Improvisation et radicalisme dans la cellule Chénier

Pierre Laporte avait été enlevé de manière brouillonne, dans la totale improvisation, par la cellule Chénier du FLQ, même si théoriquement le groupe de Paul Rose voulait se donner du temps pour accumuler des ressources et se construire une « prison du peuple », selon l’expression des Tupamaros, dans une grande benne de camion dissimulée sur un terrain de ferme.

Comme on sait, c’est au Texas, au moment où ils cherchaient à acquérir des armes de poing, qu’ils entendent la nouvelle de l’enlèvement du diplomate James Richard Cross, par leurs camarades de la cellule Libération. Ils se disent (et c’est surtout la ferme conviction de Paul Rose) que jamais les gouvernements ne vont céder pour un Britannique et ils reviennent à toute allure.

Trop tard pour enlever le type d’otage qu’ils avaient dans leur mire, un diplomate américain ciblé au cours de l’été, car les ponts de la Rive Sud vers Montréal sont bloqués. Ils décident de revoir leur stratégie, de chercher un otage plus à leur portée. Après consultation des annuaires et quelques repérages-éclair, ce sera le ministre Pierre Laporte, découvert présent à son domicile de Saint-Lambert.

Le projet consiste (on le saura plus tard) à faire sortir la famille du ministre, puis à tenir Pierre Laporte dans sa maison à la pointe des fusils-mitrailleurs pour négocier avec les autorités gouvernementales. Mais les felquistes auront la partie plus facile : le ministre joue au football sur son terrain avec son neveu et les quatre ravisseurs n’ont qu’à le cueillir pour le forcer à monter dans leur voiture.

Cela se passe le samedi. Pendant que le ministre de la Justice Jérôme Choquette vers 18 h explique en conférence de presse la position de son gouvernement, les membres de la future cellule Chénier portent déjà leurs déguisements. Dès que M. Choquette prononce le mot sauf-conduit, ils savent que l’ensemble des revendications du FLQ sont repoussées et l’offre gouvernementale se résume à une offre de régler en exil leur sort avenir individuel.

Trois jours après l’enlèvement, le mardi 13 octobre, va se tenir une rencontre entre les représentants deux cellules (Libération et Chénier) pour coordonner leur stratégie. Cela se passe chez Louise Verreault, une jeune femme de 22 ans avec qui Paul Rose a une liaison amoureuse. Suivant ce que raconte Jacques Cossette-Trudel, Paul Rose, a déposé un révolver entre les deux felquistes, qui se parlent « dans le blanc des yeux ».

Paul Rose, raconte son interlocuteur, reproche à la cellule Libération sa mollesse dans les négociations et demande fermement que la cellule Libération liquide son otage britannique, car le FLQ démontrerait ainsi sa détermination et détiendrait un atout, l’autre otage encore vivant, que les gouvernements voudraient alors sauver.

Traumatisé, Jacques Cossette-Trudel va raconter son échange aux membres de sa propre cellule. Il est en état de choc. Sa femme de l’époque, Louise Lanctôt, confirme aujourd’hui ce récit spontané qu’il lui a fait de la rencontre et le fait qu’il paraissait secoué. De même la psychologue Louisiane Gauthier, qui a préparé un rapport pré-sentenciel sur Jacques Cossette Trudel en 1979, assure que la rencontre avec Paul Rose « portant sur des passages à l’acte meurtriers » l’a fortement ébranlé. Mais des proches de Paul Rose, son fils Félix Rose, son frère Jacques Rose, Bernard Lortie et Louise Verreault nient cette version.

Reste que cette rencontre a engendré une perception chez la cellule Libération, la menant à croire que la cellule Chénier pourrait éliminer son otage. Ils tentent de publier un communiqué qui apaise la cellule Chénier lui signalant que Cross reste prisonnier et ne sera pas exécuté. La crainte des membres de la cellule Libération est constatée par nul autre que leur otage, James Cross. Il va en témoigner dans le film de Carl Leblanc « La Belle Province ». L’otage britannique assiste à l’annonce dans les médias que Pierre Trudeau fait mettre en vigueur les mesures de guerre. Il entend clairement derrière lui une voix de femme (celle de Louise Lanctôt, selon le rapport Duchaîne) qui dit : « Laporte est mort ».

Donc au moment de l’annonce de la loi d’exception, l’on ne donne pas cher, au sein de la cellule Libération, de la vie de Pierre Laporte. Les services policiers, qui ont fait une étude comparative des communiqués et du vocabulaire employé, savent déjà que la cellule qui détient Pierre Laporte est plus radicale. Pour le chef de la section antiterroriste de la police de Montréal, Julien Giguère, cette différence d’approche était bien connue. D’ailleurs la cellule Libération a déjà fait des concessions et abandonné quelques conditions.

Rupture du dialogue Robert Bourassa-Pierre Laporte

Le discours équivoque de Robert Bourassa et les lettres suppliantes, pleines d’espoir que Pierre Laporte lui adresse en disent long sur l’état d’esprit de ces deux protagonistes. Robert Bourassa a présenté au lendemain de l’enlèvement de Pierre Laporte un discours qui est un chef-d’œuvre d’équivoque. Le journaliste Bernard Derome a conclu en ondes que c’était un refus de négocier et Michel Roy, du Devoir, invité à la même émission, était convaincu que Robert Bourassa venait de dire qu’il voulait négocier, mais avec une condition préalable.

Cette ambiguïté du jeune premier ministre allait devenir une signature de ses années de pouvoir. Pierre Laporte avait opté pour l’interprétation optimiste au point de remercier Robert Bourassa pour son ouverture à la négociation et d’offrir de revenir au travail dans les 24 heures.

Avoir recours aux mesures de guerre dans ces conditions c’était prendre un risque énorme sur la vie de Pierre Laporte. Disons que sauvegarder sa vie n’était plus la considération principale principale.

La perte de contrôle rue Armstrong

Dans la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert, près d’une base aérienne et de mouvements de troupes, le ministre était détenu dans une grande promiscuité. Le désespoir du ministre et la tension des ravisseurs ont vite atteint leur point maximum. Le vendredi Pierre Laporte se lance par la fenêtre sans enlever le bandeau de ses yeux. Un geste de désespoir et d’exaspération plus qu’une vraie tentative d’évasion.

Le samedi selon les termes du communiqué, cela mènera à une « exécution ». Francis Simard décrit bien dans son livre, Pour en finir avec octobre, comment la Loi des mesures de guerre a été accueillie rue Armstrong : « la réponse du gouvernement passe devant ta fenêtre ».

Le mercredi 14 octobre, des personnalités issues de la société civile avaient pourtant demandé au gouvernement Bourassa de négocier pour sauver la vie des otages (René Lévesque, Claude Ryan, Alfred Rouleau, Guy Rocher, Fernand Dumont, Mathias Rioux, etc.). En cas d’impasse dans les négociations, les autorités auraient pu laisser aux policiers le temps repérer la maison de la rue Armstrong, que plusieurs membres des deux cellules soupçonnaient d’être « brûlée », connue des policiers. Une ultime négociation aurait alors pu être entamée pour libérer le ministre captif.

Jean Laporte, fils du ministre, souligne cette différence en octobre 2020. L’on allait, dit-il, négocier plus tard pour sauver la vie de James Cross, mais avant de préserver celle de Pierre Laporte, les gouvernements avaient une autre priorité : frapper un grand coup. Selon la vision du Strategic Operation Center à Ottawa, il fallait administrer un « choc psychologique ». Mais au même moment, la vie de Pierre Laporte était sur le fil du rasoir.

Pour cerner la cellule Libération, une simple enquête policière a permis de trouver le repaire de la rue des Récollets. Cette enquête a été bien faite par le sergent Donald McCleery de la GRC. En gros, il a remonté la piste des meubles que le couple Cossette-Trudel avait entreposés chez des amis avant d’entrer en clandestinité, effectué quelques filatures et fait encercler la maison où James Cross était détenu. Donald McCleery que j’interrogeais pour la télévision de Radio-Canada en 1980, à l’émission Télémag, avouait que la Loi des mesures de guerre ne lui avait pas été nécessaire pour mener cette enquête.

L’amplitude de la rafle policière

La section antiterroriste de la police de Montréal avait peu d’effectifs et fut vite dépassée. Ses policiers bien entrainés ont été relayés par des policiers généralistes ayant peu d’expérience dans l’antiterrorisme. La désorganisation tourna au chaos le jour de l’enlèvement de Pierre Laporte, selon les termes utilisés par l’avocat-enquêteur Jean-François Duchaîne.

Au lendemain de l’enlèvement du ministre, le jour même où Robert Bourassa va formuler sa réponse télévisée depuis l’hôtel Reine-Élizabeth, le chef de la section antiterroriste, Julien Giguère exprimait sa demande de pouvoirs spéciaux et le chef du contentieux de la Ville de Montréal, Michel Côté, songeait à dépoussiérer une vieille loi, la Loi des mesures de guerre. Il était en contact régulier avec Marc Lalonde, secrétaire particulier du premier ministre Trudeau.

La première liste dressée par la section antiterroriste de la Ville de Montréal comprenait d’environ 60 personnes. Mais la GRC en arriva à gonfler les listes de quelques centaines de personnes à partir de ses propres dossiers et de nouveaux critères que le rapport Duchaîne décrit comme à « objectifs politiques ». C’est ce tournant-là que le rapport de l’avocat Jean-François Duchaîne décrira comme un dérapage. N’oublions pas qu’à Ottawa, tant chez les décideurs politiques qu’au sein de la GRC, on faisait l’amalgame separatist/terrorist. Et le cabinet Trudeau n’avait pas dissipé cette confusion.

Même le critère de base dans le règlement accompagnant les mesures de guerre donnait lieu à une interprétation trop large. Dans ses entrevues subséquentes, le chef de la section antiterroriste de la Ville de Montréal cite souvent ses dispositions : « quiconque aide, assiste, encourage ». La porte était grande ouverte à l’arbitraire. Ces pouvoirs spéciaux furent utilisés pour donner une forte commotion au mouvement indépendantiste et à une partie de la gauche, majoritairement (mais pas seulement) des jeunes.

Rumeur de gouvernement parallèle

Le gouvernement parallèle (tentatives de former « un gouvernement provisoire prêt à transférer le pouvoir constitutionnel à un pouvoir révolutionnaire », venait de préciser Jean Drapeau au soir de son élection) est une théorie que Pierre Trudeau et Marc Lalonde se sont efforcés d’accréditer personnellement dans le Toronto Star comme justification a posteriori des mesures de guerre. Le journaliste Peter Newman, dans ses mémoires publiées en 2004, regrette amèrement de s’être prêté leur jeu. Quand on interrogea Pierre Trudeau aux Communes sur cette rumeur, il répliqua que c’était « une rumeur lancée par l’opposition et la galerie de la presse ». Zut alors ! S’exclame en français Newman, « c’étaient ses rumeurs, pas les miennes. »

Marc Lalonde, dans un entretien à la Première chaîne radio de Radio-Canada le 11 août 2020 chez Stéphane Bureau, disait qu’il n’y avait jamais cru. À d’autres moments, il avait déclaré n’y avoir pas cru, mais que ses sources étaient tellement crédibles, comme Lucien Saulnier et Jean Drapeau. S’il n’y avait pas cru, pourquoi avait-il tant insisté en 1970, tout comme Pierre Trudeau, pour que Peter Newman la diffuse dans son journal à la grandeur du pays ? Poser la question, c’est peut-être y répondre.

Conséquences pour le Parti québécois

Sur le coup le Parti québécois a perdu des membres. malgré les efforts soutenus déployés par René Lévesque pour dissocier son parti de l’usage de la violence. Le souvenir des dérives felquistes a pu faire plafonner son vote en 1973. D’autant plus que des rappels démagogiques ont été faits. Pierre Vallières avait désavoué la violence et s’était joint au Parti québécois. Un ex-ministre de l’Union nationale, Jean-Noël Tremblay, en a profité pour affirmer que le Parti québécois « avait du sang sur les mains ».

Mais les mesures de guerre, par l’indignation qu’elles ont suscité, ont transformé des fédéralistes influents en souverainistes : le sociologue Guy Rocher, Pierre-Marc Johnson (il fut souverainiste jusqu’à sa reconversion au terme des années 80), Lise Payette et Lucien Bouchard. Ces leaders dans leur domaine ont trouvé intolérable l’abus de pouvoir que représentait la Loi des mesures de guerre qui permettait d’arrêter sans mandat et d’incarcérer des poètes, des artistes, des syndicalistes, des militants de gauche ainsi que des membres de comités de citoyens et surtout des indépendantistes.

La mise en vigueur de cette loi d’exception comportait un aspect règlement de compte avec le vieil adversaire de Pierre Trudeau depuis le début des années cinquante : le nationalisme québécois.

 


1 Pierre Laporte avait dirigé la revue L’Action nationale de 1954 à 1959.

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