Le Québec et les révolutions de 68

Il m’incombe donc ici de présenter le moment révolutionnaire des années 68. Lorsqu’on est amené à exposer le contexte qui permet de mieux saisir un événement donné dans son environnement et son époque, de mieux le comprendre donc, il y a toujours le piège de la liste d’épicerie.

C’est-à-dire que l’on dresse une liste aussi exhaustive possible de ce dont on a besoin pour que notre recette soit digeste : de l’international, du local, du politique, du culturel, du longtemps avant, de l’immédiat avant, du pendant, du relationnel, du peut-être que… Avec les risques inhérents à cette pratique : que l’on finisse par reconstruire des antérieurs, des racines, qui ont plus ou moins de lien avec l’événement en question : non, il n’y a pas de rapport entre la première des Belles sœurs et l’imposition de la Loi sur les mesures de Guerre ; et deuxième risque, celui d’accumuler des faits qui nous font perdre de vue le portrait global que l’on cherchait à dessiner, la compréhension des enjeux de la période.

Je ne suis pas plus fin que les autres, et c’est à la constitution de cette liste que je me suis attaché de prime abord ; cependant, dans la limite de ce que me permettent ma sagacité et la discipline de Clio, je vais tenter d’en dégager du sens, des logiques.

Je vais le faire en délimitant d’abord ce que j’entends par « années 68 », puis je présenterai les éléments contextuels internationaux qui participent de cette époque, avant d’aborder le cadre plus spécifiquement canadien et québécois. Enfin, j’insisterai sur les liens que l’on peut faire, ou non, entre les différentes époques du FLQ et ces éléments contextuels, ces influences générales ou plus spécifiques qui vont s’exercer sur les membres des différents Fronts. Je reviendrai en conclusion sur l’adieu aux armes qui, au Québec à tout le moins, a été, qu’on le veuille ou non, un héritage d’Octobre.

Les « Années 68 » ?

1. Quel 68 ?

Les années 68 de par le monde ont été longuement étudiées, sous toutes leurs coutures, mais particulièrement celles qui accrochent : les mouvements sociaux, les contestations, les révolutions plus ou moins abouties, qu’elles soient politiques, culturelles, sexuelles, religieuses. Quelles sont les balises temporelles de ces « années 68 » ? Si on se penche sur le cas français, on peut partir de la Guerre d’Algérie, pour aller jusqu’après l’élection de François Mitterrand ; plus de deux décennies donc qui évoquent un pays en proie à nombre de tensions sociales malgré les « 30 glorieuses » et la Ve République.

Pour un Québécois, cette désignation d’« années 68 » est peu usitée tant elle est phagocytée par une autre éminemment plus courante : la Révolution tranquille. Cette dernière est elle-même sujette à plusieurs définitions, de la Révolution tranquille courte désignant le règne libéral de 1960 à 1966, à la Révolution tranquille longue, qui va jusqu’au référendum de 1980.

Je vais être cependant plus restrictif ici que celles et ceux pour qui les années 68 recoupent l’ensemble de la période d’après-guerre au cours de laquelle la jeunesse s’ébroue et conteste les cadres admis, pour me concentrer sur les « courtes années 68 », soit la période d’environ cinq ans, de 1967 à 1972 grosso modo, au cours de laquelle on assiste à une transformation du mouvement social de la jeunesse, qui passe d’une contestation, jusque là plutôt pacifique mêlée de contre-culture, à des pratiques militantes plus radicales ne rechignant pas à l’usage de la violence.

Il faut cependant insister sur un point ici : loin d’une dichotomie stricte entre l’avant et l’après 68, entre les « années de rêve » et les « années de poudre », entre les gentils Beatles et les méchants Rolling Stones, il y a au contraire une continuité très nette entre les deux périodes, et la violence elle-même est loin d’être absente des années 60, comme je le verrai plus bas.

Je pense cependant que cette unité des courtes années 68 et son utilité pour comprendre le contexte spécifique qui a précédé la crise d’Octobre 1970 résident dans son caractère d’accélération de l’histoire et de convergence des luttes, notamment au Québec, vers la question nationale, qui parvient pour un court moment à faire se fusionner les différents groupes sociaux et militants des années précédentes.

Si j’insiste ici sur ce concept d’années 68 et de processus de radicalisation qui l’accompagne – tant de la part des militants que des autorités politiques – c’est qu’il permet, je crois, de mieux saisir les raisons d’Octobre. Non, cette crise n’est pas un coup de tonnerre dans le ciel bleu du Québec tranquillement révolutionnaire : ses ancrages sont multiples et elle sourdait déjà dans les crises ponctuelles qui ont émaillé toute la décennie 1960.

Définir le chaos

1. Une question générationnelle

Pour mieux comprendre ces années effervescentes, on a beaucoup parlé de la jeunesse de ses acteurs. Effectivement, on n’insistera jamais trop sur le fait que la plupart des pays qui ont connu un baby-boom dans l’immédiat après-guerre ont connu de forts mouvements de contestation de la part de cette jeunesse.

Mais ce qui est notable, au-delà du nombre, c’est que ces jeunes ont une culture en commun faite de musique et de référents politiques. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des événements historiques qui ont lieu à des milliers de kilomètres sont instantanément – ou presque – connus du monde entier. Ainsi, le Vietnam devient rapidement – et pour toute une génération qui ne peut plus, comme les précédentes, prétendre qu’elle ne savait pas – l’élément mobilisateur central qui permet aux jeunesses mondiales de se reconnaître et de se structurer autour de l’opposition à l’impérialisme ; idem pour les fortes répressions que subissent les mouvements démocratiques d’Europe de l’Est.

2. Des vagues de fond et des événements paradigmatiques

En étudiant les années 68, on a aussi dressé un inventaire des courants qui travaillent les sociétés en profondeur : changements démographiques, transformation du libéralisme, individualisme ; ces études ont pu se concentrer sur des espaces géographiques et politiques déterminés (la France, le Québec, la Chine, le tiers-monde…) ou encore sur des groupes sociaux (les travailleurs, les étudiants, les femmes, les jeunes, les Noirs américains…). Enfin, il y a des événements ponctuels, mais que l’on désigne comme étant paradigmatiques, révélateurs d’une époque donnée, car semblant soudainement, au-delà de l’apparente singularité de l’objet, cristalliser des problématiques, des rapports de force, des mutations sous-jacentes.

On peut en citer quelques-uns : le joli mois de Mai 68 français, spécialement parisien, comme manifestation d’une vieille France gaullienne qui craque de partout ; les émeutes de Watts comme symboles d’une lutte séculaire contre le racisme américain structurel et omniprésent ; le Printemps de Prague, manifestation d’un socialisme à visage humain se heurtant aux volontés du grand frère soviétique, etc.

Autant de jalons dans des processus contestataires et émancipatoires qui forment la trame de ces années. Il me semble qu’Octobre et les événements qui l’entourent font partie de ces Bastilles. Si chaque année, et particulièrement chaque décennie (les historiens aiment les chiffres ronds), on en vient à tenir colloques, conférences, films, livres, alouette, sur Octobre 70, c’est justement qu’on se retrouve face à un de ces événements qui permettent, du moins a-t-on tendance à le voir ainsi, de saisir l’état des tensions et des rapports de force structurant la société québécoise et canadienne, comme une radiographie jette une lumière crue sur les tumeurs invisibles à l’œil nu.

Bref, les années 68 désignent donc cette période d’accélération et de contestations au cours de laquelle les vagues de fond des mutations de l’après-guerre s’incarnent dans des événements paradigmatiques qui les mettent en lumière. Même si, dans les faits, cette révolution que l’on chantait sur tous les tons à la fin des années 1960 n’est pas réellement advenue, elle mérite qu’on s’y attarde, car elle permet de mieux saisir les raisons profondes qui ont motivé les acteurs d’Octobre.

Le contexte international

1. On s’ennuie…

Pourtant, la décennie 1960 naissait sous les meilleurs auspices qui soient : une génération désormais adolescente et consommatrice de Beatles et de yéyé profitait de structures éducationnelles qui s’ajustaient (parfois péniblement) à elle, la prospérité était au rendez-vous, avec elle les espoirs de progrès et de paix généralisée. L’Expo 67 tout comme le « summer of love » incarnent cet espoir. Certes, les deux empires continuaient à s’affronter, mais on assistait aussi à l’émergence d’une voix tierce, que ce soit à Bandung ou sous l’égide d’un géant chinois proclamant l’autonomie des peuples.

Au Canada même, le fédéral ne met pas systématiquement des bâtons dans les roues de la Révolution tranquille et nombre de commissions et de conférences se penchent sur la Confédération de demain. La perspective pearsonnienne, le bilinguisme et le biculturalisme ouvrent à tous les espoirs d’un Canada qui enfin se redéfinirait en tenant compte de la spécificité québécoise.

On a finalement dans les cercles décisionnels, les journaux, les partis politiques, une génération issue de la Crise des années 30 et de la Guerre, dont l’éthos a été forgé, au Québec à tout le moins, par des années d’implication dans les mouvements étudiants de la Jeunesse catholique. Cette génération, qui est dans la quarantaine au début de la Révolution tranquille, les Vadeboncoeur, Ryan, Pelletier, Rioux, Rocher, est à l’écoute de la jeunesse qui commence à remuer au milieu de la décennie.

On ne peut donc qu’espérer des lendemains qui chantent. En France, on dira même que l’on s’ennuie en ce début de 1968 tant tout semble évoluer calmement et sans trop d’anicroches. L’effet de surprise n’en sera que plus saisissant…

2. La révolution ne sera pas télévisée

Pourtant, depuis quelque temps déjà, ça bouge dans les milieux étudiants et militants. En fait, il faut revenir à l’immédiat après Seconde Guerre mondiale pour noter la naissance et la structuration des utopies révolutionnaires de 68. N’oublions pas que les jeunes de 68 sont les enfants de la génération qui a vécu la Guerre ; en Europe et au Japon notamment, on va en arriver à mythifier le fascisme, le nazisme et la résistance qui en deviennent des archétypes réactualisés de l’oppression et de l’action militante.

Cette réactualisation s’inscrit également dans une réflexion plus profonde sur la nature même de l’humanisme, du libéralisme et du socialisme. Si ces philosophies, qui ont été des moteurs de l’humanité des XIXe et XXe siècles, ont abouti à de telles apories que sont le fascisme criminel, le capitalisme déshumanisant et le communisme totalitaire, alors il importe de revenir aux sources, de réactualiser l’humanisme véritable et de désaliéner l’homme. Car l’homme occidental est aliéné par un capitalisme qui le réduit à sa seule fonction de travailleur. La libération se doit donc d’être à la fois individuelle et collective.

Le monde culturel, artistique, intellectuel, en arrive rapidement à contester à la fois le capitalisme et le socialisme soviétique dans une quête de « troisième voie » qui n’est pas sans rappeler celle des années 30. On a beaucoup évoqué l’École de Francfort (Althusser et Marcuse en tête) comme étant un des piliers intellectuels de 68, mais sa pensée était encore peu diffusée à ce moment-là. Par contre, Sartre, Camus, Les temps modernes, ont eu un impact important dans le monde francophone et ont pu contribuer à forger cette réflexion révolutionnaire du milieu des années 1960.

Dans le milieu anglo-saxon aussi, dénonçant tant le matérialisme que les dictatures soviétiques, la nouvelle gauche (new-left) s’associe aux artistes et aux nouveaux sociologues engagés pour récuser les institutions, les idéologies, l’aliénation de l’individu. Dès lors, la révolution libérale du XIXe siècle tout comme la révolution communiste du XXe siècle ne sont plus au programme.

En effet, avec le réformisme et la compromission des partis communistes traditionnels et des syndicats jugés corporatistes, on en arrive à ne plus concevoir les ouvriers comme les moteurs de l’histoire : ce sont désormais les jeunes, les étudiants et les intellectuels qui pourront, par leur pratique révolutionnaire, aboutir à ce grand soir tant espéré. La stratégie ne vise donc pas à créer un mouvement de masse destiné à prendre le pouvoir, mais plutôt de s’assurer qu’une avant-garde crée des actions ponctuelles destinées à provoquer le pouvoir. En retour, le pouvoir ne pourra que réagir par la force, ce qui suscitera la réaction, à son tour, de l’ensemble de la population dans une spirale menant à la révolution : l’étincelle mettra le feu à la prairie, selon la théorie maoïste. Le spontanéisme est donc déjà présent au milieu de la décennie et se nourrit d’une nouvelle donne internationale : les luttes de libération nationale.

La décolonisation, les guérillas latino-américaines, l’affirmation du tiers-monde, la révolution culturelle chinoise, deviennent les horizons fantasmés de la libération. Ces mouvements « semblent attester à la fois de la décadence de l’Occident et de la crise du modèle soviétique. La gauche occidentale ne soutient pas la comparaison avec les vives couleurs de ses homologues du Sud qui, de Pékin à Alger, en passant par Cuba et Saigon, se dressent tous les jours contre des Goliaths1 ».

Arrivent 1968 et une accélération de l’histoire. Les jeunes étudiants sont partout. À Prague, ils appuient les réformes démocratiques de Dubček. Ailleurs, ils réclament des universités libérées et le déblocage des carcans culturels. Aux États-Unis, les campus passent du Free Speech Movement aux Days of Rage : « Bring the war home! », pour montrer aux adultes que la guerre qu’ils cautionnent implicitement au Vietnam pourrait leur retomber dessus. Parfois même, comme en France, les ouvriers embarquent dans le jeu, malgré l’avis de leurs directions syndicales. Le grand soir est donc possible ! Mais ça ne sera pas le cas et la répression, de même que la réaction, sont fortes.

Ce sera l’assassinat de Martin Luther King puis de Bobby Kennedy, ce sera la victoire de Nixon, le retour de De Gaulle, l’assassinat des Black Panthers, les chars soviétiques à Prague, le massacre du Tlatelolco ; ce seront, un peu partout, les matraques et les emprisonnements, qui mèneront à une radicalisation du mouvement de 68. De mouvement social, et sans nécessairement perdre de vue ses objectifs initiaux, le militantisme devient terrorisme. Le SDS se transforme en Weathermen, on s’inspire des Tupamaros pour lancer des actions clandestines en Italie, en France, en Allemagne, au Japon. Actions qui vont s’internationaliser à mesure que les effectifs s’amenuisent, et qui vont, dans certains cas, s’étirer jusqu’au début des années 1990. Pour ce qui est du Québec cependant, différents facteurs mènent à un arrêt brusque de cette tendance au tout début de la décennie 1970, peu de temps après Octobre.

La « radicalisation » des années 68 au Québec

C’est une lapalissade que de présenter le Québec de ces années comme étant soumis à de forts bouleversements. C’est une gageure d’en dresser un portrait sommaire et juste à la fois tant il y aurait de choses à dire.

1. La Révolution tranquille

Si on veut tracer les grandes lignes de ces années-là, on ne peut passer sous silence l’extraordinaire effort collectif de reprise en main de la société québécoise, que l’on désigne sous l’oxymore de Révolution tranquille. Effort né en grande partie du constat, que dressent les fonctionnaires comme les politiciens, du grave retard des Canadiens français dans la plupart des domaines : éducation, santé, économie, finances, industrie, etc. ; constat que le rapport préliminaire de la commission Laurendeau-Dunton viendra confirmer, chiffres à l’appui, en 1965. L’idéologie du rattrapage va alors s’imposer en mobilisant le principal outil que l’on peut efficacement contrôler et mettre au service des Canadiens français : l’État.

Cependant, ce constat, les ouvriers et fils d’ouvriers le font aussi ; eux qui, en pleine crise économique du début de la décennie 1960, alors que les taux de chômage frôlent les 10 %, constatent bien que le tissu industriel du Québec est obsolète, que les patrons sont les mêmes, aussi arrogants et antisyndicaux qu’au début du siècle, que ce ne sont pas les Canadiens français qui contrôlent leur économie, que les écoles et les hôpitaux sont dépassés…

Même si la situation tend à s’améliorer, elle ne profite quand même pas à toutes et tous, et dans les quartiers pauvres de Saint-Henri ou de Ville-Jacques-Cartier, la misère est réelle. Dans ce contexte, les premières bombes du FLQ en 1963, qui attaquent les symboles de la dépossession et du colonialisme, sont les symptômes d’une sourde colère contre les possédants et leur arrogance.

2. Le néonationalisme

Les années 1968, 69 et 70 amènent cependant la sourde révolte à un autre niveau. En effet, nous assistons pendant ces quelques courtes années à une série de bouleversements qui touchent aux universités, aux cégeps, au milieu syndical, qui s’attaquent à la question de la langue, au nationalisme, au milieu politique, au féminisme, etc. Certes, dès 1960, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) est présent et permet de mettre à l’avant-scène un indépendantisme modernisé, étatiste, socialiste (ou plutôt social-démocrate), débarrassé de ses scories religieuses. Ses coups d’éclat, la verve de ses porte-parole et, notamment, de Pierre Bourgault, en font un acteur important du Québec militant des années 1960.

Mais il y a plus : 1967 et l’Expo sont l’occasion pour un certain général de jeter un pavé dans la mare en donnant, à l’occasion du centenaire du Canada – bon anniversaire ! – un appui non équivoque au néonationalisme québécois. Il est impossible de déterminer concrètement l’impact de cette visite. Toujours est-il que quelques mois plus tard est fondé le Parti québécois, tandis que le RIN se saborde à son profit.

La présence des groupes nationalistes, que ce soit le RIN ou les Chevaliers de l’indépendance, dans les manifestations, aboutit au fameux Lundi de la matraque, 24 juin 1968. Là aussi, cet événement permet de jeter un regard cru sur la situation : le prochain premier ministre, Trudeau père incarnant l’establishment et l’antinationalisme, fait face à la foule de militants et de badauds qui l’invectivent et se fait allègrement matraquer par des forces policières manquant manifestement de retenue. On comptera 250 blessés et 300 arrestations.

On ne reviendra pas ici sur l’attitude arrogante du politicien, qui avait promis au reste du Canada de remettre le Québec à sa place, et qui mettra rapidement fin aux espoirs d’une ouverture fédérale à une renégociation de ce que beaucoup de nationalistes canadiens-français appelaient encore un pacte entre les deux peuples fondateurs.

3. Le mouvement étudiant

Le mouvement étudiant, structuré en 1964 autour de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), se lance dans la contestation à la Guerre du Vietnam, mais investit aussi la question nationale. Parmi ses leaders de l’époque, on peut compter Denis de Belleval, Louise Harel, Claude Charron, Bernard Landry ou encore Gilles Duceppe. En 1967, les cégeps viennent de remplacer les écoles classiques et dès l’année suivante, une grande grève, à l’automne, les paralyse. Il s’agit alors d’un mouvement qui vise une pédagogie différente et une plus grande participation des étudiants, qui aboutira à un rejet de toutes les structures, y compris syndicales : « Participer c’est se faire fourrer ». On n’est pas si loin du « fuck toute » de 2015, après tout, dans une lutte qui se veut tout sauf corporatiste, puisqu’on y parle de pouvoir étudiant et, comme à Paris quelques mois plus tôt, de liberté sans entrave.

Ces étudiants de la fin des années 1960 sont alors soucieux de pouvoir intégrer le monde universitaire. Alors qu’ils investissent massivement, et contre toute attente, le secteur « général » et particulièrement les sciences humaines des nouveaux cégeps, ils se rendent bien compte que la seule université francophone de Montréal, sur la Montagne, ne pourra pas tous les accueillir. Dans ce contexte, et alors que le réseau UQ n’est pas encore en place, on s’attaque au symbole par excellente de l’impérialisme anglo-saxon : l’Université McGill. Ce qui est visé ici, en mars 1969, c’est la francisation de l’université considérée comme un symbole de domination exercée par une minorité, mais aussi son intégration à la société québécoise. Car enfin, on estime que si elle est sise au Québec, elle ne fait pas partie de cette société. Enfin, on veut la démocratiser et la rendre accessible à tous : « McGill aux travailleurs » ! Les manifestants dénoncent donc une triple aliénation : linguistique, sociale et économique.

La question de la langue dans le domaine de l’éducation est d’ailleurs déjà dans l’air depuis quelque temps avec le projet de loi 63, tant honni, et la crise des écoles de Saint-Léonard. Là encore, différents mouvements n’hésiteront pas à sortir dans les rues pour défendre l’usage de la langue française dans les écoles, à une époque où plus de 90 % des immigrants envoient leurs enfants dans les écoles anglaises.

4. D’autres mouvements sociaux

D’autres manifestations de ces années 1968-69 secouent le Québec, et particulièrement Montréal, à commencer par celles du mouvement syndical, que ce soit en faveur des « gars de Lapalme » ou du Mouvement de libération du taxi. Jacques Lancôt et Marc Carbonneau, que l’on retrouvera plus tard dans la cellule libération du FLQ, s’y sont rencontrés.

Mais il faut aussi compter sur les femmes, les Noirs, les Autochtones (à travers leur opposition au Livre blanc), et qui tous s’opposent aux diverses formes d’oppression qui s’exercent sur elles et eux. N’oublions pas l’émeute de l’Université Concordia de 1969, le Congrès des écrivains noirs à McGill à l’automne 1968, la naissance du Front de libération des femmes autour du slogan « pas de libération du Québec sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans libération du Québec ». Tout cela concourt à faire de ces courtes « années 68 » québécoises une période de vives tensions, mais qui, comme nous allons voir, finissent par se retrouver, de proche ou de loin, à embrasser la cause nationale.

Un des éléments fédérateurs de ces différents mouvements de gauche a été les procès des membres du FLQ. En 1967 et 1968, Pierre Vallières et Charles Gagnon font face à de multiples tribulations judiciaires qui leur permettent de transformer leur cause en un véritable spectacle politique. Devenant eux-mêmes des symboles, ils attirent la sympathie de militants qui fondent le Comité Vallières-Gagnon, plus tard Mouvement pour la défense des prisonniers politiques (MDPPQ) puis Comité d’information sur les prisonniers politiques (CIPP). La condamnation du felquiste Pierre-Paul Geoffroy à 124 fois la prison à vie sans qu’il y ait eu de perte humaine dans les multiples attentats commis est là aussi une preuve, aux yeux de nombre de militants, du caractère incestueux des relations qui unissent le système de justice et la politique, et contribue à les radicaliser.

Enfin, octobre 1969 est parfois considéré comme une répétition générale d’Octobre 1970. Le maire Drapeau a sur les bras une grève illégale des pompiers et policiers de Montréal en même temps qu’une manifestation des chauffeurs de taxis, ce qui amène à nombre de méfaits, mais aussi à l’intervention de l’armée canadienne afin d’assurer l’ordre public et de procéder à des perquisitions dans les groupes et mouvements de gauche. Un mois plus tard, une manifestation appelée « opération libération » visant à appuyer les prisonniers politiques est durement réprimée par les forces policières, ce qui aboutit à l’interdiction de manifester à Montréal. En réponse à cette interdiction, le lendemain, 200 femmes manifestent enchaînées et 165 d’entre elles seront arrêtées. C’est le début du Front de libération des femmes. Et ce n’était qu’un début !

Mais était-ce ça, le FLQ ?

1. Différentes vagues felquistes

Finalement, peut-être le FLQ n’avait-il rien à voir avec tout ça ? Il naît à la fin de 1962, alors que les plus âgés des baby-boomers (la « génération lyrique » de Ricard) ont à peine vingt ans. Et les premières actions du FLQ, rappelons-le, remontent à une époque où aucun des mouvements qu’on a évoqués ici n’était encore à l’esprit de qui que ce soit.

Le radicalisme des années 68 n’a donc pas pu influencer ces premières moutures du FLQ, qui ont davantage à voir avec les mouvements nationalistes de décolonisation d’après-guerre qu’avec une radicalisation stratégique dans un contexte où les horizons se seraient obstrués et où la réaction répressive aurait diminué les possibilités pacifistes. En 1962, les armes viennent à peine de se taire à Cuba et en Algérie, le Che, Fanon, Berque, Sartre et Memmi enflamment les jeunes pour qui décolonisation rime avec nationalisme, socialisme et recours à la violence pour accélérer l’histoire. Le nom même du Front est un clin d’œil (une « réappropriation politique » pourrait-on dire) aux Fronts de libération nationale algérien et vietcong. On peut accélérer l’indépendance par une violence cathartique.

Il faut ici rappeler rapidement les différentes tendances qui se succèdent dans leurs actions et revendications faites au nom du FLQ : les premières, dès 1963, et qui visaient d’abord des symboles du colonialisme britannique, impérial : casernes, statues (déjà…), riches quartiers anglophones, etc. Le projet socio-économique est important, mais c’est d’abord la libération nationale qui est l’objectif ici. Bien sûr, le constat de départ reste que les Canadiens français sont, dans le Canada de 1963, et malgré la Révolution tranquille, des citoyens de seconde zone, mais on explique ce retard d’abord par la perspective séguiniste ou RINiste d’une oppression politique et structurelle inhérente au colonialisme, et non nécessairement au capitalisme américain ou international.

On retrouve ici des étudiants, mais aussi de jeunes travailleurs des milieux pauvres de Montréal et de la rive sud, qui constatent de visu, qui ont expérimenté dans leurs familles et dans leurs propres vies la difficulté d’être Canadien français, depuis des générations. Et comme le disait Charles Gagnon dans son texte autobiographique « Je suis né au Bic », paru en 1970, ce n’est pas par une libération individuelle que l’on changera quoi que ce soit, mais par une libération, une désaliénation collective.

Cette première vague du FLQ a provoqué une vague de réactions : en visionnant Jeunesse Année Zéro, créé en 1964 sur une commande de la Fédération libérale du Québec (notez que l’acronyme disparaîtra par la suite…), on constate que plusieurs jeunes des milieux ouvriers regardent ces bombes felquistes avec une certaine sympathie. La Révolution tranquille ne leur parle pas, à eux : ils sont encore des citoyens de seconde zone et ne voient pas leur situation s’améliorer, nonobstant l’Hydro-Québec…

En 1965-66, Pierre Vallières et Charles Gagnon insufflent au FLQ une orientation plus volontairement socialiste dans une convergence plus nette entre question sociale et question nationale. Le « peuple » au nom duquel on agit est moins l’ensemble des Canadiens français que plus spécifiquement les travailleurs opprimés par les structures impérialistes, mais aussi par le capitalisme américain. D’où l’appui aux ouvriers en grève, d’où aussi les liens qui se tissent à l’international avec d’autres groupes aux objectifs comparables, qui visent à une internationale des peuples en lutte contre l’impérialisme sous toutes ses formes, y compris économiques.

Après 1968, avec la cellule de Pierre-Paul Geoffroy (une trentaine de bombes, dont celle de la Bourse) puis celles des frères Rose et de Jacques Lanctôt, on en arrive davantage à ce qu’on évoquait plus tôt. C’est-à-dire à des groupes qui certes, s’inscrivent dans la logique militante du milieu des années 60, axant leur argumentaire sur la désaliénation, l’anti-impérialisme et le socialisme, mais dont les stratégies militantes sont fortement imprégnées d’un radicalisme antisystème.

Rappelons-nous la réaction à laquelle les militants sociaux et politiques de 68 ont eu à faire face : le lundi de la Matraque, le règlement anti-manifestation de Drapeau, le recours à l’armée en octobre 1969, les procès politiques aux méthodes et conclusions parfois absurdes, bref une répression sévère qui les amène à penser que le système fera tout pour se maintenir en place, y compris en bafouant les principes démocratiques qu’il met de l’avant dans la bouche des politiciens.

Il faut inclure aussi dans cette déception la piètre performance électorale du PQ au printemps 70, né à peine deux ans plus tôt, en pleine croissance, mais victime du coup très bas de la Brinks ; coup qui montre jusqu’où sont prêtes à aller les forces du statu quo et de l’argent. Non, décidément, malgré les belles phrases et les fleurs dans les cheveux de l’été 67, la révolution ne sera pas si tranquille, et elle ne se fera pas par les urnes : il y aura résistance de la part du système. Sartre lui-même le rappelle : ce n’est pas de gaîté de cœur, mais l’indépendance et la libération ne peuvent s’obtenir que par la violence !

2. Un Front résolument internationaliste

L’indépendantisme québécois des années 1960, y compris par la voix violente, s’inscrit résolument dans un processus d’ouverture au monde, particulièrement aux pays ou peuples qui cherchent à s’extirper de la domination de l’un ou l’autre des deux empires qui se concurrencent en cette guerre dite froide. Ainsi le FLQ, que ce soit la cellule Vallières-Gagnon, celle de Geoffroy (avec Michel Lambert et Normand Roy) ou les deux cellules Chénier ou Libération, s’inscrivent pleinement dans le cadre plus large de la praxis révolutionnaire anti-impérialiste et de libération nationale.

Leurs liens avec l’Algérie, les Palestiniens, le Black Panther ou encore Cuba attestent d’une internationale terroriste qui se structure. Alors que le FLQ va finir par se taire peu de temps après Octobre, d’autres pays voient au contraire exploser littéralement les mouvements violents : ce sont les années de poudre italiennes, où les deux extrêmes, gauche et droite, se répondent à coup de bombes et d’assassinats, ce sont les années où la Fraction armée rouge allemande, Action directe française, ou la Faction armée rouge japonaise se lancent dans une escalade de plus en plus déconnectée des mouvements sociaux ou étudiants qui les ont vus naître.

Conclusion : l’adieu aux armes

Au Québec, la violence politique prend fin en 1972, après deux années d’un FLQ profondément noyauté, voire téléguidé par les forces policières. Mais déjà après Octobre, sa répression s’exerçant d’abord contre tout ce que le Québec compte de progressistes et de nationalistes, le mouvement tire les conclusions qui s’imposent : ce ne sera pas avec quelques coups d’éclat spontanés que la révolution se fera, l’État sera toujours plus fort que quelques Bozos-les-culottes, aussi motivés soient-ils.

Il faut que ce soit le peuple au complet qui opère sa révolution, et pour ce faire, il faut d’abord travailler non à susciter sa révolte cathartique, mais à former sa conscience révolutionnaire. Ça va passer par le mouvement syndical, par le Parti québécois, par les groupes communautaires, par le marxisme-léninisme scientifique… mais dans tous les cas, par un abandon plus ou moins rapide de la clandestinité et de la violence comme stratégie révolutionnaire.

Mais cette évolution va également aboutir à un éclatement des révolutions. Pour le dire autrement, les « années 68 » ont pu se caractériser, au Québec, par un arrimage de la question nationale avec les revendications sociales, ouvrières, culturelles, religieuses, féministes, étudiantes. Indépendance, socialisme, solidarité internationale, justice, rejoignent tout un chacun. L’espace de ces quelques années, tout ce que le Québec compte de progressiste – ou à peu près – se rejoint dans le mouvement nationaliste dont le FLQ incarne le bras armé. Raison pour laquelle si on en vient à condamner presque unanimement les gestes posés par le Front, rares sont les condamnations des revendications, à commencer par celles touchant à la libération des prisonniers politiques.

Par contre, après 1970, on assiste à un éclatement non seulement des stratégies, mais plus globalement, avec la fin du schéma de la lutte de libération nationale, c’est aussi la fin de cette relative union sacrée. Quelques années plus tard, le PQ prendra le pouvoir, le mouvement marxiste-léniniste comptera des milliers de membres, le courant féministe se sera autonomisé du courant national, voire s’en distancera franchement, le syndicalisme de combat se sera assagi en des luttes plus ponctuelles. Quant aux étudiants, ils tenteront tant bien que mal à reconstruire le mouvement syndical qu’ils avaient contribué à saborder après 68.

Dans tous les cas, on ne peut que constater un avant et un après Octobre ; et on ne peut que constater aussi, cette fois avec une pointe d’amertume, que ceux qui tiennent la ligne dure en 1970 soit ceux-là mêmes qui étaient aux côtés des mineurs d’Asbestos vingt ans plus tôt. Ils trouvaient alors, Trudeau, Pelletier, Marchand, Drapeau, que les lois d’exception et l’usage disproportionné de la force pour protéger les intérêts des possédants étaient une aberration dans une société moderne et démocratique. Tempus fugit… 

 


1 Eugénia Palieraki, « Utopies révolutionnaires et luttes armées », dans Félix Chartreux, Maud Chirio, Mathilde Larrère, Vincent Lemire et Eugénia Palieraki, Révolutions. Quand les peuples font l’histoire, Paris, Belin, 2017, p. 220.

* Historien, chargé de cours à l’UQAM et à l’UQTR.

** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l’occasion du 50e anniversaire de l’imposition des mesures de guerre..

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